Cette divergence initiale ne relève pas seulement d’une incertitude factuelle que l’enquête devra lever- Elle engage déjà le cadre dans lequel l’événement pourra être compris, nommé, juridiquement traité et politiquement pensé. Selon la langue qui s’impose, la scène ne produit pas le même sens. Elle peut apparaître comme la suite nécessaire d’une interpellation difficile, ou comme le moment où un corps est exposé à une mise en danger vitale. Elle peut être regardée depuis la maîtrise d’un individu présenté comme récalcitrant, ou depuis la suffocation d’un jeune homme saisi au moment où il rejoignait les siens. C’est cet écart, entre la langue de l’intervention et l’expérience d’un corps qui manque d’air, qui constitue le point de départ de ce texte [3].
Il faut donc partir de la scène elle-même, et ne pas la recouvrir trop vite par des généralités sur les violences policières. L’affaire Zakariyya Seddaoui demande que soient d’abord tenus ensemble le lieu précis de l’interpellation, la présence des parents, les images filmées par les proches, les qualifications pénales avancées, le passage par l’hôpital puis par la garde à vue, la plainte déposée et la difficulté à faire reconnaître ce qui est dénoncé comme violence. Rien de cela ne doit être isolé. C’est dans l’enchaînement de ces éléments que se forme l’affaire, non comme une simple succession de faits, mais comme un conflit sur la réalité même de ce qui a eu lieu.
Le souffle constitue ici le point le plus concret de ce conflit. Il ne s’agit pas d’en faire une métaphore générale de l’oppression, ni d’ajouter à l’événement une intensité rhétorique qui lui serait extérieure. Les témoignages disponibles parlent de cou maintenu, de respiration entravée, de râles, d’un visage altéré, d’yeux révulsés, d’un corps qui ne répond plus normalement. Que l’enquête doive établir la nature exacte des gestes policiers, leur durée, leur conformité aux règles applicables et leur lien avec l’état de Zakariyya, ne change rien à l’exigence première : lorsqu’une personne appréhendée semble ne plus pouvoir respirer normalement, la question n’est plus seulement celle de l’interpellation, mais celle de la limite au-delà de laquelle la force publique cesse de maîtriser un corps pour l’exposer à ce qui peut le détruire.
Cette limite ne peut être examinée indépendamment du droit. Un refus d’obtempérer, s’il est établi, peut donner lieu à une intervention policière, mais il n’autorise jamais n’importe quel usage de la contrainte, et ne suspend pas l’obligation de protéger la personne appréhendée. La faute alléguée ne transforme pas un individu en un « corps disponible », et le soupçon n’abolit pas sa vulnérabilité. L’analyse doit donc porter sur ce point précis où la règle, la force et le corps se rencontrent, lorsque les catégories juridiques cessent d’être de simples qualifications pour se mesurer à une gorge, à une posture imposée, à une respiration entravée, à l’alerte de proches qui disent voir un danger immédiat.
Le lieu donne à cette question une intensité supplémentaire, car l’interpellation ne se déroule pas dans un espace indifférent, mais dans la cour d’une maison familiale, sur ce passage entre le dehors et le dedans où Zakariyya dit être venu rejoindre sa mère. Le pas de la porte n’est donc pas un symbole ajouté après coup, mais le lieu matériel où l’intervention policière rencontre la présence des proches, la fragilité d’un corps et la formation d’une preuve. Lorsque la police agit à cet endroit, elle ne saisit pas seulement un individu. Elle atteint aussi l’espace de relations dans lequel cet individu est reconnu autrement que comme suspect. La maison ne disparaît pas derrière l’interpellation, elle en devient l’un des enjeux.
L’affaire s’inscrit enfin dans un territoire qu’il serait insuffisant de réduire à un arrière-plan géographique. Le Pas-de-Calais concentre des histoires différentes qu’il ne faut pas confondre, mais qui donnent à cette scène une profondeur particulière. Région marquée par la pauvreté, la désindustrialisation et les traces durables d’un monde ouvrier défait, elle est aussi l’un des lieux où se déploie depuis des années la politique française et européenne de dissuasion, de harcèlement et de non-installation à l’égard des personnes exilées qui tentent de rejoindre l’Angleterre. Ce qui arrive à Zakariyya Seddaoui n’est pas ce qui arrive aux exilés de Calais, et l’analyse devra tenir fermement cette différence. Mais l’affaire se produit dans une géographie où l’abri, le passage, la protection et l’air qu’on est censé respirer sont inégalement distribués, parfois confisqués, souvent rendus précaires par des formes de contrôle qui excèdent largement la seule scène d’Évin-Malmaison.
Ce texte suivra donc une ligne volontairement située. Il partira d’un jeune homme venu voir sa mère, d’une interpellation dans une cour, d’un corps que ses proches disent avoir vu suffoquer, puis d’une bataille pour que cette scène ne soit pas renommée jusqu’à disparaître. Il élargira ensuite l’analyse sans faire de Zakariyya Seddaoui le symbole commode d’un système qui l’absorberait. La question sera plutôt de comprendre comment une violence singulière peut faire apparaître des mécanismes plus vastes, ceux par lesquels certains corps sont plus vite soupçonnés, plus difficilement entendus, plus facilement exposés à la force, puis contraints de prouver que ce qu’ils ont subi n’était pas un incident, mais une violence.
C’est à partir de là que peut se formuler l’hypothèse du texte. La violence policière ne se mesure pas seulement aux coups qu’elle porte, ni même aux blessures qu’elle laisse. Elle se mesure aussi à ce qu’elle fait à la respiration, à la peur qu’elle installe dans le rapport au dehors, aux récits qu’elle tente d’imposer, aux preuves qu’elle oblige les familles à produire pour rendre visible ce qui, pourtant, a eu lieu sous leurs yeux. Dans l’affaire Zakariyya Seddaoui, penser la police du souffle [4], c’est interroger cette zone où l’ordre public prétend se maintenir alors même qu’un corps, sur le pas d’une maison familiale, semble ne plus pouvoir reprendre son souffle.
I. Un fils venait voir sa mère
Les premières minutes de l’événement demeurent disputées. Pour le parquet de Béthune, l’intervention s’inscrit dans la continuité d’un contrôle routier auquel Zakariyya Seddaoui aurait refusé de se soumettre, malgré l’usage d’avertisseurs lumineux et sonores. Pour Zakariyya, la séquence est autre. Il dit avoir aperçu un véhicule de police, vu les agents faire demi-tour, mais ne pas avoir compris qu’un ordre clair de s’arrêter lui était adressé. Il reconnaît avoir conduit sans permis un véhicule qui ne lui appartenait pas, mais conteste le refus d’obtempérer et la rébellion qui viendront ensuite structurer la première lecture policière de l’événement. Cette divergence initiale importe, parce qu’elle ne porte pas seulement sur quelques secondes de circulation. Elle engage la manière dont toute la scène sera ensuite orientée, soit vers le récit d’une fuite à interrompre, soit vers celui d’une irruption policière au moment où un jeune homme rejoint la maison de sa mère.
Le passé judiciaire ou policier d’une personne peut appartenir à un dossier, mais il ne peut jamais servir à diminuer la gravité d’une violence exercée dans le présent, ni à faire de la personne atteinte la cause anticipée de ce qu’elle subit. Cette distinction doit être posée dès l’ouverture du récit, car elle empêche que les qualifications attachées à Zakariyya Seddaoui, qu’elles soient établies, contestées ou simplement évoquées, deviennent le filtre à travers lequel la violence dénoncée serait d’avance minimisée et excusée [5].
Le déplacement vers le domicile familial transforme profondément la scène. Ce qui pouvait encore être présenté, dans le vocabulaire administratif, comme un contrôle routier suivi d’une interpellation, se poursuit dans la cour d’une maison, au contact immédiat d’un espace habité, devant des proches qui ne sont pas des passants mais les membres de la famille. Cette localisation ne suffit évidemment pas à invalider par elle-même toute intervention policière, mais elle interdit de traiter l’événement comme s’il s’était déroulé dans un espace neutre. La cour, la porte, la présence des parents, l’inquiétude qui avait conduit Zakariyya à venir jusque-là, tout cela modifie la perception de ce qui se joue. L’interpellation ne vient pas seulement arrêter un déplacement, elle suspend un geste familial ordinaire et l’expose à la force policière.
Selon le récit de Zakariyya et de ses proches, des policiers en civil pénètrent dans la propriété, le saisissent et le plaquent au sol. Lui affirme qu’un agent l’attrape au niveau du cou et que, très vite, sa respiration devient difficile. La version institutionnelle décrit au contraire des policiers qui tentent de maîtriser un homme refusant son menottage et les repoussant. L’écart entre ces deux descriptions ne porte pas seulement sur le degré de force employé, mais tient aussi à la place attribuée au corps. Dans un récit, ce corps résiste et rend nécessaire la force exercée sur lui. Dans l’autre, il est saisi, contraint, placé dans une situation où la force policière excède ce qui pouvait être nécessaire. C’est là que l’affaire commence à se nouer, car la violence dénoncée ne sera pas comprise de la même manière selon que le corps de Zakariyya est décrit comme un corps résistant ou comme un corps exposé à une force excessive.
À l’intérieur de la maison, son père est présent. Il rapporte avoir entendu frapper, puis avoir tenté d’ouvrir une porte qui, selon lui, semblait retenue de l’extérieur. Lorsqu’il parvient à sortir, il découvre son fils au sol. La mère arrive à son tour. Les proches disent voir un jeune homme en grande difficulté respiratoire, le visage altéré, du sang ou de la mousse autour de la bouche, les yeux révulsés, le corps ne répondant plus normalement. Le père tente d’approcher, mais affirme en être empêché. La mère supplie que les policiers relâchent leur prise. Les frères filment. La scène se constitue alors sous le regard de ceux qui reconnaissent immédiatement, dans le corps maintenu au sol, non pas un individu abstraitement mis en cause, mais un fils, un frère, une présence familiale dont l’état devient pour eux le signe d’un danger immédiat.
Les images tournées par les proches deviennent rapidement l’un des éléments centraux de l’affaire. Elles conservent la trace d’un corps maintenu au sol, d’alertes lancées dans l’urgence, d’une inquiétude immédiatement rapportée au souffle, puis la reprise de conscience plus tardive de Zakariyya dans le véhicule des secours. Le parquet conteste la perte de connaissance et parle d’un malaise survenu durant l’arrestation. Là encore, la différence des mots employés est décisive. Parler de malaise revient à situer d’abord l’événement dans le corps de Zakariyya ; parler de suffocation ou d’étranglement, c’est le rapporter à la contrainte exercée sur lui. Entre ces formulations, ce n’est pas seulement une nuance médicale qui se joue, mais la possibilité de relier l’état de Zakariyya aux gestes policiers, à ce qu’ils ont fait, maintenu ou laissé durer.
