K.

« L’oeil est partout ici » - voyage au Soudan

paru dans lundimatin#130, le 26 janvier 2018

À Khartoum, capitale du Soudan, ont lieu actuellement des manifestations contre la hausse du coût de la vie suite à des nouvelles mesures d’austérité imposées par le régime du président Omar Hassan el-Béchir. La semaine dernière, les étudiants, en tête du mouvement, partaient en cortège depuis le campus central de l’université de Khartoum et réclamaient déjà le « renversement du régime » face à une répression extremement violente. Un lecteur de lundimatin en voyage au Soudan livre quelques impressions sur l’oeil, symbole de la police soudanaise qui, les derniers jours, ne s’est pas contentée de regarder ce qui se passe.

L’œil est partout ici. Discret, présent, il y a une forme de normalité. Tout comme le regard que l’on pose sur un individu, deux jambes, deux bras, des mains, une bouche, et des yeux. Rien ne nous choque, ni ne nous perturbe, pourtant l’on sait que cette présence est là et immuable.

L’œil a tant de significations et de symbolismes. Du foutu dollar au dernier vers de La Conscience d’Hugo : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. ». Qu’il soit divin ou profane, l’œil rassure, effraie ou conforte.

Ici, le symbole de la sherta (police), est celui d’un œil sur lequel est apposé légèrement au-dessus une main sur un globe sphérique représentant la Terre. Surveillance, puissance, ubiquité. Tout est dit. Tant le Soudanais que l’étranger est prévenu. Il est aisé de vouloir substituer cette main à une épée de Damoclès.

Avant d’entrer au Soudan, je crois n’avoir jamais vu un symbole mêlant autant l’implicite que l’explicite. La rétine détient un courroux, une foudre qui pourrait être libérée en un claquement de cils.

Le pouvoir omniscient joue de son omniscience. Dans les mjad, taxis à moindre coût, je me plais, avec une once de tristesse, à demander au chauffeur comment va la vie ici.
— Kif el dounia bel balad ?
— Kouîass kouîass, miyé bel miyé…. (bien, bien, super bien…)
Réponse attendue et non surprenante. Pourtant, même un lavabo arriverait à comprendre ce qui se joue ici.

Pourtant, l’œil, semble se fermer quelque fois, il ne dort pas, songe peut-être, laisse juste ce qu’il faut de liberté, pour a posteriori mieux libérer sa violence.
Se faire une idée du pays en laissant son avis végéter dans la soupe journalistique et européo-centré est facile, dommage, mais facile. Certes, tous les qualificatifs sordides peuvent être employés pour qualifier ce régime trentenaire, cependant, cette putréfaction n’empêche en rien le « phare de l’humanité et des droits de l’homme » qu’est la France, de collaborer discrètement avec Bechir. Fermé, verrouillé, autoritaire, génocidaire, dictatorial, prétorien, ayant hébergé le gotha du « terrorisme mondial » (Carlos, feu Ben Laden…). Les qualificatifs ne manquent pas, pourtant, K., dispose d’un pied de nez puissant, comme l’ultime nargue du régime envers la population. Celui d’avoir en plein cœur de la ville son aéroport international. Aucun ne peut, de part son ouïe et sa vue, oublier, nier l’extérieur. Au nord, on parle de « crise migratoire », ou voir chez certains au cerveau fêlé et atrophié de « grand remplacement ». Ici, ce serait peut-être tout simplement synonyme de résistance et d’escapisme avec les moyens du bord…

Ici, depuis quelques jours les rues de K., sont traversées par des manifestations sauvages d’étudiants protestant contre l’augmentation du prix du pain, mais surtout contre le régime. L’ oeil observe, verse quelques larmes, non par solidarité, mais parce qu’il surveille si les sbires du régime arrosent convenablement de lacrymo et de coups de matraques les dissidents. Le prochain claquement de cils les emmènera dans les geôles et les salles de tortures.

J’essaye de penser à comment décrire K. par l’écrit, mais je n’y arrive pas. L’omniprésence de l’œil. Pour la capitale d’un des États les plus autoritaire au monde, l’explicite de la dictature n’est que très peu présent. C’est sans doute dû a un effet de mode ; Staline, Mao, Mobutu et consorts ont sans doute trop tiré sur la corde par le passé.

Ici, bien sûr que Bechir est présent sur quelques photos, mais pas à tous les coins de rues. Aucune pancarte gigantesque, aucun mot d’ordre, aucune figuration naïve et grandiloquente du grand timonier soudanais. La répression et la coercition se fait de manière aussi elliptique qu’un œil. C’est peut être cela la force d’un pouvoir dictatorial, celui d’avoir infiltré toutes les veines de la société, et d’y sommeiller, comme un virus. Au moindre coup de sang populaire, le virus se réveille et déploie sa hargne.

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