Le requin, le tigre et les « terroristes »

Le préfet Marx et les maximonstres.

paru dans lundimatin#7, le 18 janvier 2015

Le fait d’avoir été déclaré ennemi public suffisait à rendre toute procédure inutile ; tout un chacun dans l’empire était dès lors en droit de mettre à mort celui qui venait d’être identifié comme tel par le Sénat.
Anne Daguet-Gagey, « C. Fuluius Plautianus, hostis publicus, Rome 205-208 après J.C. », 2006

L’actualité est un tourbillon, un vortex, un maëlstrom. Si vous ne faites pas partie des quelques natures spécialement aguerries, il est déconseillé de la suivre pas à pas : le tournis vous vient bientôt, sinon le délire ; les dix derniers jours en sont témoignage. Ma technique personnelle afin de m’épargner le vertige est de fixer le regard sur un point unique, invariant, une sorte de repère choisi au hasard ou pas, et de considérer le flux des « événements » depuis ce point. Pour ma part, cela fait quelques années que j’ai choisi pour repère monsieur le préfet Jean-Luc Marx. Ce qui n’a pas trait aux faits et gestes du préfet Marx ne m’intéresse pas, n’existe pas. On croira mon point de vue sur le monde volontairement borné. Les plaisantins y verront l’expression d’une sorte de fétichisme patronymique. Je vais vous prouver ici qu’il n’en est rien.

La révélation que le monde tournait peut-être invisiblement autour de monsieur le Préfet - un peu comme le monde ne persiste dans l’être, dans une certaine tradition kabbalistique, que par l’existence de 36 Justes cachés - m’est venue un jour de juillet 2013. Une petite fille venait d’être partiellement dévorée par un requin, certainement un requin-bouledogue ou un requin-gris devenu fou, à quelques mètres du rivage à La Réunion. Généralement, le sort peu enviable d’être entraîné par le fond et amputé d’un membre, voire mangé en entier, était réservé aux surfeurs - si semblables vus d’en bas à une tortue bien charnue. Mais c’était cette fois une simple baigneuse, une innocente adolescente qui avait injustement perdu la vie. Le préfet de la Réunion était évidemment en première ligne dans cette affaire qui bouleversa toute l’île, et fit, au-delà, sensation dans toute la presse hexagonale, sinon mondiale. L’émotion avait particulièrement submergé les hôteliers et autres professionnels du tourisme dont le cœur en forme de tire-lire ne pouvait rester indifférent à la fuite de la clientèle des baigneurs, autrement moins avare et plus abondante que celle des surfeurs. « J’espère que ça va s’arrêter un jour ou l’autre parce que ça devient insoutenable » - ces paroles d’un anonyme résumaient ce soir-là le sentiment de tous.

C’est alors, soumis à une pression parvenue à son comble, que le préfet Marx eut ces fortes paroles, à même de ramener la sérénité dans le peuple de l’île comme dans les perspectives de vacances des touristes, mais soucieuses aussi des droits des requins : « J’ai décidé de mettre en place par anticipation la mesure de prélèvement-requin-après-attaque qui consiste à pourchasser l’individu susceptible d’avoir réalisé cette attaque. » Pour une fois que je regardais le 19/20 ! Et dire que j’aurais pu rater ça ! Je me répétais dans ma tête, grisé d’allégresse, « l’individu susceptible d’avoir réalisé cette attaque » : enfin un préfet qui respectait la présomption d’innocence pour les requins, les droits de l’individu-squale. Et ce dispositif « prélèvement-requin-après-attaque », quel génie ! Un plan Épervier pour les requins. Des bateaux de gendarmerie sur tous les points de passages obligés du ou des malfaiteurs, car rien ne permettait d’affirmer qu’ils n’avaient pas agi en bande organisée. Le GIGN en combinaison, par vingt mètres de fond, harpon multi-coups amorcé, au cas où l’individu n’obtempérerait pas. La réserve naturelle locale cernée, jusqu’en haute mer, par des pelotons d’agents du RAID prêts à lancer, dès que 6 heures du matin auront sonné, les nécessaires perquisitions dans cette zone de non-droit où le ou les meurtriers ont établi leur repaire.

Généralisation de la pose de balises sous-marines sur tous les suspects. Sans compter les flash-infos diffusés à l’aide d’un sonar pour inviter le coupable à se rendre, ses heures étant comptées. Car, c’est désolant mais c’est ainsi, il en est des requins comme des « terroristes » les plus endurcis : ils répugnent à ouvrir la bouche devant les enquêteurs et à signer leurs dépositions. Le plus souvent, il faut les tuer avant que de pouvoir engager proprement les poursuites qui s’imposent. C’est seulement une fois que l’on a ouvert le ventre du requin, dont on ne peut savoir exactement, avant cela, s’il a commis le forfait dont on l’accuse ou pas, que l’on sait à coup sûr si l’on avait affaire à un innocent ou à un coupable. Il faut exécuter la sentence avant de pouvoir commencer à juger. Au moins aura-t-on, dans les médias, respecté la présomption d’innocence. Cette semaine-là, on exécuta bien des requins-bouledogues, mais on ne retrouva pas l’auteur du forfait – tant était grande sa malice.