Après l’arrivée des pompiers, Zakariyya Seddaoui est conduit à l’hôpital de Lens. Son état est ensuite jugé compatible avec une garde à vue, et il est transféré au commissariat avant d’être libéré le lendemain en fin de journée. Cette continuité entre la prise en charge médicale et le cadre policier est importante. Le corps que ses proches décrivent comme un corps en détresse redevient très rapidement, dans l’ordre procédural, le corps d’un mis en cause. Les qualifications de refus d’obtempérer, de rébellion et de défaut de permis reprennent alors le dessus sur la question de la violence subie. Zakariyya reconnaît la conduite sans permis, mais conteste les autres accusations et dit ne pas comprendre comment sa venue chez sa mère a pu se transformer en une scène où sa famille a cru le voir mourir.
Les jours suivants prolongent l’événement au lieu de le clore. La famille dépose plainte pour violences volontaires en réunion par personnes dépositaires de l’autorité publique. L’avocat de Zakariyya indique avoir demandé la saisine de l’IGPN et avoir rencontré des obstacles dans cette démarche. Le parquet de Béthune annonce finalement l’ouverture d’une procédure incidente concernant les faits de violences policières alléguées. Cette formulation maintient la distance institutionnelle nécessaire à l’enquête, mais elle contraste avec la certitude familiale d’avoir assisté à une scène de mise en danger. Dès lors, la famille ne doit pas seulement raconter ce qu’elle a vu. Elle doit obtenir que ce qu’elle a vu puisse être examiné pour lui-même, sans que la violence dénoncée soit d’emblée recouverte par les qualifications qui pèsent sur Zakariyya.
Cette première séquence fait apparaître le cœur de l’affaire. Un contrôle routier allégué se prolonge jusque dans la cour d’une maison familiale. Une interpellation est décrite par les proches comme une scène d’asphyxie. Une famille devient témoin immédiat d’un danger qu’elle ne parvient pas à interrompre. Un jeune homme, après avoir été conduit à l’hôpital puis placé en garde à vue, se trouve pris dans un cadre accusatoire alors même que ses proches tentent de faire reconnaître la violence exercée sur lui. C’est à partir de cet enchaînement, dans ses incertitudes et ses contradictions, que l’analyse doit avancer. Non pour trancher à la place de l’enquête, mais pour comprendre comment un corps dont la respiration a été atteinte peut aussitôt se trouver sommé de répondre des conditions mêmes de sa mise en danger.
II. Ce que la police fait au souffle
Dans cette affaire, le souffle ne constitue pas un motif ajouté après coup à l’analyse. Il est l’un des points matériels autour desquels la scène se noue. Les proches de Zakariyya Seddaoui ne décrivent pas seulement un jeune homme immobilisé avec brutalité, ni un corps jeté au sol dans des conditions qu’ils jugent disproportionnées. Ils décrivent une atteinte à la respiration, le moment où l’immobilisation paraît toucher à ce qui permet encore au corps de tenir, jusqu’à faire apparaître, dans le visage et le regard, une présence qui semble se retirer. L’enquête devra établir la nature exacte des gestes, leur durée, leur conformité aux règles applicables et leur lien avec l’état du jeune homme. Mais le fait même que la scène soit décrite par les témoins à partir d’une difficulté à respirer oblige à déplacer l’analyse. Ce qui est en cause n’est pas seulement la maîtrise d’un corps, mais le moment où cette maîtrise paraît atteindre la condition minimale par laquelle ce corps demeure vivant.
Il faut donc maintenir la question du souffle dans sa précision physiologique. Elle renvoie au cou, à la gorge, à la bouche, à la possibilité de reprendre de l’air lorsque le corps est maintenu au sol : « J’avais l’impression qu’on me guillotinait. Quand je revois les vidéos, je suis choqué [6]. » Elle ne relève pas d’une image générale de l’oppression, même si elle permet ensuite d’ouvrir vers une réflexion politique plus large - cette précision est d’autant plus nécessaire que les scènes d’asphyxie policière appartiennent désormais à une mémoire visuelle et politique mondiale. Depuis la mort de George Floyd, à Minneapolis, le 25 mai 2020, la phrase « I can’t breathe » est devenue le signe d’une violence où l’usage de la force atteint le corps dans sa respiration même [7]. Il ne s’agit pas d’assimiler l’affaire Zakariyya Seddaoui à cette scène, mais de reconnaître qu’un corps maintenu au sol, dont les proches disent voir la respiration se défaire, entre nécessairement en résonance avec cette archive contemporaine de l’asphyxie policière. Dans la scène d’Évin-Malmaison, le souffle désigne d’abord une limite très concrète. Lorsque la contrainte exercée sur une personne appréhendée s’accompagne, selon ceux qui la voient, d’une détresse respiratoire, d’une altération du regard ou d’une perte de contact avec l’entourage, l’intervention ne peut plus être pensée seulement depuis sa finalité déclarée. Il ne suffit plus de dire qu’il fallait arrêter, empêcher et menotter, il faut regarder ce que ces gestes produisent sur le corps qui les subit.
Cette inversion du point de vue est décisive. La langue policière décrit volontiers les gestes à partir de l’objectif qu’ils prétendent servir. Elle parle de neutralisation, de maîtrise, de sécurisation, comme si la finalité suffisait à absorber les effets. Mais un corps ne vit pas dans la finalité administrative du geste. Il vit dans la pression exercée sur lui, dans la posture qu’on lui impose, dans le temps pendant lequel il ne peut plus se dégager, dans l’impossibilité de dire clairement ce qui lui arrive. Un corps que l’on tient au sol et dont la respiration devient incertaine n’est pas seulement un corps immobilisé. C’est un corps placé dans la dépendance de ceux qui le retiennent, puisque sa respiration dépend désormais de la manière dont la contrainte est exercée, maintenue ou interrompue.
La police du souffle, dont l’introduction a posé l’hypothèse, doit donc être entendue avec précision. Elle ne désigne ni une catégorie juridique ni une technique unique qu’il suffirait d’identifier. Elle nomme un seuil de pouvoir, celui où l’action policière ne porte plus seulement sur le déplacement, la fuite ou la résistance supposée, mais sur l’accès même à l’air, au fait même de respirer. Ce seuil est d’autant plus grave qu’il s’ouvre dans une situation où la personne appréhendée ne dispose plus des moyens ordinaires de se protéger. Si elle est au sol, tenue, empêchée dans ses mouvements, elle ne peut pas corriger elle-même une position qui l’étouffe, ni toujours faire entendre la gravité de son état. Ce geste de maîtrise rend alors le corps plus vulnérable au moment même où il prétend seulement l’immobiliser.
Il y a là un renversement essentiel. Plus une personne est privée de ses mouvements, plus la responsabilité des agents à son égard devrait s’accroître. L’usage de la force, lorsqu’il est légalement nécessaire, ne suspend jamais l’obligation de protection ; il la rend au contraire plus exigeante et impérieuse. Or, dans les scènes où le souffle manque, cette obligation paraît s’inverser. Ceux qui immobilisent deviennent ceux dont dépend la respiration de la personne appréhendée, et la force publique, au lieu de garantir son intégrité, peut devenir ce qui l’expose au danger. La question n’est donc pas seulement celle d’un excès de force, mais celle d’une responsabilité qui augmente à mesure que le corps interpellé perd la possibilité d’agir pour lui-même.
Ce point permet de comprendre pourquoi les alertes de la famille ne peuvent être traitées comme un bruit extérieur à l’intervention. Lorsque des proches disent que Zakariyya ne respire plus normalement, qu’ils le voient changer de couleur, qu’ils le croient en train de perdre connaissance, ils ne produisent pas seulement une réaction affective. Ils signalent une modification visible de l’état du corps. Ce signal peut être discuté, vérifié, confronté à d’autres éléments, mais il ne peut pas être écarté comme s’il n’avait aucune valeur parce qu’il émane d’une famille paniquée. Dans une scène d’interpellation, les signes corporels et les alertes des témoins font partie de la situation. Ils devraient modifier l’appréciation du geste, parce qu’ils indiquent que la maîtrise est peut-être en train de devenir autre chose.
Les alertes de la famille doivent dès lors être pleinement intégrées à l’analyse de la scène. Lorsque des proches disent que Zakariyya ne respire plus normalement, qu’ils le voient changer de couleur, qu’ils le croient en train de perdre connaissance, ils n’expriment pas seulement leur inquiétude ; ils signalent une transformation visible de l’état du corps. Leur perception peut être discutée, vérifiée, confrontée aux images, aux constatations médicales et aux déclarations des policiers, mais elle ne peut pas être écartée au motif qu’elle viendrait d’une famille paniquée. Dans une interpellation où une personne semble en détresse, les signes corporels et les alertes des témoins appartiennent à la situation même, et devraient peser sur l’appréciation des gestes, parce qu’ils indiquent que la maîtrise est peut-être en train de devenir autre chose.
La force de cette scène tient aussi au fait que le souffle de Zakariyya n’apparaît jamais comme un phénomène strictement individuel. Le père et la mère disent « avoir vu leur fils partir [8] ». Cette expression doit être entendue avec rigueur. Elle ne relève pas seulement de l’émotion. Elle dit ce moment où un corps familier semble ne plus répondre à ceux qui le regardent, où la respiration se défait, où la conscience vacille, où celui qui venait rejoindre les siens paraît soudain hors d’atteinte. Le danger n’est alors pas seulement observé ; il est éprouvé par les proches comme une menace de perte immédiate. La suffocation devient une scène familiale parce qu’elle atteint un corps qui n’existe jamais seul, mais dans les vies qui se resserrent autour de lui.
C’est pourquoi respirer ne peut pas être réduit ici à une simple fonction organique isolée. On respire dans des lieux où l’on est attendu, reconnu et appelé par son nom. Lorsqu’un jeune homme manque d’air sous les yeux de ses parents, ce n’est pas un organisme isolé qui vacille, mais tout un monde de relations qui se contracte autour de lui. La mère qui supplie, le père qui tente d’approcher, les frères qui filment ne respirent pas à sa place, mais ils sont touché par ce qui lui arrive, le fait qu’il ne puisse reprendre son souffle. Leur monde se resserre autour de ce corps devenu soudain fragile, rendu inaccessible par ceux qui le maintiennent. C’est à ce niveau que la formule selon laquelle vivre, c’est aussi respirer avec d’autres, prend son sens le plus strict : : non pas une communion abstraite, mais une dépendance réelle entre les vies.
La violence se prolonge ensuite dans « l’après-coup. » Zakariyya dit avoir peur de sortir seul, peur de croiser de nouveau la police. Il décrit une existence désormais resserrée autour de quelques gestes minimaux : « Je sors juste pour acheter des cigarettes ou du pain. Je n’ai plus envie de rien faire, j’ai peur et j’ai du mal à me remettre de ce traumatisme. Je n’ai même pas le courage de chercher du travail [9]. » Cette peur n’est pas extérieure à la question du souffle ; elle en prolonge les effets dans l’espace public. Le corps qui a été conduit, selon son récit et celui de ses proches, jusqu’à la difficulté de respirer, ne retrouve pas aussitôt un dehors neutre. La rue, la voiture, le trajet vers un proche, la possibilité de croiser une patrouille se chargent d’une menace qui n’est plus seulement imaginée, puisqu’elle a déjà pris forme dans une scène précise. Ce n’est donc pas seulement un souvenir douloureux qui demeure, mais un monde qui se resserre, une capacité d’agir qui se trouve atteinte, une existence ramenée à quelques sorties nécessaires. La respiration entravée au sol devient alors une respiration retenue avant même que la police apparaisse.
