Zombie-walk à la ZAD

Des fantômes et des fantasmes

paru dans lundimatin#201, le 25 juillet 2019

Si l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes a constitué une indéniable victoire pour un mouvement protéiforme et courageux, cette concession de l’appareil étatique s’est accompagnée d’un assaut hors norme contre tout ce qui s’était déployé positivement sur la zone et avait permis au fil des années une résistance de longue haleine. Depuis, certains habitants ont quitté la ZAD pendant que d’autres ont choisi de rester et de négocier en espérant préserver et développer la plus large part d’autonomie possible. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la continuation de la ZAD par d’autres moyens a suscité son lot de désaccords, de conflits et souvent de polémiques auxquels s’ajoutent autant de blessures et de déchirements. Ce texte écrit par des « ancien.nes combattant.es de la ZAD » ouvre une question aussi épineuse que délicate : comment dénouer ce qui, dans la lutte, relève de la victoire ou de la défaite.

Pour nous la ZAD était d’abord un mythe, c’est-à-dire un récit qui dépasse sa réalité et qui nous touche au-delà d’elle. Une histoire qui se racontait quelque part à portée de main, qui parlait de nous et qui parlait en nous. Par des visites, par des connaissances nous savions que la ZAD existait en tant qu’expérience réelle du communisme. Que derrière la légende s’organisaient des espaces de vies collectives et des moyens matériels pour nos luttes. Plus encore, avec 2012 et l’opération césar, on savait que la ZAD était aussi ce laboratoire de la résistance populaire, de l’affrontement avec les forces de l’ordre. Pour nous, la ZAD était ce mythe complet et existant : « zone de non-droit », une machine de guerre [1] et une machine de désirs, capable de nous faire tenir dans nos luttes quotidiennes. C’est cela que nous sommes venu.es défendre en 2018. Et que nous sommes venu.es défendre, au péril de notre vie : en s’exposant aux blessures et aux mutilations, à la guerre psychologique et à la prison. En risquant notre corps, notre santé mentale et notre liberté. Qu’est ce d’autre que la vie ?

Nous n’avons connu la ZAD qu’en guerre et nous n’y avons vécu qu’en guerrier.res. Si nous n’avons pas de leçon à donner aux habitant.es - dont nous ne connaissons pas la vie quotidienne - nous avons un vécu, et par là, un regard qui compte, qui doit compter et qui peut s’exprimer.

Par exemple, nous disons que la ZAD en guerre avec ses joies et ses douleurs, sa puissance et son impuissance, sa tendresse et sa violence, sa laideur et sa beauté, est la ZAD authentique.

Dépassant le mythe lui-même, elle se réalise en tant que ZAD, machine de guerre et machine de désirs. C’est celle que nous avons vue et celle dont nous avons souffert.

Après la défaite, comme beaucoup, nous sommes parti.es, emportant avec nous cette drôle de guerre et ses conséquences. Nous avons retrouvé nos villes aux multiples fronts, nous avons dû nous soigner tant physiquement que psychologiquement. Nous avons voulu parler, échanger, mais le ressentiment ou le silence ont peu à peu recouvert de leurs voiles pudiques le récit collectif.

Pourtant ce vécu « de guerre » intime et collectif existe qu’on le veuille ou non, qu’on le trouve juste ou injuste, utile ou inutile, qu’il fut volontaire ou involontaire… Comme beaucoup, nous ne sommes jamais revenu.es sur zone, jusqu’à aujourd’hui le 6 juillet 2019.

Nous sommes tombé.es par hasard sur le programme « ZADenVIES ». Nous avons été surpris.es du langage et de l’esthétique communicationnelle qui d’ordinaire appartiennent à nos ennemis. Nous avons été révolté.es de cette novlangue politique nous proposant de « faire rentrer en dialogue le processus de construction d’une terre en commun [2] ». Malgré notre animosité envers « l’initiative de l’association NDDL Poursuivre Ensemble et de la dynamique enclenchée (…) avec le soutien de la coordination [3] », nous sommes venu.es, pour dépasser un blocage psychologique et pour reparcourir ce territoire si important pour nous.

Pour survivre, nous sommes devenu.es des archéologues.

