Construire l’hacienda, brûler les palais

« Ce que nous vivons depuis le 9 mars, n’est qu’une suite ininterrompue de débordements. Une suite ininterrompue de débordements, après quoi courent les vieilles formes de la politique. »

paru dans lundimatin#58, le 25 avril 2016

1. Ce que nous vivons est inédit. Ce n’est surtout pas un « mouvement social » de plus. Les « mouvements sociaux » ont un cadre, qui définit comme débordements tout ce qui en sort. Or ce que nous vivons depuis le 9 mars, n’est qu’une suite ininterrompue de débordements. Une suite ininterrompue de débordements, après quoi courent les vieilles formes de la politique. L’appel à manifester le 9 mars était un débordement des syndicats par les youtubeurs. Les manifestations qui se sont succédées depuis lors ont vu un constant débordement des cortèges par les « jeunes » : à l’image traditionnelle du cortège syndical avec à sa tête les patrons des différentes centrales s’est substituée une tête de cortège systématiquement composée d’une masse de jeunes encapuchonnés qui défient la police. L’initiative de Nuit debout est elle-même un débordement de tout cadre politique reconnu. Les départs en manifestation sauvage depuis la place de la République furent à leur tour un débordement de Nuit debout. Il faut donc continuer le début, c’est-à-dire continuer de déborder, continuer de se déplacer, continuer de surprendre.

2. La tentative de ramener l’inédit au déjà-connu fait partie de l’arsenal médiatique de neutralisation. De même que les manifestations contre la loi « Travaille ! » avaient finalement peu à voir avec la lutte anti-CPE, de même Nuit Debout n’a que peu à voir avec les « Indignés » de la Puerta del Sol. Quand la Puerta del Sol se proclamait pacifiste, la place de la République a connu, vendredi dernier, plusieurs heures d’affrontements avec la police. « Tout le monde déteste la police » est d’ailleurs un tube local. Quand la Puerta del Sol se disait « apolitique », on ne compte plus, place de la République, les appels aux syndicats et les prises de parole de syndicalistes. Enfin, la Puerta del Sol était réellement occupée, ce qui n’est pas le cas de la place de la République. On y faisait à manger pour des milliers de personne ; on y vivait jour et nuit ; on n’était pas délogé tous les matins par la police, ni sommé de démonter ceci ou cela, ou de cesser de cuisiner. Cette dernière différence nous indique une voie à suivre : si l’on veut que s’agrège place de la République autre chose qu’une interminable AG qui se répète tous les jours jusqu’à ne plus offrir aux curieux que le spectacle de son impuissance et de l’inconsistance de ses « décisions » sans suite, il faut occuper vraiment la place de la République, ce qui signifie construire de véritables espaces et les défendre de la police.

3. Ce qui se constitue place de la République est un contre-espace public. Puisque l’espace public réellement existant, l’espace politique et médiatique, est devenu intégralement mensonger, il n’y a d’autre choix que de le déserter, mais de le déserter non dans le simple mutisme, mais au contraire positivement, en en construisant un autre. Et la parole, c’est comme la liberté, la première fois qu’on la prend, c’est souvent pour dire ou faire des conneries ; mais cela importe peu. Il convient seulement de ne pas en rester à la bêtise première. Il faut dire que l’on part de loin : nous ne respirons à nouveau que depuis quelques semaines. Cela faisait des années qu’un ensemble de forces coalisées tendaient à rendre la situation irrespirable, entre « menace du Front National », « guerre au terrorisme », « crises » en tout genre, état d’urgence, apocalypse climatique et campagne permanente pour la prochaine présidentielle. Ce qui caractérise l’espace public dominant, c’est qu’il ne s’offre qu’à la contemplation : ce dont on y est témoin, ce que l’on y entend, ce que l’on y apprend, ne débouche jamais sur un geste, ne prête pas à conséquence, car on y est tous seuls. Ainsi que cela s’est vu exemplairement le soir de l’apéro chez Valls, ce qu’il y a de vivant et de redoutable dans le contre-espace de la place de la République, c’est que le geste peut suivre la parole. La conscience et la puissance d’agir n’y sont plus disjointes. C’est en cela que ce contre-espace destitue positivement l’espace public existant. D’où la grande curiosité, et la grande jalousie, des médias à son endroit.