C’est à cet endroit que l’affaire rejoint une expérience plus large, sans perdre sa singularité. Pour certains corps, la rencontre avec la police ne se présente pas comme un rapport abstrait à une institution protectrice, mais comme un moment toujours susceptible de basculer, où la situation la plus ordinaire peut devenir contrôle, où le contrôle peut se prolonger en immobilisation, où l’immobilisation peut ouvrir sur la violence. Cette possibilité s’inscrit dans les gestes avant même que la scène ait lieu, dans la manière de répondre, de mesurer son ton, de surveiller chaque mouvement pour ne pas donner prise à une interprétation défavorable. Le corps apprend à se contenir avant même d’être saisi. Il retient son souffle parce qu’il sait que l’espace où il circule n’est pas également sûr pour tous.
Cette expérience ne peut être séparée de l’histoire raciale des contrôles et des violences policières. Il ne s’agit pas de conclure avant l’enquête sur l’intention des agents, mais de rappeler que l’expérience de Zakariyya s’inscrit dans un monde où certains jeunes hommes sont plus vite perçus comme suspects, plus facilement associés à la fuite ou à la menace, plus difficilement reconnus comme victimes lorsqu’ils dénoncent une violence subie [10]. Le racisme policier ne se manifeste pas seulement dans des paroles explicites ou dans des gestes revendiqués comme tels. Il travaille aussi les conditions mêmes de perception, cette manière de voir certains corps comme déjà problématiques, déjà moins crédibles, déjà plus exposés à la contrainte.
La police du souffle ne désigne donc pas seulement cet instant physique où l’air vient à manquer. Elle nomme une chaîne plus large, depuis la pression exercée sur le corps jusqu’à la peur qui demeure ensuite, depuis la difficulté de respirer jusqu’à l’obligation de prouver que cette difficulté a bien été produite par une violence, depuis le geste policier jusqu’à la transformation de l’espace public en lieu d’anticipation anxieuse pour ceux qui savent pouvoir y être saisis. Il ne s’agit pas de réduire cette continuité à un enchaînement mécanique, mais de montrer comment une violence peut continuer d’agir après le moment où elle s’est exercée. Un corps peut se relever, sortir de l’hôpital, quitter le commissariat, et continuer pourtant à vivre dans l’effet de ce qui lui a été fait.
Penser le souffle dans l’affaire Zakariyya Seddaoui, ce n’est donc pas s’éloigner des faits, mais revenir à ce qu’ils ont de plus irréductible. L’enquête devra établir si le refus d’obtempérer est constitué, si la résistance alléguée est démontrée, si les gestes employés étaient conformes aux règles, et si les signes de détresse ont été perçus et pris en compte. Mais aucune de ces questions ne doit faire disparaître celle qui les traverse toutes : que fait une société lorsqu’un jeune homme, maintenu au sol par la police dans la cour d’une maison familiale, apparaît à ceux qui l’aiment comme un corps en train de manquer d’air ? C’est depuis cette question que la force publique doit être jugée, non seulement dans sa légalité formelle, mais dans sa capacité, ou son incapacité, à protéger la vie qu’elle tient entre ses mains.
III. La force, la règle, le corps
La question juridique doit être posée avec prudence, mais sans qu’elle ne soit occultée. L’enquête devra établir la chronologie exacte, la nature de la sommation alléguée, les conditions d’identification des policiers, les gestes employés au moment de l’interpellation, l’attitude de Zakariyya Seddaoui et l’état physique dans lequel il se trouvait lorsqu’il a été maintenu au sol. Cette prudence est nécessaire, mais elle ne peut conduire à suspendre toute interrogation sur l’usage de la force. L’enjeu n’est pas de conclure à la place de l’enquête. Il est de distinguer clairement deux questions que les récits institutionnels tendent parfois à confondre : une intervention peut être juridiquement fondée dans son principe et devenir problématique, voire fautive, dans son exécution.
Le refus d’obtempérer, tel qu’il est défini par le Code de la route [11], suppose qu’un conducteur ne se conforme pas à une sommation de s’arrêter émanant d’un agent habilité, muni des signes extérieurs et apparents de sa qualité. Ce point concerne directement l’affaire, puisque le parquet affirme que les policiers auraient tenté de procéder à un contrôle à l’aide d’avertisseurs lumineux et sonores, tandis que Zakariyya Seddaoui dit ne pas avoir perçu d’ordre clair lui imposant de s’arrêter. La divergence ne porte donc pas seulement sur une appréciation subjective. Elle concerne les conditions mêmes dans lesquelles une infraction peut être constituée, puis servir de fondement à l’intervention.
Mais l’existence éventuelle d’une infraction ne règle pas la question principale. Même si le refus d’obtempérer était établi, il ne pourrait jamais valoir comme une autorisation générale donnée à la force. Le droit encadre l’action policière par des exigences précises. Le Code de la sécurité intérieure prévoit que la force ne peut être employée que lorsqu’elle est nécessaire et de manière proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace [12]. Il prévoit également qu’une personne appréhendée doit être placée sous la protection des policiers ou des gendarmes, et préservée de toute violence comme de tout traitement inhumain ou dégradant [13]. Ces principes sont décisifs parce qu’ils empêchent de faire de la faute alléguée d’une personne le point d’effacement de ses droits.
C’est dans cet écart entre le principe légal et son inscription sur un corps que l’affaire doit être examinée. La règle peut autoriser une intervention, permettre une appréhension, ouvrir la voie à une garde à vue, mais elle ne vaut réellement que dans la manière dont elle se matérialise sur un corps précis, dans une situation précise, sous le regard de témoins qui alertent sur une détresse. Si l’usage de la force publique peut être nécessaire, il ne peut jamais devenir indifférent à ce qu’il produit. Le corps interpellé n’est pas une abstraction pénale. Il respire, se débat ou se fige, supporte ou ne supporte plus une posture, donne des signes que ceux qui le maintiennent doivent percevoir. C’est là que le droit cesse d’être seulement un cadre : il se vérifie dans l’attention portée au corps que la police tient.
Les récits disponibles placent cette responsabilité au centre de la scène. Les proches de Zakariyya parlent, on l’a vu, d’une prise exercée au niveau du cou et d’un corps qui ne répond plus normalement. Plusieurs descriptions évoquent une clef d’étranglement ou, à tout le moins, une pression dangereuse sur une zone vitale. Or cette technique a été officiellement abandonnée par la police nationale en 2021, et remplacée par des méthodes d’interpellation qui ne doivent pas exercer de pression continue au niveau du cou ou du larynx [14]. Il ne s’agit pas ici de qualifier définitivement le geste avant l’expertise des images et des témoignages. Il s’agit de rappeler que toute contrainte susceptible d’entraver la respiration appelle un examen particulièrement rigoureux, parce qu’elle engage immédiatement la possibilité d’une atteinte vitale.
La question ne peut donc pas être formulée seulement ainsi : les policiers avaient-ils le droit d’intervenir ? Elle doit être déplacée vers un point plus exigeant : qu’ont-ils fait du corps qu’ils avaient saisi ? Cette reformulation est essentielle, et empêche d’enfermer le débat dans l’alternative trop simple entre une interpellation légale et une interpellation illégale. Une opération peut commencer sous un fondement légal et devenir disproportionnée par la durée de l’immobilisation, par la position imposée, par la pression exercée, ou par le défaut d’attention aux signes de détresse. La légalité initiale ne couvre pas mécaniquement les gestes qui suivent. Elle les expose au contraire à une exigence d’autant plus forte que la personne interpellée se trouve privée de la possibilité de se protéger elle-même.
Cette exigence augmente lorsque la personne est déjà maîtrisée ou en voie de l’être. Plus un corps perd sa liberté de mouvement, plus la responsabilité de ceux qui le maintiennent s’accroît. Un individu debout, libre de ses gestes, peut encore réagir à ce qui le met en danger. Un individu au sol, maintenu, menotté ou empêché dans ses mouvements dépend presque entièrement de ceux qui l’immobilisent. Il ne peut plus corriger une posture qui l’étouffe, se dégager d’une pression, faire entendre clairement que l’air lui manque. À ce moment, la force publique ne devrait pas seulement chercher à obtenir l’obéissance. Elle devrait d’abord garantir que le geste par lequel elle immobilise ne devienne pas lui-même le danger.
Les alertes de la famille doivent être pensées dans ce cadre. Elles ne sont pas de simples manifestations d’affolement, extérieures à l’intervention. Lorsque des proches crient qu’un homme ne respire plus normalement, qu’ils disent voir son visage changer, qu’ils demandent que la pression cesse, ces paroles appartiennent à la situation à laquelle les agents doivent répondre. On pourra discuter de leur perception de l’évènement, la confronter aux images, aux constatations médicales, aux déclarations des policiers, mais on ne peut pas la traiter comme un bruit sans valeur. Dans une scène où la vie d’une personne appréhendée semble atteinte, le droit n’est pas seulement dans la sommation initiale ou dans la qualification pénale. Il est dans l’attention portée aux signes qui commandent d’interrompre, de modifier ou de limiter le geste de maîtrise.
Cette attention est le point où le droit rejoint la politique. La police agit au nom de la loi, mais elle agit dans l’instant, dans une zone où ses agents interprètent un danger, évaluent une résistance, choisissent une technique, maintiennent une pression ou la relâchent [15]. Cette zone n’est pas extérieure au droit. Elle est au contraire l’un des lieux où le droit se vérifie ou se défait. Lorsque la force publique parle le langage de la règle tout en produisant une situation où un corps semble manquer d’air, il ne suffit plus d’invoquer l’ordre légal. Il faut demander si cet ordre est encore respecté dans le geste qui prétend l’appliquer.
La police ne se contente pas d’exécuter mécaniquement le droit. Elle intervient dans des situations où la frontière entre application de la règle et production immédiate d’un ordre de fait devient instable. Dans une interpellation, ce pouvoir pratique est considérable. Il détermine ce qui sera décrit comme résistance, ce qui sera traité comme menace, ce qui justifiera l’intensité de l’immobilisation, puis ce qui sera réécrit dans la langue de la procédure. L’affaire Zakariyya Seddaoui oblige précisément à examiner cette zone où la violence se présente comme application du droit, alors qu’elle en menace le principe le plus élémentaire, la protection de la vie qu’elle appréhende [16].
Il faut aussi poser clairement la question du passé judiciaire ou policier de la personne interpellée. Celui-ci peut exister dans un dossier et être mentionné dans une procédure lorsqu’il a une pertinence juridique. Mais il ne peut jamais servir à excuser une violence disproportionnée exercée dans le présent, ni à rendre moins grave une mise en danger produite par la force publique. Une personne déjà condamnée, mise en cause ou soupçonnée ne devient pas moins titulaire de son intégrité physique. Le rappel d’antécédents ne doit pas fonctionner comme une manière de déplacer l’attention du geste policier vers la moralité supposée de celui qui l’a subi. La question demeure la même, et elle doit demeurer entière : qu’a-t-on fait à ce corps, à ce moment-là, dans cette cour, sous ces yeux-là ?