Nous qui venions par la piste et de nuit pour échapper aux contrôles de police amenant matériels et espoirs nous avons essayé d’échapper au parking et au ressentiment. Nous avons vu ressurgir les inscriptions municipales sur les panneaux effacés et fleurir les sens interdits. Là où les revendications et slogans internationalistes envahissaient l’espace visuel ne subsiste que la sécheresse universelle du code de la route. Ici aussi, dans la signalétique, l’utilisation de l’esthétique ennemie nous à déçu.es. A nos yeux rien ne peut justifier un « roulez au pas » là ou des barricades arrêtaient les voitures de fait. Nous avons été mis.es au pas avec un pincement au coeur en prenant la route des chicanes lisse et proprette en direction du camping. Vous l’aurez compris, nous avons été révolté.es et ému.es par des choses aussi vulgaires que le quadrillage au cordeau ou les rubalises coupant les champs pour contenir les promeneur.ses comme ces filets tendus dans la forêt de Rohane qui arrêtaient les gendarmes.

En errant, nous avons pu constater que la signalétique s’étendait à toute la ZAD à travers les sentiers randonneur.ses barrés de croix ou de flèches et que les banderoles révolutionnaires avaient disparus.

« Alors, vous avez bien festé ?

- Ben non. »

On a cherché les traces. On vivait une surimpression bizarre : des gens marchaient dans nos souvenirs. Les cartographies se superposaient. Des mort.es vivant.es regardant, effaré.es, des joueurs de batoucada et des touristes enthousiastes déambuler insouciant.es sur une terre traumatique, un smoothie à la main, avec un regard amical. Il est sympa ce petit We love green festival de la lutte, mais ça manque d’écocups à l’effigie du Gourbi et de concerts de Manu Chao. Question de moyens, tout simplement. Pourtant, la comm’ était vendeuse. Vous avez pensé à une petite sub régionale ?

Nous ne sommes pas paisibles, et refusons de l’être.

On va faire comme si de rien n’était, vraiment ? Parler du G7 sans avoir pensé ensemble notre insurrection, ses puissances, ses manques ? Pourquoi on se rassemble ? Pourquoi on se convoque ici, précisément ici, si c’est pour être amnésiques côte à côte ?

On s’est dit qu’on s’était trompé.es d’époque, on a cherché à mesurer à quel point. On marche en regardant le sol : il reste bien une carcasse de barricade quelque part ? Non ? Un fossé ! Comblés, vraiment ? Alors une raquette le long du talus, un gant, un morceau de miroir, un groupement de cailloux ? Vraiment ? Une grenade ? Un stigmate, une mémoire, une preuve ! Elle est où, la commémoration ? On est prêt.es à chanter la Semaine Sanglante sur le carrefour de la Saulce, à dérouler la liste des blessé.es sur les vestiges de la Chat-teigne, à nager ensemble vers feu la cabane sur l’eau et surtout, à passer ces trois jours à se souvenir, s’engueuler, analyser. Mais pas à voir des bourgeois.es geeker sur leur iphone là où des camarades faisaient le guet tous les matins à l’aube, pas à lire un simili mensuel de lieu public subventionné à la place du zadnews, pas à croiser des poubelles jaunes bien homologuées — « Ici aussi, je trie » se vante l’odieux propret pictogramme, et surtout pas à consulter la nouvelle carte qui omet tous les lieux tombés.

On exagère. Il en restait, des vestiges. Par exemple, à l’entrée du parking, sous un souvenir de tripode, quelques humain.es, quelques rhubarbes fanées à prix libre et une récup de pains au lait pour le folklore, et même un feu et un drapeau pirate. Une réserve d’indien.nes, une attraction régionale pour promeneur.ses à semelles blanches. Sur la tente infos, un panneau bien imprimé, fond blanc et motifs numériques de feuilles, proposait même de pratiquer soi-même quelques usages tribaux : hurler « médic ! » aux quatre vents si Monsieur déclenche une allergie à l’herbe, si Madame s’égratine avec une ronce ou si Junior a besoin de mercurochrome sur son mollet bien nourri. Hurler « médic ! », sans risque, comme pour de vrai ! De vrai.es petit.es émeutier.es. Où est la cabine pour la photo souvenir ?

On se retrouve à pleurer devant les éviers de la Wardine ou de l’Ambazada, souvenirs de vaisselle collective nocturne pendant l’AG au coin du feu ou de l’eau sous le masque et dans la bouche, le café pour nettoyer les mains noires, un moment de répit entre deux charges auprès de quelqu’un.e qui cloue un truc, on entendait de nouveau les oiseaux.