4. Le conflit autour de la loi El Khomri n’est pas un conflit autour de la loi El Khomri, c’est un conflit sur la possibilité ou non de gouverner, c’est-à-dire un conflit politique au vrai sens du terme. Nul ne supporte plus d’être gouverné par les guignols du gouvernement et de l’Assemblée, c’est pourquoi cette loi ne doit, de notre point de vue, pas passer ; le gouvernement, lui, ne peut accepter de ne pas passer cette loi, ce qui signifierait : être destitué de fait, ne plus pouvoir gouverner. Ce refus s’exprime d’ailleurs jusque dans un syndicat comme la CGT où la base ne supporte plus, elle non plus, d’être gouvernée comme elle l’a toujours été par la direction. L’enjeu de ce qui se passe depuis plus d’un mois en France est donc la destitution du gouvernement, sous toutes ses formes. Si l’on suit les interventions qui se succèdent place de la République, on peut dire que le plus grand nombre des prises de parole se distribuent entre deux positions opposées sur la question de la destitution : les uns voudraient qu’au moment de la destitution succède un moment constituant où il leur serait loisible d’écrire une nouvelle constitution afin de fonder une nouvelle société ; les autres pensent que la destitution doit être sans fin parce qu’elle est d’abord un processus de construction, qu’il faut substituer à la fiction d’une société la réalité d’une pluralité de mondes exprimant et incarnant chacun une idée propre de la vie, du bonheur. Nous qui écrivons ici sommes partisans de cette dernière position.

5. Soyons pragmatiques : il ne sera donné à quiconque d’écrire une constitution qu’à la condition d’avoir préalablement renversé le régime. Et vu qu’un régime démocratique ne se renverse pas démocratiquement, c’est-à-dire qu’il se défendra jusqu’à son dernier CRS de toute remise en cause fondamentale, la seule voie pour écrire une nouvelle constitution est la voie insurrectionnelle. Or pour pouvoir mener une insurrection victorieuse, comme celle de Maidan, par exemple, il faut que la place de la République soit réellement occupée, barricadée, gardée, etc. ; il faut aussi que toutes les sensibilités politiques et existentielles favorables à l’insurrection puissent s’y retrouver ; pour cela, il faut substituer à la recherche désespérée du consensus qui ne sera jamais, en plein centre de Paris, que le consensus de la petite-bourgeoisie métropolitaine plus ou moins apeurée, l’existence matérielle d’une pluralité d’espaces, de « maisons », où chacune des sensibilités de l’insurrection à venir puisse s’agréger et entrer en fusion. Ceux que passionnent l’écriture de constitution sont d’ailleurs les bienvenus à se construire une maison où ils pourront faire autant d’essais de rédaction qu’ils voudront. Pour ce qui est de la mettre en œuvre, eh bien nous en discuterons quand Valls et Hollande auront pris leur jet pour se réfugier aux États-Unis, en Afrique, ou en Algérie.

6. Une affiche du métro parisien proclamait il y a bien des années « Est maître des lieux celui qui les organise » ; elle était ornée d’un lion majestueux censé représenter la souveraineté de la RATP. Qu’est-ce que le pouvoir place de la République ? Eh bien, le pouvoir, place de la République, c’est l’aménagement de la place elle-même, et les forces de l’ordre qui en imposent le respect. Le pouvoir, ici, c’est donc cette grande esplanade vide, ces flux automobiles et leur vacarme, et les fourgons de CRS postés à tous les angles. Comment une assemblée peut-elle se prétendre sérieusement souveraine et s’abaisser à respecter en tout point la souveraineté réelle qui lui dicte chacun de ses gestes ? Ce n’est pas sérieux. Or nous ne serons rejoints, nous ne serons véritablement nombreux, et d’un nombre dense et déterminé, qu’à condition d’être sérieux. Être sérieux, ici, c’est décider nous-mêmes de l’aménagement de cette place, c’est construire en dur afin de dire notre intention de durer, notre refus de ne figurer qu’au nombre des épiphénomènes médiatiques que l’on balaye au premier attentat venu. Il nous faut donc, pour pouvoir accueillir des camarades de partout, sortir de la précarité à quoi nous accule l’aménagement prescrit de la place, et l’aménager à notre tour – être constructifs, quoi.

7. Nous voilà au milieu du gué, en plein cœur du péril : nous sommes trop nombreux pour simplement rentrer chez nous, et pas assez pour nous lancer dans un assaut insurrectionnel. Il nous faut urgemment « passer en seconde », comme disent certains. Passer au mois d’avril serait déjà pas mal. On ne peut compter sur les centrales syndicales, car même si des grèves reconductibles devaient surgir çà et là, ce serait contre leur gré. Or nous savons tous le danger qui nous menace si la situation se referme, le danger contre lequel nous sommes tous d’ores et déjà en train de lutter. Ce danger, c’est celui du système électoral : nous retrouver dans un an face au chantage démocratique de devoir choisir entre la peste et le choléra, entre Alain Juppé et Marine Le Pen. Ceux qui sont susceptibles de nous rejoindre sont précisément l’ensemble de ceux que cette perspective révulse, l’ensemble de ceux qui ne supportent plus que le politique soit réduit à la procédure insignifiante du vote. Le politique est dans ce que nous élaborons, dans ce que nous construisons, et dans ce que nous attaquons, dans ce que nous détruisons. Passer la seconde, c’est donc cela : construire l’hacienda et brûler les palais.

Commission Construction

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