Cette précision est indispensable, parce que les affaires de violences policières sont souvent travaillées par un déplacement accusatoire. Le corps qui dénonce la violence doit d’abord se défendre d’être indigne d’être cru. On examine son passé, ses fréquentations, ses infractions réelles ou supposées, comme si la gravité du geste policier diminuait à mesure que le profil de la personne devenait plus vulnérable au soupçon. C’est une opération politiquement décisive, qui ne nie pas toujours frontalement la violence, mais la rend moins scandaleuse. Elle introduit l’idée qu’un certain type de corps pouvait s’attendre à être traité ainsi, ou qu’il aurait, d’une manière ou d’une autre, préparé ce qui lui arrive.
Contre cette opération, il faut maintenir une règle simple. Le droit ne protège pas seulement les corps immédiatement reconnus comme innocents, respectables ou crédibles. Il protège aussi les personnes mises en cause, poursuivies, condamnées ou suspectées, précisément parce que la force publique n’a de légitimité que si elle demeure tenue par des limites lorsqu’elle agit sur ceux dont elle conteste les actes. Si ces limites disparaissent dès qu’un corps est présenté comme fautif, alors la règle ne vaut plus comme garantie commune. Elle devient un privilège accordé à ceux qui n’ont pas encore été placés du mauvais côté du soupçon.
La partie juridique de l’affaire ne doit donc pas être séparée du souffle, puisqu’elle en est l’un des prolongements nécessaires. Le souffle oblige à demander si la force a respecté ses limites au moment même où elle s’exerçait. Le droit oblige à demander si l’intervention pouvait être fondée et si son exécution est demeurée proportionnée. Le corps, enfin, oblige à revenir à ce qui s’est produit concrètement lorsque les policiers ont maintenu Zakariyya au sol. Tenir ensemble ces trois termes permet d’éviter deux erreurs symétriques : conclure avant l’enquête, ou attendre l’enquête en renonçant à penser ce que la scène rend déjà visible.
IV. Sur le pas de la porte
Le lieu même de l’interpellation n’est pas une donnée secondaire. Zakariyya Seddaoui est saisi dans la cour de la maison familiale, au contact immédiat de l’entrée, devant des proches déjà présents ou arrivés au moment où l’intervention se déroule. Ce qui pouvait être décrit comme la suite d’un contrôle routier allégué se poursuit au seuil d’un lieu de vie, là où la personne interpellée n’apparaît plus seulement comme conducteur ou mis en cause, mais comme fils, frère, membre d’une famille, venu selon son récit prendre des nouvelles de sa mère. Il ne s’agit pas de soutenir qu’un domicile ou ses abords seraient par principe soustraits à toute action de police, mais de comprendre ce que produit une intervention lorsqu’elle atteint un corps dans l’espace même où ce corps venait retrouver les siens.
Cette précision spatiale importe d’autant plus que le seuil n’est pas ici une image abstraite. Il désigne une cour, une porte, un passage concret entre l’extérieur et l’intérieur de la maison. C’est dans cet intervalle que la scène se noue. Zakariyya ne se trouve plus simplement sur la voie publique, mais il n’est pas davantage protégé par le retrait relatif que l’espace familial est censé permettre. Il est saisi au point où ce retrait aurait dû commencer. L’intervention policière vient donc suspendre le passage vers le dedans et fait de l’accès à la maison le lieu même où le corps est immobilisé. Ce déplacement est politiquement décisif, parce qu’il montre que la violence dénoncée ne frappe pas seulement un corps isolé. Elle atteint aussi la possibilité, pour ce corps, d’être rejoint par les siens, reconnu par eux, protégé au moins par leur présence.
Il faut maintenir cette analyse au plus près des faits. Le père se trouve à l’intérieur de la maison et dit avoir tenté d’ouvrir la porte avant de découvrir son fils au sol. La mère arrive à son tour et supplie les policiers d’arrêter. Les frères filment une partie de la scène. Le récit familial insiste sur l’impossibilité d’approcher, sur la difficulté à faire se faire entendre, sur cette violence particulière qui consiste à voir un proche en détresse sans pouvoir agir sur ce qui lui arrive. La maison ne fonctionne plus alors comme un lieu de retrait ou de protection. Elle devient le lieu depuis lequel les proches voient, sans pouvoir intervenir, un corps dont l’état paraît dépendre entièrement de la manière dont la police le maintient.
Cette impuissance imposée constitue l’un des aspects les plus graves de la scène. Elle ne relève pas seulement de l’émotion familiale. Elle dit l’impossibilité, pour les proches, d’agir sur ce qu’ils voient. Les parents voient leur fils au sol, perçoivent selon leurs mots une détresse respiratoire, alertent les agents, mais ne disposent d’aucun moyen effectif pour faire cesser ou modifier ce qui se déroule sous leurs yeux. Ils sont chez eux, mais l’espace leur échappe. Ils reconnaissent immédiatement le corps exposé, mais cette reconnaissance ne leur donne aucun prise sur ce qui lui est fait. Le seuil devient alors le lieu d’un paradoxe brutal : ceux qui sont les plus proches de Zakariyya, ceux qui peuvent percevoir au plus vite la dégradation de son état, sont aussi ceux dont la parole semble la moins capable d’infléchir l’intervention.
Le pas de la porte engage ainsi deux limites à la fois Il marque d’abord la séparation entre la rue et la maison, entre le dehors de la circulation policière et l’espace familial vers lequel Zakariyya se dirigeait. Mais il devient aussi le point où la maîtrise bascule, selon les proches, vers la mise en danger, puisque c’est là que le corps maintenu au sol commence à manquer d’air, que le visage se modifie, que les parents croient voir leur fils partir. Il ne s’agit pas de confondre la limite spatiale et la limite vitale, mais de comprendre comment elles se superposent dans une même scène. La violence tient précisément au fait que l’entrée dans la maison, qui aurait dû signifier le retour vers un espace de proximité, devient l’endroit où la vie paraît exposée à son point de rupture.
Cette topographie permet aussi de mieux saisir le statut des images. Les vidéos ne sont pas tournées par des passants extérieurs à la scène, mais par des proches pris dans l’événement même. Elles ne proviennent pas d’un dispositif institutionnel d’enregistrement. Elles naissent d’une situation où la famille voit, alerte puis filme parce qu’elle ne parvient pas à faire cesser ce qu’elle perçoit comme un danger. Cela ne rend pas ces images transparentes ni autosuffisantes, mais leur donne une portée particulière. Elles introduisent dans l’affaire un point de vue qui ne vient pas de l’institution dont les gestes devront être examinés. Elles gardent la trace d’une scène saisie depuis le lieu même où elle a atteint ceux qui la regardaient.
Le seuil devient ainsi le lieu où la scène vécue par les proches et la scène reconstruite par la procédure commencent à diverger. Du côté policier et judiciaire, l’événement sera reconstruit à travers les qualifications, les procès-verbaux, les éventuels enregistrements professionnels, les auditions et les constatations médicales. Du côté familial, l’événement apparaît d’abord comme la mise en danger d’un fils maintenu au sol, dont la respiration inquiète les proches sans que leurs alertes ne parviennent à faire desserrer l’emprise. Ces deux modes ne doivent pas être opposés comme si l’un relevait de la vérité et l’autre de l’émotion. Mais il faut reconnaître leur dissymétrie, puisque la version institutionnelle dispose d’emblée de la forme procédurale, tandis que la version familiale doit encore conquérir sa recevabilité.
On comprend dès lors pourquoi il serait insuffisant de réduire l’affaire à la seule question de savoir si Zakariyya a ou non obtempéré avant d’arriver au domicile. Cette question est importante, mais elle ne peut pas absorber ce qui se produit ensuite. Même si une infraction routière était constituée, elle ne ferait pas disparaître ce qui se joue dans la cour familiale, sous les yeux des parents, lorsque les proches alertent sur l’état du corps et sur les effets physiques de l’intervention. Le déplacement vers la maison oblige à examiner l’usage de la force dans un espace où la présence familiale, les alertes verbales et l’état apparent du corps auraient dû peser sur la conduite des agents. La scène ne commence pas seulement sur la route et ne se comprend pas seulement depuis elle. Elle prend toute sa gravité au moment où elle atteint un lieu de vie.
L’analyse du seuil permet enfin de préciser ce que la violence policière fait à l’espace. Elle n’exerce pas seulement une contrainte sur une personne, elle peut transformer les lieux ordinaires en lieux d’exposition. Une cour, une porte, un passage vers la maison deviennent les coordonnées d’une scène de danger, puis les éléments d’une bataille judiciaire et politique. L’espace familier porte désormais la trace de ce qui l’a traversé et blessé. Pour les proches, le pas de la porte ne peut plus être seulement le lieu d’une entrée ou d’un retour. Il devient le lieu où ils disent avoir vu Zakariyya suffoquer, le lieu où ils ont filmé, le lieu où leur parole a commence à se heurter aux mots de l’institution.
Le pas de la porte n’est donc pas un simple motif spatial mais l’un des points où se révèle la vérité de l’affaire. La violence dénoncée y prend une portée particulière, parce qu’elle atteint Zakariyya dans l’espace même où il aurait dû pouvoir être reconnu autrement que comme suspect. Tenir ce lieu dans l’analyse, c’est refuser que l’affaire soit entièrement abstraite dans les catégories de la procédure. Ce qui s’est produit à Évin-Malmaison s’est produit quelque part, et ce quelque part importe, parce qu’il montre comment une intervention policière peut faire entrer le danger là où une vie venait rejoindre les siens.
V. Retenir son souffle
L’après-coup de l’interpellation ne relève pas seulement d’un traumatisme individuel, même si celui-ci doit être pris au sérieux dans sa dimension psychique et corporelle. Lorsque Zakariyya Seddaoui dit avoir peur de croiser de nouveau la police, craindre de sortir seul, se représenter une rencontre ultérieure comme la possibilité d’un danger aggravé, il ne décrit pas seulement ce qui demeure en lui après la scène. Il indique que l’événement a modifié son rapport au dehors. La violence dénoncée ne reste pas enfermée dans la cour de la maison familiale, elle se prolonge dans la rue, dans les trajets, dans l’anticipation d’un contrôle, dans la manière dont un corps maintenu au sol continue d’habiter l’espace public comme un espace susceptible de basculer.
Cette peur ne doit pas être rabattue trop vite sur l’intériorité d’un jeune homme marqué par une scène violente. Elle doit être comprise comme une forme d’apprentissage brutal. Après une telle interpellation, le monde commun ne retrouve pas aussitôt sa neutralité supposée. Le corps sait désormais, plus concrètement encore, qu’une rencontre avec la police peut entraîner une perte de prise sur soi-même, sur son mouvement, sur sa respiration, sur la possibilité même de faire entendre ce qui lui arrive. L’espace extérieur se trouve alors surveillé depuis l’intérieur par la mémoire de ce qui a eu lieu. Sortir ne signifie plus seulement se déplacer, mais affronter la possibilité d’une répétition que rien, dans l’expérience vécue, ne permet d’écarter avec certitude.