D’abord on a envie de crier à la traitrise, au sabotage parce que nous sommes choqué.es affectivement, on se demande pourquoi on s’est battu.es et comment on a pu en arriver là en si peu de temps. Alors on réfléchît et on se renseigne. Tout devient plus complexe, plus relatif, insoluble, sournoisement sombre. Mais nous, les sans terres, les hors-sols, nous ne voulons ni renoncer à comprendre ni renoncer à une position critique. Ici, nous essayons d’y voir plus clair et de dégager de cette expérience quelques affirmations.

Est-ce qu’on est nostalgiques de cette guerre ?

Est-ce qu’on peut se permettre ce sentiment ? Finalement, oui. On n’est pas nostalgiques d’être réveillé.es à l’aube par l’hélico, de manger du gaz toute la journée, de se farcir le vis-à-vis du drone et de la bleusaille, de passer nos nuits à reconstruire les barricades qui seront démantelées le lendemain, de voir s’amocher la forêt et tomber les cabanes. On aurait aussi eu mieux à faire sur zone. On aurait encore mieux à y faire aujourd’hui. Mais on est nostalgiques de l’effervescence, de la multitude et de la détermination. C’était quand même pas rien de croiser des Espagnoles au petit matin qui avaient roulé toute la nuit pour venir passer là leurs deux jours de congés — On a su qu’il y avait besoin d’aide, on est là, on fait quoi ?

Bien sûr, c’est un peu ridicule de regarder comme des fantômes des gens s’amuser et danser pendant que nous regrettons bêtement une violence détestable, nous qui sommes si enclin à maudire la guerre. Entendons nous bien, nous ne défendons pas un idéal jusqu’au-boutiste de la lutte jusqu’à la mort ni un plaisir sportif à éviter les grenades sur un champ de bataille - d’autres l’on dit déjà « l’émeute est désirable comme moment de vérité ».

Nous sommes bien d’accord, il n’y a pas de victoire militaire sur l’empire. Il n’y a pas à défendre l’affrontement comme mode d’être révolutionnaire par excellence et les critiques sur le virilisme de la lutte, sur la nécessité du soin et de la construction nous sont évidentes.

Néanmoins, une certaine bien-pensance est née de la défaite Zadiste. Nous ne pouvons supporter le mépris de classe qui s’insère dans la critique des barricadier.res, la mauvaise foi qui s’érige en principe stratégique, la fatigue qui dit l’affrontement vain…

Nous disons que le comité d’autodéfense juridique est aussi ridicule que n’importe quel groupe affinitaire et que se défendre physiquement n’est pas plus vain qu’administrativement face à un empire colonial qui excelle dans les deux domaines.

Certes, tous les moyens sont bons et toutes stratégies sont les bienvenues.

Nous réaffirmons que la ZAD a aussi été un formidable laboratoire insurrectionnaliste : le passage par cette expérience à permis des compréhensions intimes et des radicalisations déterminantes pour bon nombre d’entre nous.

La force agrégée en avril était majoritairement guerrière ou le devenait en quelques jours. Les « dizaines de milliers de soutiens » venus du monde entier pour défendre la ZAD prenaient presque tous le chemin du front. Cette population monstrueuse, dont nous faisons parti, crée par la ZAD (machine de guerre et de désirs) dans sa résistance face à l’Etat (physique et/ou administrative) est un impensable du mouvement. Impensé en tant que force et impensé en tant que vécu revendicatif.

Nous ne défendrons pas la pureté mais nous nous défendons de l’oubli.

Psychologiquement, l’évitement ne permet pas de gagner sur l’angoisse. Voilà une leçon individuelle du traumatisme post-ZAD que l’on pourrait appliquer collectivement.

Après la défaite, les rapports à la douleur sont étranges, ils vont dans tous les sens de la fuite au rejet en passant par l’oubli.

Nous condamnons le manichéisme, les procès politiques hâtifs, les ragots du bouche à oreille militant qui transforment les réalités en scénarios hollywoodiens. Nous sommes blessé.es par les déferlements de haine et autres passions tristes qui abiment parfois des amitiés et des amours. Nous comprenons la fatigue et la déception, mais nous combattrons toujours l’ostracisme, en ce qu’il nous empêche de guérir.

Ce que nous détestons le plus c’est une histoire de la ZAD qui s’arrête à la « victoire » contre le projet d’aéroport. C’est indigne pour nous, pour celleux qui parlent de désarchiver le passé et d’une histoire des vaincus benjaminienne que de se gargariser sur un « avenir en commun », cette nouvelle théologie de paysans prospères où le fond de dotation aura bien du mal à passer pour un nouveau grand soir.