Je dois dire que l’actualité me laissa en paix pendant un certain temps après l’événement proprement historial – passez-moi cet heideggerianisme ! -, ou plutôt le « bouleversement de paradigme » comme on dit de nos jours, qu’avait constitué la toute-républicaine saillie du préfet Marx dans l’affaire des requins de la Réunion. Et ce jusqu’à ce jour de novembre 2014, le quatorzième jour du mois je m’en rappelle, où scintilla pour la deuxième fois, et avec combien d’éclat, l’étoile polaire de la préfectorale. Cette date, chacun s’en souvient, mais chacun l’a oubliée, chacun a préféré l’oublier, elle et ses acteurs principaux. Ce vendredi-là, le pays vécut au rythme de l’évolution de la situation en Seine-et-Marne, où Jean-Luc Marx avait été entre-temps muté. La veille, un commerçant de Montévrain avait donné l’alarme : il avait vu et photographié un fauve « sur le parking de l’Intermarché ». Les spécialistes du Parc des Félins voisin avaient sans tarder identifié les traces, analysé les photos et confirmé qu’il s’agissait bien d’un tigre. D’heure en heure, depuis la veille, on suivait à la radio, à la télé, sur internet, l’avancée de la traque lancée contre le terrible animal. Des hélicoptères dotés de caméras thermiques étaient déployés toute la nuit, appuyés de jour par toutes sortes de patrouilles au sol. Tous les services de sécurité du département et au-delà étaient mobilisés, notamment autour du bois de Ferrières-en-Brie où l’individu était susceptible de s’être réfugié. Policiers, gendarmes, des militaires par dizaines du Centre national des sports de la défense de Fontainebleau livraient des battues terrestres méthodiques, ainsi qu’un chien d’ours de Carélie. Les abords des écoles du périmètre étaient sécurisés par les forces adéquates. Des traces étaient relevées près de l’A4, des signalements téléphoniques provenaient de toutes parts, qu’il fallait recouper. Conseil était donné aux habitants de ne plus sortir de chez eux. La préfecture était en ébullition.

Il fallait, comme pour les requins, rassurer la population. Dure journée pour le préfet Marx. Il trouva une nouvelle fois, sur France Info, les mots justes : « Pendant cette période encore diurne, bien évidemment, nous couvrons l’ensemble des secteurs sur lesquels la population circule, et la population peut-être la plus nécessaire à protéger bien évidemment, les enfants. (…) Nous aurons à mettre en place un système de protection préventif et notamment à prodiguer des conseils de non-fréquentation de la forêt de Ferrières qui est probablement le site dans lequel l’animal s’est réfugié ou se cache (…) Écoutez, nous avons avec les maires dont je salue au passage l’engagement et avec bien évidemment les forces de l’ordre et de sécurité qui sont sur place, nous avons je crois d’excellents contacts avec la population pour à la fois les rassurer et témoigner par notre présence de la réactivité qui est la nôtre de sorte que si un indice, un témoignage, une présence se révèle nous puissions agir le plus vite possible. Et c’est ce qui va rester ma doctrine pour les heures qui viennent et pour les jours qui viennent, si d’aventure nous ne mettons pas la main sur cet animal dans des conditions de temps courtes. Nous resterons en toute hypothèse totalement réactifs avec les moyens aériens d’ailleurs, hélicoptères s’il le faut, etc. » Il s’avéra bientôt qu’il n’y avait jamais eu de tigre, que les traces relevées étaient celles d’un « gros chat » tout au plus.

Nul doute que le préfet Marx, par cet énorme canular, ait tenté de lancer à la population une sorte de message subliminal. Car une fois révélé le néant de la menace, c’est l’appareil de gouvernement qui se trouve mis à nu, dans toute son envergure grotesque, et livré aux yeux de tous. On peut dire que ce jour-là le préfet Marx a tenté une entreprise, en tout point foucaldienne, de désoccultation du dispositif biopolitique de gestion des populations – ce que Foucault appelle le « dispositif de sécurité ». La cohésion du troupeau est garantie par l’attrait du grain non moins que par la peur du loup. Et la peur du loup n’a pas toujours besoin de loup – un hurlement correctement simulé, un chien poussé à bout peuvent parfois suffire. Cette désoccultation fut elle-même occultée sans façon par l’actualité suivante. Et l’on n’en parla plus, comme si rien n’était arrivé. Il est en revanche certain que, de cette folle journée, on dut déduire en haut-lieu que la population était mûre pour toute forme de psychose collective, et que le préfet Marx était un danger public.

Aussi, quand les frères Kouachi eurent l’idée saugrenue d’aller se réfugier en Seine-et-Marne, courageusement traqués par 30 000 hommes, on ne laissa pas le préfet s’approcher d’un micro. Son silence mélancolique, inaperçu de tous, était la véritable nouvelle du jour.

Jean-Pierre Baquoux

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