Retenir son souffle signifie d’abord cela. Non une simple réaction de peur devant une institution, mais une retenue préalable du corps dans un espace où la moindre interaction peut être interprétée contre soi. Pour certains, la police demeure une présence protectrice ou lointaine. Pour d’autres, elle introduit dans la situation la plus ordinaire une incertitude radicale, une possibilité de bascule : le contrôle peut devenir immobilisation, l’immobilisation mise en danger, puis la violence elle-même être reprise dans un récit accusatoire. Le corps apprend alors à mesurer ses gestes, à contrôler son ton, à surveiller ses mouvements, à éviter tout ce qui pourrait être perçu comme résistance, insolence ou menace. La respiration retenue commence avant le contact physique, dans cette obligation de se rendre inoffensif aux yeux d’un pouvoir qui vous soupçonne déjà.
L’affaire Zakariyya Seddaoui donne à cette expérience une intensité particulière, parce que la peur née de l’interpellation rencontre aussitôt les qualifications qui reconduisent le jeune homme du côté de la faute. D’un côté, le jeune homme dit avoir été saisi avec une violence qui l’a conduit au bord de l’asphyxie. De l’autre, il se trouve immédiatement ramené aux qualifications de refus d’obtempérer, de rébellion, de conduite sans permis, puis à des éléments de son parcours judiciaire ou policier susceptibles de peser sur la reception publique de l’affaire. Le risque est alors que sa peur elle-même soit disqualifiée, comme si elle n’était que la conséquence d’un comportement fautif ou d’un profil déjà suspect. C’est précisément cette opération qu’il faut refuser. Rien, dans les qualifications avancées ni dans les éléments de parcours éventuellement mobilisés contre lui, ne peut rendre moins grave ce qui doit être examiné dans le présent de l’interpellation.
Cette précision est décisive, car l’un des mécanismes les plus constants dans les affaires de violence policière consiste à déplacer la charge du regard. Au lieu de demander d’abord ce que la police a fait à un corps, on demande qui est ce corps, ce qu’il a fait auparavant, ce qu’il aurait pu faire, ce qu’il aurait dû faire pour ne pas être exposé à la violence [17]. Celui qui dit avoir subi la violence se trouve ainsi reconduit vers la faute avant même que l’atteinte dont il parle soit pleinement examinée. Dans cette configuration, la peur de Zakariyya n’est pas seulement celle d’une nouvelle rencontre avec les policiers. Elle est aussi la peur d’être, une fois encore, placé dans une situation où sa vulnérabilité devra être justifiée avant d’être reconnue.
Cette expérience est inséparable d’une histoire raciale des contrôles, des interpellations et des formes ordinaires de suspicion. Il ne s’agit pas d’attribuer mécaniquement une intention raciste à chaque geste policier avant que l’enquête n’établisse les responsabilités. Il s’agit de comprendre que certains corps circulent dans un espace déjà travaillé par des schèmes de perception, des pratiques de contrôle et des récits publics qui les exposent davantage à la lecture policière du danger [18]. « Je suis traumatisé. J’ai senti qu’ils voulaient me tuer parce que j’étais d’origine arabe [19]. » Une telle phrase doit être entendue non comme une conclusion judiciaire, mais comme l’expression d’une expérience située du monde, dans laquelle l’origine, l’apparence, le quartier, les antécédents réels ou supposés, la jeunesse masculine « racisée » peuvent devenir autant de signes interprétés avant même que la personne ait pu se faire entendre.
C’est ici que la peur individuelle rejoint une structure plus large. Le corps « racisé » ne se déplace pas dans un espace abstraitement égal. Il est souvent précédé par une histoire qui colle à sa peau, à son nom, à son apparence, au d’où il vient ou que l’on croit reconnaître en lui [20]. Cette histoire n’a pas toujours besoin d’être formulée. Elle agit dans les réflexes, dans les soupçons, dans la rapidité avec laquelle une attitude est lue comme fuite, une parole comme provocation, un mouvement comme menace. Retenir son souffle, pour certains, c’est avancer dans le monde avec cette menace déjà déposée dans le corps. C’est savoir que le dehors n’est pas seulement un espace de circulation, mais aussi un espace d’interprétation où le corps peut devenir l’indice de sa propre culpabilité.
La violence policière se mesure alors aussi à ses effets différés, ce qu’elle laisse derrière elle. Elle ne se limite pas au seul moment de l’arrestation, à la durée d’une immobilisation, ni aux marques que le corps pourra ou non conserver. Elle transforme les conditions mêmes de l’existence ordinaire. Elle fait entrer la peur dans les gestes les plus simples, dans le fait de sortir, de croiser un véhicule de police, de retourner chez un membre de sa famille. Cette modification du rapport au monde est l’un des effets les plus profonds de la violence, précisément parce qu’elle survit à l’événement. Le monde ne redevient pas immédiatement habitable parce que la scène est terminée. Quelque chose de ce qui a eu lieu continue d’agir dans le corps, comme la menace d’un futur déjà éprouvé.
Il faut pourtant se garder d’enfermer Zakariyya dans cette peur. Il n’est pas réductible au traumatisme qu’il décrit, pas plus que son corps ne doit être enfermé dans la position de la victime. Mais prendre cette peur au sérieux, c’est refuser que l’on sépare artificiellement la scène d’Évin-Malmaison de ses effets postérieurs. Une interpellation violente ne s’achève pas avec l’arrivée des secours, la fin de la garde à vue ou le retour chez soi. Elle continue dans les nuits, dans les trajets évités, dans la défiance envers l’espace public, dans l’inquiétude des proches, dans l’idée que la police peut réapparaître non comme un recours, mais comme une menace mortelle. Ce prolongement n’est pas secondaire. Il appartient à l’événement lui-même, à ce qu’il déplace durablement dans une vie.
C’est pourquoi la formule « retenir son souffle » doit être comprise dans toute son extension. Elle renvoie à l’expérience immédiate d’un corps qui manque d’air sous la contrainte. Elle désigne ensuite l’état d’alerte qui s’installe ensuite lorsque sortir présuppose de surveiller l’espace autour de soi. Elle permet enfin de penser une condition politique plus générale, celle de vies qui doivent sans cesse négocier leur présence dans un monde où elles sont plus vite contrôlées, plus difficilement crues, plus facilement renvoyées à la faute. Dans l’affaire Zakariyya Seddaoui, l’asphyxie dénoncée par les proches ne s’arrête donc pas au sol de la cour familiale. Elle se prolonge dans cette respiration retenue que la peur impose au quotidien.
La question n’est pas seulement de savoir si Zakariyya pourra, avec le temps, retrouver une forme de confiance dans ses déplacements. Elle est de savoir ce qui, dans l’organisation même du rapport entre police et population, produit des corps contraints de vivre avec ce sentiment de danger permanent. Une société dans laquelle certains jeunes hommes ont peur de croiser la police ne peut pas réduire cette peur à une perception excessive ou à un trouble privé. Elle doit interroger ce qui, dans ses pratiques, ses récits et ses institutions, a donné à cette peur sa consistance et sa part de vérité vécue. C’est à ce niveau que l’affaire dépasse le seul dossier judiciaire sans jamais s’en détacher. Elle montre comment la violence exercée sur un corps peut devenir une manière durable d’habiter le monde à bout de souffle.
VI. La famille, l’image, la preuve
La famille de Zakariyya Seddaoui n’entre pas dans l’affaire comme un soutien venu après coup. Elle est là, dès la scène elle-même, au moment où l’interpellation se déroule, et cette présence modifie profondément ce qui doit être analysé. Le père, la mère et les frères ne découvrent pas l’événement à travers un récit médiatique, une convocation judiciaire ou des images déjà détachées de leur contexte. Ils le vivent depuis l’intérieur, tentent d’intervenir par la parole, puis filment lorsque cette parole ne suffit pas à faire cesser ce qu’ils perçoivent comme une mise en danger. Leur présence ne s’ajoute donc pas aux faits depuis l’extérieur. Elle participe à la manière dont la scène devient visible, peut être racontée, puis contestée.
Ce regard familial doit être pris au sérieux sans être absolutisé. Voir son fils au sol, ce n’est pas voir n’importe quel corps soumis à une interpellation. Cela ne signifie pas que la famille détiendrait par nature une vérité plus exacte, ni que son regard pourrait se substituer à l’enquête. Mais il reconnaît immédiatement, dans le corps maintenu par les policiers, une vie déjà inscrite dans des liens, une histoire, une voix, un visage, tout ce que la qualification de mis en cause tend à réduire. Là où la police appréhende un individu à partir d’une situation qu’elle interprète comme infraction, résistance ou danger, la famille voit un fils et un frère dont l’état parait se dégrader sous ses yeux. Cette différence ne relève pas seulement de l’affect. Elle engage la manière même dont un corps devient lisible, soit comme corps fautif, soit comme vie menacée.
Les alertes des proches ne peuvent donc pas être rabattues sur la seule émotion. Lorsqu’un père tente en vain de s’approcher de son fils, lorsqu’une mère supplie, lorsque des frères filment, ils ne réagissent pas seulement à la violence de ce qu’ils voient. Ils signalent que l’état de Zakariyya se dégrade et que, dès lors, les policiers doivent relâcher leur prise. Les signes qu’ils décrivent devront être examinés, confrontés aux images, aux constatations médicales et aux déclarations des agents. Mais le fait qu’ils soient perçus par la famille ne les rend pas moins recevables. Dans une interpellation où une personne semble en détresse, le regard des proches peut faire apparaître ce que la logique de maîtrise risque de ne plus voir : non plus seulement un corps à immobiliser, mais un corps dont l’état se dégrade.
La violence particulière de cette situation tient à l’écart entre voir et pouvoir agir. Les proches de Zakariyya ne sont ni absents, ni extérieurs à la scène. Ils sont là, à quelques mètres, parfois au seuil même de l’intervention. Mais cette proximité ne leur donne aucune prise réelle sur ce qui se déroule. Ils perçoivent ce qu’ils interprètent comme un danger vital sans pouvoir l’interrompre autrement que par la parole, le cri, la supplication ou l’enregistrement. Cette impuissance fait partie de la violence de la scène. La famille n’est pas seulement témoin de ce qui arrive à Zakariyya, elle se trouve empêchée de jouer son rôle qui est de protéger celui qu’elle reconnaît immédiatement comme un fils, un frère, un proche.
L’acte de filmer naît de ce sentiment d’impuissance. Il ne faut pas le comprendre comme un geste de distance, ni comme une volonté de transformer la scène en objet public. Il surgit au moment où les proches constatent que leur parole ne suffit pas. La caméra familiale devient alors un recours contre la confiscation possible de l’événement par ceux qui sont dépositaires de la force. Elle ne délivre pas, à elle seule, la vérité de toute la scène, puisqu’elle est reste nécessairement située, partielle, prise dans l’urgence. Mais elle introduit un point de vue qui ne vient pas de l’institution dont l’action devra être examinée. Elle déplace donc le rapport de force initial. Sans ces images, la famille n’aurait peut-être eu que sa parole face à la première écriture policière des faits. Avec elles, elle dispose d’une trace fragile mais décisive, qui empêche l’événement d’être refermé trop vite sur le procès-verbal ou sur la seule version des agents.