A qui s’adressent les prospectus du fond de dotation ? A des gens riches, manifestement — on peut entendre la visée d’efficacité. Des gens riches, un peu altermondialos mais pas trop, enthousiasmé.es par un tri collectif de noix, émoustillé.es par un jeune boulanger échevelé, rassuré.es par un graphisme sage de start-up écolo et par une photo de chat sépia. « Nous en appelons aux dizaines de milliers de personnes qui sont passées par le bocage et qui se soucient de l’avenir de ce bien commun des luttes… [4] » Racheter la ZAD tou.tes ensemble ? Si le projet c’est d’exproprier l’Etat sur plusieurs centaines d’hectares, de sanctuariser sur le très long terme une zone collective internationale de refuge, de passage, d’entraide et d’expérimentations politiques, alors oui,nous y mettrons notre fin de RSA. Mais si c’est un kiss kiss bank bank pour permettre à quelques groupes peut-être sympathiques d’accéder à une propriété certes collective, mais où nous n’aurons pas notre place, et de poursuivre sereinement leurs projets sans doute louables, mais où nous n’aurons pas notre mot à dire, alors, non. Nos pièces rouges iront à d’autres lieux.

Cela a déjà été dit : La ZAD est morte (et vive la Zad ) : « Ce que la Zad n’est plus : une zone de non-droit et un refuge absolu ; la réponse à toutes nos questions ; l’épicentre des luttes autonomes et écologiques ; le fantasme de l’unité et de la force insurrectionnelle [5] ». Le risque de rester après la défaite est « d’être acculés à défendre ses acquis, son bout de terrain et de gras au nom d’un idéal révolutionnaire [6]. » Pour le reste, ce que la Zad est encore (l’expérience politique, les moyens matériels et les savoirs qui y sont liés…) et se qu’elle peut devenir (une base arrière ) rien n’est moins sûr, et nous ne pouvons que constater l’avancée de la normalisation et les élans réactionnaires d’individualisations, de privatisations…

Ce que nous croyons, c’est que si la Zad est morte et doit avoir un devenir il faut un deuil et un travail de mémoire. Renaissance et pas blanchissement. Il ne faut pas que la Zad soit « en vies » à tout prix, il faut qu’elle « revive ». Pour que puisse revivre la Zad il faut que son devenir continue de s’inscrire dans un récit collectif et populaire : Nous disons, après la victoire, la défaite. C’est-à-dire penser, exprimer, expliquer la guerre et les divisions internes. Malgré les bonnes intentions qui sont derrière les stratégies communicationnelles et « d’ouvertures » on peut se rendre compte que celles-ci visent à omettre, cacher, écraser une partie de l’histoire de la Zad, celle que nous avons vécu.

Le vrai échec, ce n’est pas tant que des clôtures et les panneaux sens interdit empêchent l’accès aux lieux de vie qui étaient nos refuges et nos espaces de rencontre, de partage et de retrouvailles. C’est qu’elle marque l’ouverture à des visiteur.ses venu.es prendre, voir et consommer et non à des famillier.es, sympathisant.es, camarades respectueux.ses d’un territoire de luttes et de vie intimes et collectives. Ce nouveau rapport à l’espace empêche la mémoire et l’auto-critique. Il fait salement table rase.

Qu’est-ce que ça aurait pu être, alors, ce grand rassemblement d’été ? Un rassemblement par et pour un nous très vaste, ce nous international et plurigénérationnel, épisodique ou enraciné, nomade et sédentaire qui a habité la Zone ces cinquante dernières années, habité au sens fort : celleux qui y ont vécu, l’ont soutenue, ravitaillée, rêvée, qui y ont mis en commun leur entêtement, leur débrouillardise, leur temps, leur courage de résister concrètement à une vie capitaliste et normée ; celleux qui sont parti.es depuis longtemps, resté.es, et qui l’ont quittée récemment.

Et on aurait fait quoi ? Un festival de la mémoire collective. Prendre le temps d’écrire ou raconter ce qui s’est passé là où ça s’est passé, se montrer les formes de celleux d’entre nous qui ont eu besoin ces derniers temps de reconvoquer, exprimer, penser cette légende et ce traumatisme, fournir ensemble des efforts de pensée… Et laisser le programme ouvert.

F.A.C
( fédération des ancien.nes Combattant.es)

[1« Ce qui caractérise la machine de guerre est l’extériorité de son rapport à l’Etat. Consubstantiellement liée au nomadisme, à son déplacement (même sur place), à sa vitesse absolue. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, 1980, p.460.

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[6idem

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