Il faut mesurer exactement ce que l’image permet, sans lui demander de tout résoudre. Elle ne garantit ni la justice ni la clôture de la procédure. Elle ne remplace pas les certificats médicaux, les auditions ou l’examen contradictoire des faits, et ne montre jamais toute la scène. Mais elle soustrait une part de l’événement à la seule version policière. Le seuil devient le lieu où s’affronte deux modes de production du réel. D’un côté, les qualifications, les procès-verbaux, les éventuels enregistrements professionnels, les auditions et les catégories par lesquelles l’institution ordonne les faits. De l’autre, la perception familiale d’un corps en danger, les cris, l’image tournée dans l’urgence, la mémoire d’une scène que les proches refusent de laisser disparaître. Ce conflit ne se réduit pas à une opposition entre émotion et procédure. Il pose la question de savoir qui faire reconnaître une scène comme étant violente [21]. L’image familiale oblige l’institution à composer avec une visibilité qui ne vient pas d’elle. Elle donne à la parole familiale une assise matérielle, sans laquelle celle-ci pourrait être plus facilement renvoyée à l’émotion, à l’exagération ou à l’incompréhension de l’intervention. L’image ne clôt pas la dispute, mais elle empêche que le premier récit institutionnel puisse se présenter comme le seul récit disponible [22].
La question des enregistrements professionnels, notamment des caméras-piétons lorsqu’elles existent ou auraient pu être activées, appartient pleinement à cette économie de la preuve [23]. L’image familiale ne devrait pas être seule à porter la charge de rendre visible une intervention menée par la force publique. L’absence d’images institutionnelles, leur interruption éventuelle, leur caractère partiel ou leur non-activation doivent donc être examinés à leur tour.
Il faut pourtant se garder de tout fétichisme de la vidéo. Dans les affaires de violences policières, on attend souvent des images qu’elles mettent fin au conflit des récits. Or leur présence ouvre presque toujours une nouvelle lutte : sur ce qu’elles montrent, sur ce qui les précède, sur ce qui demeure hors champ, sur l’interprétation des gestes et des signes corporels visibles. L’image peut être regardée, mais elle peut aussi être découpée, ralentie, isolée de la parole de ceux qui l’ont produite, ou replacée dans une chronologie qui en atténue la portée. Voir ne suffit donc pas, parce que le visible n’est jamais immédiatement reconnu comme violence.
Cette lutte se joue d’abord dans les mots. Les proches parlent d’étranglement, de suffocation, de perte de connaissance, d’un fils qu’ils ont cru voir mourir. Le parquet parle de refus d’obtempérer, de rébellion, de malaise, de violences policières alléguées. Ces termes ne proposent pas seulement des descriptions différentes de la scène. Ils orientent déjà la manière d’en comprendre la responsabilité. Le mot « malaise » fait porter l’attention sur l’état de Zakariyya, plutôt que sur les gestes qui ont pu le provoquer ou l’aggraver ; le mot « rébellion » ramène au premier plan le comportement supposé du jeune homme et présente la force policière comme une simple réaction. À l’inverse, les mots « suffocation » ou « étranglement » lient l’état de Zakariyya à la manière dont il a été maintenu. Le désaccord sur les mots porte donc aussi sur la cause de ce qui s’est produit et sur la responsabilité qu’elle engage.
C’est ici que l’économie de la preuve rejoint l’économie du soupçon. Zakariyya ne doit pas seulement prouver qu’il a été atteint dans son intégrité physique et psychologique, il doit encore faire reconnaître cette atteinte malgré les qualifications qui tendent à le désigner d’abord comme fautif. Sa famille, de son côté, ne doit pas seulement dire ce qu’elle a vu. Elle doit faire admettre que son regard n’est pas discrédité par l’émotion, que ses images ne perdent pas toute valeur parce qu’elles sont partielles, que la détresse respiratoire qu’elle dit avoir perçue ne peut être réduite à une exagération née de la panique. Le corps violenté et le regard familial sont ainsi soumis à une même exigence de recevabilité : l’un doit être reconnu comme victime possible malgré le soupçon, l’autre comme témoignage valable malgré la proximité.
Lorsque des éléments du passé judiciaire ou policier sont mobilisés dans l’espace public, ils peuvent renforcer cette dissymétrie sans avoir à nier frontalement la violence dénoncée. Ils déplacent l’attention vers la personne interpellée plutôt que vers les gestes exercés sur elle, comme s’il fallait d’abord savoir qui se plaint avant de mesurer ce qu’il a subi. La preuve se construit alors dans un espace déjà inégal, où l’institution dispose de cadres établis pour produire son récit, tandis que la parole familiale doit encore gagner sa recevabilité.
La famille lutte précisément contre cette réduction. Elle refuse que Zakariyya soit ramené au seul statut de mis en cause, comme si cette qualification pouvait absorber tout le reste. Elle rappelle qu’il est aussi, et d’abord dans la scène qu’elle a vécue, un fils au sol, un corps en détresse dont la respiration lui a semblé menacée. Cette insistance ne relève pas seulement de l’affect. Elle est aussi une opération politique qui réinscrit Zakariyya dans les liens que la procédure tend à effacer. Là où celle-ci l’isole dans la relation entre police, parquet, avocat et qualification pénale, la famille rappelle qu’il appartient à un monde de relations que la violence a atteint avec lui. Elle empêche ainsi que le corps interpellé soit séparé de ce qui permet de mesurer ce que signifie le voir disparaître, ne serait-ce qu’un instant, derrière une une prise policière.
On comprend alors pourquoi l’image familiale ne peut être séparée de ceux qui la produisent. Elle n’est pas seulement un document. Elle garde la trace d’un regard qui voit sans pouvoir intervenir, d’une parole qui alerte sans être entendue comme elle devrait l’être, d’un geste qui filme parce qu’il faut déjà prévoir que ce qui arrive pourra être contesté. Cette anticipation de l’incrédulité est l’un des traits les plus violents de ces affaires. Il ne suffit pas d’avoir vécu la scène ; il faut presque aussitôt préparer les conditions de sa reconnaissance, comme si l’événement devait produire, au moment même où il se déroule, les preuves capables de le défendre ultérieurement.
La preuve naît donc dans une scène d’inégalité. D’un côté, l’institution dispose de catégories, de procédures, de délais, de moyens d’enquête, d’une autorité capable ordonner les faits dans un récit juridiquement recevable. De l’autre, la famille elle, ne dispose d’abord que de sa présence, de ses images, de ses cris, de sa plainte, puis du travail de son avocat pour faire entendre ce qu’elle a vécu. Il ne s’agit pas d’opposer naïvement la vérité familiale à la fausseté institutionnelle, mais de reconnaître que ces deux positions n’ont pas le même pouvoir de faire exister leur version de la scène. L’exigence de justice commence lorsque cette dissymétrie est prise au sérieux, au lieu d’être recouverte par l’apparence d’un simple conflit de récits.
Cette dissymétrie éclaire la phrase selon laquelle voir ne suffit pas, mais voir oblige. Les images obligent à poser des questions que la qualification policière ne devrait pas pouvoir refermer. Qu’est-ce qui, dans la manière dont Zakariyya a été maintenu, a pu produire une telle détresse respiratoire selon les proches ? À quel moment les agents ont-ils perçu, ou non, les signes de cette détresse ? Quelle place ont-ils accordée aux alertes de la famille ? Pourquoi faut-il un tel parcours, de la vidéo à la plainte, de la plainte à la demande d’enquête, puis de l’enquête à la bataille des mots, pour qu’une violence dénoncée puisse seulement être étudiée ? Ces questions ne préjugent pas du résultat judiciaire. Elles indiquent seulement ce qu’un État de droit devrait être capable d’examiner, sans protéger d’abord la présomption de légitimité de sa propre force.
La famille, l’image et la preuve se tiennent donc dans un même mouvement. La famille voit parce qu’elle est là, filme parce qu’elle ne peut pas interrompre ce qu’elle voit, produit une preuve parce qu’elle comprend, ou découvre dans l’instant, que sa parole risque de ne pas suffire. Cette preuve est nécessaire mais vulnérable car elle reste exposée aux requalifications, au soupçon porté sur les proches, à l’insistance sur le comportement supposé de Zakariyya, au découpage possible des images. L’affaire ne porte donc pas seulement sur la violence initiale, mais aussi sur les conditions dans lesquelles une violence devient reconnaissable comme telle.
Dans l’affaire Zakariyya Seddaoui, les proches ne sont donc pas seulement des témoins, des soutiens ou des producteurs d’images. Ils se tiennent au point où une violence dénoncée commence à devenir une affaire publique. Sans leur présence, leurs alertes et les vidéos tournées dans l’urgence, l’interpellation aurait pu rester prise dans les premiers mots de l’institution. Avec eux, elle devient visible, disputable, offerte à une autre lecture. Cette ouverture ne garantit pas la justice, mais elle en constitue l’une des conditions, car aucune justice ne peut commencer si ceux qui ont vu un corps manquer d’air doivent d’abord être réduits au silence, ou si les images produites depuis la scène sont privées de leur force d’obliger à regarder autrement.
L’affaire Zakariyya Seddaoui se déroule dans le Pas-de-Calais, et ce lieu ne peut être réduit à une simple indication géographique. Il ne s’agit pas d’expliquer l’interpellation par la région, comme si le territoire portait en lui la cause de ce qui s’y produit, ni de faire de Zakariyya l’allégorie d’un espace social qui le dépasserait. Il s’agit de comprendre comment une scène singulière entre en résonance avec un territoire marqué par des formes distinctes d’abandon, de pression et de contrôle. Évin-Malmaison n’est pas Calais, Zakariyya n’est pas un exilé de la frontière franco-britannique, et son interpellation dans la cour d’une maison familiale ne peut être confondue avec les expulsions de campements ou les départs en mer. Mais l’affaire se produit dans une région où les questions du refuge, du passage, de la pauvreté, de la suspicion, et de la force publique se nouent avec une intensité particulière. C’est cette articulation qu’il faut analyser, sans forcer les équivalences et sans isoler artificiellement les scènes.
Le Pas-de-Calais porte d’abord l’empreinte d’une longue histoire industrielle, minière et ouvrière. Les mines ont organisé les sols, les villes, les corps, les formes de vie, avant que leur disparition ne laisse derrière elle des formes durables de relégation que les politiques publiques n’ont jamais réellement réparées. Les données sociales disponibles rappellent que, dans le Nord et le Pas-de-Calais, près d’une personne sur cinq vit sous le seuil de pauvreté [24]. Ce rappel ne vise aucun effet pathétique. Il permet seulement de situer l’affaire dans un espace où la puissance publique se montre souvent tardive lorsqu’il s’agit de soutenir, mais immédiatement présente lorsqu’il s’agit d’ordonner, de contrôler ou de contenir.
Cette dissymétrie doit être comprise comme une redistribution des fonctions de l’État dans le moment néoliberal que nous connaissons. À mesure que les médiations collectives s’affaiblissent, que les protections se réduisent et que les responsabilités sont renvoyées aux individus, les dispositifs policiers, judiciaires ou administratifs prennent en charge les effets sociaux de cette destruction. Dans une région appauvrie, cette logique devient concrète : les vies comprimées par l’économie rencontrent moins souvent une puissance publique capable de soutenir qu’un État présent sous les formes de l’ordre, du contrôle et de la sanction. C’est en ce sens que l’on peut parler d’un libéralisme autoritaire [25], non pour plaquer sur Évin-Malmaison un schéma général, mais pour comprendre comment le retrait des protections sociales s’accompagne d’un durcissement des fonctions de contrôle.
Cette histoire sociale croise une autre réalité, particulièrement visible dans le Pas-de-Calais : celle de la frontière. Depuis des années, Calais, Grande-Synthe, Loon-Plage et les abords du littoral sont soumis à une politique de non-installation visant les personnes exilées qui tentent de rejoindre le Royaume-Uni. Cette politique ne se contente pas de surveiller une frontière. Elle organise l’impossibilité du repos, de l’abri et de la durée. Les expulsions répétées de campements, les tentes confisquées ou détruites, les réveils forcés, les déplacements incessants, les gaz lacrymogènes et les opérations de dissuasion produisent un épuisement qui appartient pleinement au gouvernement des corps. Il ne s’agit pas seulement d’empêcher le passage ; il s’agit aussi d’empêcher ceux qui attendent d’habiter, même provisoirement, l’espace où ils se trouvent [26].
Cette politique frontalière permet de préciser ce que peut signifier, ici, une géographie de l’irrespirable, ou de l’air rare. L’air rare ne désigne ni une atmosphère vague, ni une image destinée à rapprocher artificiellement des violences différentes. Il nomme des conditions concrètes dans lesquelles certaines vies peinent à se reprendre, à s’abriter, à dormir, à circuler, à respirer sans peur. Dans les campements détruits, l’air manque parce que l’abri est rendu impossible. Sur les plages, il manque parce que la fermeture des voies légales repousse la traversée vers le danger. Dans les embarcations surchargées, il manque parfois littéralement, lorsque les corps sont comprimés par le nombre, la mer, la panique ou l’absence de secours à temps. Ces scènes ne se confondent pas avec l’interpellation de Zakariyya, mais elles montrent qu’un même territoire peut rendre certaines vies difficilement respirables de plusieurs manières.
Sur le littoral, cette logique prend une forme particulièrement brutale. Plus la frontière se ferme, plus le passage est renvoyé vers des voies dangereuses. La mer peut alors apparaître comme une fatalité, alors qu’elle est aussi le produit d’une politique. Les noyades, les suffocations, les corps comprimés dans des embarcations surchargées ne relèvent pas seulement du danger de la mer. Ils sont inséparables d’un régime frontalier qui ferme les voies sûres, rend le passage clandestin, puis présente comme accident ce que ses propres conditions rendent prévisible. Le manque d’air en mer n’est pas le même que le manque d’air sous une prise policière, mais ces scènes obligent à interroger les pouvoirs qui exposent certains corps à des situations où vivre devient incertain.
C’est par la question de la limite que l’on peut revenir à la scène d’Évin-Malmaison. Dans les situations évoquées, la force publique intervient toujours au nom d’une limite à maintenir, qu’il s’agisse de l’obéissance attendue lors d’un contrôle, du seuil domestique où l’intervention se poursuit, de la frontière maritime où le passage est empêché, ou encore de cette limite sociale plus diffuse qui distingue les présences immédiatement reconnues de celles qui restent soupçonnées, déplacées ou tolérées sous condition. La police n’agit pas partout de la même manière, et les populations concernées ne vivent pas les mêmes experiences. Mais un même geste de séparation traverse ces scènes : maintenir certains corps à distance, contenir certains déplacements, rendre certaines présences provisoires ou inquiétantes. La force publique apparaît alors moins comme la garantie d’un commun que comme l’instrument d’un tri, exercé sur des vies déjà fragilisées par la pauvreté, la « race », le statut administratif ou le soupçon [27].
Cette mise en relation n’a de sens que si les différences demeurent nettes. Zakariyya Seddaoui ne se trouve pas dans le même régime d’exposition que les exilés de Calais. Il n’est pas l’équivalent d’un corps migrant empêché de passer, et son affaire relève d’une interpellation policière française, dans un contexte de refus d’obtempérer contesté, de violences alléguées, de plainte et d’enquête. Mais elle rencontre d’autres scènes du Pas-de-Calais par un point précis : la vulnérabilité de certains corps face à des institutions qui décident des passages, des arrêts, des immobilisations et des récits recevables. Contrôler un corps, détruire un abri, empêcher un départ, rendre une présence suspecte ne sont pas des gestes identiques, mais ils appartiennent pourtant à un même ordre où la protection n’est pas distribuée également.
Le Pas-de-Calais ne peut donc être réduit ni à une région pauvre, ni à une frontière. Plusieurs histoires s’y rencontrent sans se confondre. L’extraction minière y a longtemps organisé les sols, les villes et les corps, exposant des générations de travailleurs à la poussière, à la maladie, à l’usure. La désindustrialisation a ensuite laissé des formes durables d’abandon, tandis que la frontière européenne y a installé une autre précarité, celle de personnes venues d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie, prises dans les effets des guerres, des héritages coloniaux, des économies prédatrices et des destructions écologiques. Ces histoires ne sont pas équivalentes, mais elles se croisent dans un espace où les puissances économiques et politiques rendent certaines vies vulnérables, avant de les gouverner par la rareté, l’attente, le déplacement ou la police.
L’histoire extractive permet alors de comprendre que l’air rare n’est pas seulement une condition présente, mais aussi un héritage. Les mines ont rendu l’air littéralement dangereux pour des générations de travailleurs [28]. Elles ont inscrit dans les corps une économie du « souffle usé », de la poussière inhalée, de la maladie professionnelle, de la vie mesurée par l’épuisement. Aujourd’hui, l’étouffement prend d’autres formes, sociales, policières, frontalières, mais il ne disparaît pas avec la fermeture des puits. Il se déplace, de la mine vers la précarité, de la poussière industrielle à l’air social raréfié, de l’usure ouvrière à la fatigue des vies administrées par le manque. Le territoire conserve ainsi la mémoire matérielle d’un capitalisme qui a d’abord consommé les corps par le travail, puis abandonné une partie de ceux qu’il avait rendus dépendants de son organisation. Cette histoire n’explique pas directement l’interpellation de Zakariyya Seddaoui, mais elle permet de comprendre le paysage social où elle prend place, un paysage dans lequel l’État a souvent laissé se défaire les conditions d’une vie soutenable, avant de réapparaître sous les formes plus dures du contrôle et de la contrainte [29].
Il faut alors tenir ensemble, avec prudence, l’histoire sociale de la région, la question raciale et le régime contemporain des frontières. Le Pas-de-Calais est l’un des lieux où se croisent des expériences que tout distingue d’abord : celles des habitants pauvres de territoires désindustrialisés, celles des jeunes hommes racisés soumis aux contrôles, celles des personnes exilées qui tentent de rejoindre l’Angleterre. Ces expériences ne sont ni identiques ni interchangeables, mais elles se rencontrent pourtant dans un ordre politioque qui distribue inégalement la protection. Certaines vies sont soutenues avant même d’être menaces, tandis que d’autres doivent sans cesse prouver leur droit à demeurer, à circuler, à être crues, ou simplement à être protégées. Le point commun n’est donc pas une identité abstraite entre les situations, mais cette inégalité dans l’accès à la protection.
La question raciale s’inscrit dans cette distribution. Elle ne vient pas s’ajouter de l’extérieur à la pauvreté ou à la frontière, mais traverse les manières de voir les corps, de les contrôler, de les suspecter, de les croire ou de les disqualifier lorsqu’ils disent avoir subi une violence. Dans le cas de Zakariyya Seddaoui, elle apparaît dans la manière dont il comprend lui-même ce qui lui est arrivé, dans sa peur de croiser de nouveau la police, dans la possibilité que son corps soit aussitôt ramené aux figures du refus, de la fuite ou de la rébellion. Dans le cas des exilés du littoral, elle apparaît dans le traitement réservé à des vies venues d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie, maintenues dans l’attente, privées d’abri, contraintes à des déplacements incessants, comme si leur présence n’appelait jamais pleinement l’hospitalité ou la protection. Ces situations ne sont pas équivalentes, mais elles sont pourtant traversées par un même régime de perception, qui tient certains corps à distance du commun, comme si leur présence devait toujours être vérifiée, contrôlée ou seulement tolérée. La « race » ne se manifeste donc pas seulement dans l’injure ou dans la désignation explicite ; elle travaille plus silencieusement les manières de regarder, de traiter et de croire.
La notion d’air rare permet alors de nommer ce qui relie ces scènes sans les confondre. Elle ne poétise pas l’étouffement, elle désigne la raréfaction concrète des conditions qui rendent une vie respirable. Dormir sans craindre l’expulsion, passer sans risquer la mer, sortir sans redouter le contrôle, porter plainte sans être aussitôt renvoyé au soupçon, vivre dans un territoire appauvri sans rencontrer l’État d’abord sous la forme de l’ordre, tout cela ne va pas également de soi pour tous. L’air rare nomme cette organisation matérielle du monde où certains corps sont maintenus plus près que d’autres des zones de suffocation économique, policière, frontalière ou environnementale.
Cette lecture territoriale permet de revenir au néolibéralisme sans perdre de vue la scène d’Évin-Malmaison. La violence policière ne peut être pensée comme une anomalie dans un ordre qui serait par ailleurs neutre. Elle appartient à une société qui défait les protections collectives, puis confie aux appareils de contrôle la charge de contenir les corps exposés par cette destruction. Lorsque le travail se raréfie, lorsque les services publics se fragilisent, lorsque les quartiers et les anciens territoires industriels sont abandonnés à des politiques discontinues et que les exilés sont maintenus dans une précarité organisée, la police devient l’une des formes les plus visibles de l’État. Elle ne répare pas les causes de l’insécurité sociale, elle en administre les effets, sur les corps, dans les déplacements, dans les stratégies de survie.
Il serait toutefois insuffisant de rapporter cette logique au seul néolibéralisme. Celui-ci s’articule à des héritages plus anciens, coloniaux, impériaux, extractifs, qui ont durablement organisé la séparation entre les vies pleinement protégées et celles que l’on peut administrer, déplacer ou sacrifier. Les personnes exilées présentes à Calais ne sont pas seulement des individus en route vers l’Angleterre. Elles portent avec elles des histoires de guerre, de prédation économique, de destruction des milieux, de frontières héritées ou renforcées par les puissances européennes. Les jeunes hommes racisés contrôlés dans les villes et les banlieues françaises ne rencontrent pas la police dans un espace neutre. Ils sont pris dans une histoire longue de fabrication de « l’ennemi intérieur [30] », où certains corps demeurent exposés à une présomption de dangerosité. Ces histoires ne se confondent pas, mais elles se rejoignent dans une même logique de gouvernement par le soupçon.
Dans cette perspective, l’interpellation de Zakariyya Seddaoui reste une scène singulière, mais elle n’est pas sans lieu. Le corps maintenu au sol dans une cour familiale, les proches qui disent l’avoir vu manquer d’air, la bataille autour des images et des mots, prennent place dans un territoire où la protection apparaît déjà comme une réalité inégalement distribuée. Il ne s’agit ni de faire dire à cette scène plus qu’elle ne dit, ni de lui faire dire moins. Elle montre comment la force publique peut atteindre un corps jusqu’à rendre son souffle incertain, dans une région où d’autres corps, autrement situés, rencontrent eux aussi des formes organisées d’étouffement social, policier ou frontalier.
La géographie de l’air rare n’est donc pas une théorie générale du Pas-de-Calais, et elle ne remplace pas davantage l’enquête judiciaire. Elle ne dit pas qui a fait quoi dans la cour de la maison familiale, ni ne tranche la question du refus d’obtempérer, de la rébellion ou des gestes policiers employés. Elle indique autre chose : l’affaire surgit dans un monde déjà traversé par des rapports de force qui pèsent sur la manière dont les corps sont perçus, contrôlés, crus ou exposés. L’enquête devra établir les responsabilités. L’analyse politique, elle, doit comprendre pourquoi certaines scènes deviennent possibles, pourquoi elles rencontrent si vite le soupçon, pourquoi il faut parfois des images familiales, une plainte difficile, des articles, des collectifs et une mobilisation pour que l’air manquant à un corps devienne enfin une question publique.
Le Pas-de-Calais apparaît alors non comme un simple arrière-plan, mais comme un révélateur. Il donne à lire la continuité entre des formes d’abandon et des formes de contrainte, sans confondre la pauvreté, la frontière et le racisme policier dans une même expérience. À Évin-Malmaison, comme dans une région entière, trop de vies savent déjà que respirer, demeurer, passer ou être cru ne va jamais entièrement de soi.
VIII. Ce qui ne se laisse pas déplacer
L’affaire Zakariyya Seddaoui ne peut être pensée ni depuis le seul contexte territorial, ni depuis la seule qualification pénale qui ouvre le dossier, ni depuis la seule circulation des images. Elle tient dans une scène que plusieurs récits tendent déjà à déplacer. Le refus d’obtempérer allégué reporte l’attention vers ce qui aurait précédé interpellation ; la rébellion invoquée vers l’attitude prêtée au jeune homme ; le malaise vers un événement interne au corps ; les antécédents éventuels vers une biographie policière ou judiciaire. Or ce que cette affaire oblige à maintenir au centre, c’est le moment où la force publique tient un corps au sol et où les proches disent voir ce corps manquer d’air.
Ce déplacement n’est pas seulement rhétorique, et appartient aux mécanismes ordinaires par lesquels une violence dénoncée peut perdre sa netteté sans être frontalement niée. Le corps au sol demeure présent, mais l’attention se porte sur ce qui aurait rendu cette situation nécessaire. La détresse respiratoire n’est pas écartée, mais requalifiée en malaise. La peur de la famille n’est pas ignorée, mais renvoyée à l’émotion des proches, comme si cette émotion suffisait à rendre moins recevable ce qu’ils disent avoir vu. La scène reste visible, mais son centre de gravité se déplace, et ce qui devait interroger les gestes policiers devient alors une interrogation sur celui qui les a subis.
Il faut donc revenir au moment où Zakariyya est maintenu au sol, non pour affirmer une vérité judiciaire avant l’enquête, mais pour empêcher que l’examen des faits soit d’emblée orienté par le comportement prêté au mis en cause. Même si une infraction routière était établie, même si une résistance devait être démontrée, même si des éléments du passé judiciaire figuraient dans le dossier, rien ne dispenserait d’examiner les gestes accomplis dans la cour familiale, la pression exercée sur le corps, la durée de l’immobilisation, les signes de détresse, les alertes des proches et la manière dont les policiers y ont répondu.
C’est ici que l’affaire rejoint la question plus large de la présomption d’indignité. Celle-ci ne consiste pas seulement à accuser une personne ou à rappeler contre elle des éléments de procédure. Elle agit plus profondément lorsqu’elle rend sa blessure moins immédiatement recevable, lorsqu’elle impose à celui qui a subi la force une justification préalable, comme s’il devait encore prouver qu’il méritait de ne pas être violenté. La protection de l’intégrité physique ne dépend pourtant ni de la conduite prêtée à la personne, ni de sa respectabilité sociale, ni de l’absence d’antécédents. Elle vaut pour toute personne appréhendée, parce que le droit ne devient une garantie commune qu’à la condition de protéger aussi ceux que la police soupçonne, poursuit ou maîtrise [31].
Ce qui ne se laisse pas déplacer, dans l’affaire Zakariyya Seddaoui, c’est donc ce moment où le droit, la force et la vie se mesurent dans un corps maintenu au sol. Le reste devra être établi, discuté, confronté, mais aucune enquête rigoureuse ne peut laisser ce point s’effacer. Elle doit au contraire y revenir, parce que c’est là que se joue la question la plus grave : non seulement ce que Zakariyya Seddaoui aurait fait, mais ce que la force publique s’est autorisée à faire de lui.
Conclusion - Respirer ensemble
Il faut revenir à la scène initiale, non pour l’enfermer sur elle-même, mais pour empêcher qu’elle disparaisse sous les catégories qui l’ont aussitôt recouverte. Zakariyya Seddaoui venait voir sa mère lorsqu’une intervention policière a eu lieu dans la cour de la maison familiale. Son corps y a été maintenu au sol, sous les yeux de proches qui disent l’avoir vu manquer d’air. Des images ont été tournées, une plainte a été déposée, et l’enquête devra établir les responsabilités. Tout le texte aura consisté à tenir cette scène dans sa précision, contre deux risques inverses : la réduire à un fait divers, ou l’absorber trop vite dans une théorie générale de la violence policière.
Cette ouverture judiciaire impose la plus grande des prudences, mais elle ne suspend pas la pensée. Elle oblige au contraire à rappeler qu’une personne appréhendée ne cesse jamais d’être une vie à protéger. La faute alléguée ne transforme pas un corps en matière disponible ; et aucun soupçon, aucun antécédent, aucune qualification pénale ne peut diminuer l’obligation faite à la force publique de ne pas exposer celui qu’elle tient à une mise en danger vitale.
C’est pourquoi le souffle n’a pas été traité ici comme une figure. Il désigne le point où la violence dénoncée échappe à la seule langue de l’intervention. Parler de souffle, c’est revenir au cou, à la gorge, à la posture imposée, à la difficulté de reprendre de l’air, à ce moment où le corps ne peut plus répondre pour lui-même et dépend de ceux qui le maintiennent. C’est aussi comprendre que la violence policière ne se mesure pas seulement à l’intensité visible d’un geste, mais à la manière dont elle vient altèrer les conditions mêmes de l’existence, lorsqu’elle laisse derrière elle la peur de sortir, de croiser de nouveau la police, de voir le dehors redevenir le lieu possible d’une capture.
La police du souffle désigne cette zone où la force ne se limite plus à immobiliser un corps, mais atteint ce par quoi il peut encore tenir au monde. Elle apparaît lorsque la maîtrise menace la respiration, lorsque la peur prolonge l’asphyxie dans le rapport au dehors, lorsque les mots de la procédure peuvent transformer la suffocation en malaise, l’alerte familiale en émotion excessive, la violence dénoncée en conséquence secondaire de la faute alléguée. Elle ne nomme donc pas seulement un geste, elle désigne une chaîne de pouvoir qui va du corps maintenu au sol jusqu’aux récits appelés à décider si cette scène pourra, ou non, être reconnue comme violence.
La famille de Zakariyya occupe dans cette affaire une place décisive parce qu’elle refuse que la scène soit fixée par les seuls mots de l’institution. Elle fait apparaître dans l’espace public une autre scène que celle du procès-verbal, une scène où le corps maintenu au sol n’est pas seulement celui d’un mis en cause, mais celui d’un fils et d’un frère dont l’état bouleverse tout un monde familial. Les images produites par les proches ne suffisent pas à elles seules, et ne remplacent ni l’enquête, ni l’examen contradictoire, ni le travail de la preuve. Mais elles empêchent que l’événement soit immédiatement refermé par ceux qui disposent des premières catégories pour le nommer. Elles ouvrent une lutte pour que ce qui a été vu ne soit pas privé de réalité.
Le mot « conspiration » peut alors retrouver sa force première. Dans La Conspiration des enfants [32], Camille Louis rappelle que conspirer signifie aussi respirer avec. La référence ne vient ni adoucir la scène, ni la déplacer vers une idée abstraite du commun. Elle permet au contraire de nommer ce qui se joue dans les gestes de la famille, dans l’image tournée depuis le seuil, dans la plainte, dans la mobilisation qui empêche la suffocation d’être réduite à un incident. Conspirer, en ce sens, ce n’est pas dissimuler. C’est respirer ensemble contre ce qui raréfie l’air, maintenir autour d’un corps menacé la possibilité d’un récit porteur d’une exigence de justice que la procédure ne devrait pas pouvoir étouffer.
Cette lutte ne concerne pas seulement Zakariyya Seddaoui, même si elle doit toujours revenir à lui. Elle concerne les conditions dans lesquelles une violence exercée par la force publique peut être reconnue comme violence. Elle commence lorsque le corps atteint doit encore être cru, lorsque l’image filmée par les proches peut être tenue à distance au motif qu’elle ne montrerait qu’un fragment de la scène, lorsque la plainte elle-même risque de devenir une nouvelle mise à l’épreuve de la parole de ceux qui demandent justice.. La question n’est donc pas seulement celle de la preuve. Elle engage la distribution de la confiance, de la protection et de la dignité, c’est-à-dire la manière dont une société décide, souvent sans le dire, quelles vies sont immédiatement reconnues comme atteintes, et quelles autres doivent encore prouver qu’elles méritaient de ne pas être violentées.
Le Pas-de-Calais donne à cette affaire une profondeur particulière sans jamais l’expliquer à lui seul. Il rappelle que l’air manque de plusieurs manières là où l’abandon social, l’héritage extractif, la frontière et les pratiques de contrôle rendent certaines vies plus exposées à la peur, au soupçon, au déplacement ou à l’épuisement. Cette mise en relation ne confond pas les expériences. Elle indique seulement que l’habitabilité du monde, la possibilité de demeurer, de passer, de respirer ou d’être cru, n’est jamais distribuée également.
La justice ne commencera vraiment que lorsque l’air qui manque à certains corps ne pourra plus être traité comme un incident, un malaise ou l’effet de leur propre faute. Elle commencera lorsque la force publique devra répondre non seulement de ce qu’elle affirme avoir voulu faire, mais de ce qu’elle produit réellement sur les corps qu’elle tient ; lorsque la parole des proches ne sera plus disqualifiée par sa proximité avec la victime ; lorsque le droit cessera de préserver les conditions ordinaires de l’impunité avant de protéger les vies que cette force atteint. À Évin-Malmaison, sur le pas d’une maison familiale, la question demeure ouverte. Elle tient dans un corps cloué au sol, dans une famille qui crie, dans une respiration qui manque, et dans cette exigence simple, dont aucune démocratie ne devrait pouvoir se défaire : que nul ordre public ne se construise sur des vies maintenues à bout de souffle.
« Parfois je respire plus fort et tout à coup, ma distraction continuelle aidant, le monde se soulève avec ma poitrine.
Peut-être pas l’Afrique, mais de grandes choses [33]. »
Sylvain George






