Vincenzo Vecchi sera-t-il remis au gouvernement Salvini ?

Compte rendu de l’audience qui s’est tenue à Rennes le 14 août

paru dans lundimatin#204, le 16 août 2019

Mercredi 14 août, au tribunal de Rennes, se tenait la première audience relative aux mandats d’arrêts européens délivrés à l’encontre de Vincenzo Vecchi, qui réside à Rochefort-en-Terre (Morbihan) depuis huit ans. Plus de 200 personnes étaient rassemblées devant le tribunal en soutien.
Ces mandat d’arrêts font suite à deux condamnations prononcées en Italie pour sa participation à la manifestation de Gênes contre le G8 en 2001, ainsi qu’à un rassemblement antifasciste à Milan en 2006. Si ces mandats attendaient d’être exécutés depuis de nombreuses années sans que quiconque ne s’en soucie vraiment, une récente « information anonyme » a alerté la police française de la présence de la femme de M. Vecchi en Savoie précipitant à quelques jours du G7 le zèle des autorités françaises.

[Pour d’avantage de contexte, lire notre article Arrestation d’un activiste italien en Bretagne- Avant le G7 de Biarritz, retour à Gênes. ]

Dans plusieurs médias, Vincenzo Vecchi est présenté comme un « activiste en cavale depuis dix-huit ans », ses dizaines d’amis, membres du comité de soutien, utilisent pourtant d’autres termes pour parler de lui. La vie du désormais quadragénaire, avant son arrestation le 10 août sur un chantier aux alentours de Saint-Gravé ne s’apparente en rien à la figure fantasmée de « l’anarchiste en cavale ». M. Vecchi compte de nombreux amis dans sa région d’adoption donne régulièrement des concerts en tant que musicien et participait à l’organisation du festival local de chorales A travers chants. D’autres habitants de Rochefort et des villages alentours le connaissent comme l’un des bénévoles du café associatif du village, et le décrivent comme quelqu’un de solidaire et serviable. D’autres encore, le présentent comme un amateur de pêche et de ballades en bateau. Si ses amis ne connaissaient pas son passé et n’avaient pas eu vent de ses condamnations en Italie, l’un d’eux tient à préciser que la participation de Vincenzo à une manifestation contre un groupe ouvertement fasciste en 2006 le rend encore plus sympathique à ses yeux.

Les amis de Vincenzo sont donc venus nombreux ce mercredi au tribunal et ils sont affables. Maître Catherine Glon, qui assure sa défense en compagnie de Maître Marie-Line Asselin, répond précisément aux questions des journalistes. Pour autant, personne n’oublie que les enjeux sont énormes, et le fait que l’avocate de Vincenzo ait dû négocier avec le juge pour éviter que l’audience ne se tienne à huis-clos rappelle le caractère spécialement politique de l’affaire. Pour sa participation à la manifestation de Gênes contre le G8 en 2001, Vincenzo Vecchi a été condamné à onze ans et six mois de prison, auxquels s’ajoutent quatre années de détention pour s’être rendu à un rassemblement s’opposant à une manifestation d’extrême-droite à Milan en 2006.

L’extrême lourdeur de ces condamnations n’a cependant pas impressionné les amis de l’italien, le soir même de son arrestation ils se lançaient dans une tournée de porte-à-porte pour informer l’ensemble des Rochefortais sur sa situation. Depuis, sur le marché de Questembert, de nombreuses étales affichent leur soutien à Vincenzo, l’habitant du village voisin. Une solidarité qui renvoie à une définition exigeante des notions d’amitié et de communauté ainsi qu’à une méfiance diffuse vis-a-vis de certains discours publics et policiers, ainsi qu’à une connaissance partagée de l’histoire italienne récente.

Les amis de Vincenzo rappellent en effet que la principale violence lors de la manifestation de Gênes en 2001 fut celle de la police, qui tua Carlo Giuliani et blessa des milliers de manifestants. Le soir-même, une police italienne sûre de son impunité avait attaqué l’école Diaz, siège provisoire du Forum Social, et violemment tabassé tous les occupants. Dans le quartier de Bolzaneto, les cartes d’identité de personnes interpellées étaient détruites par des policiers hurlant « ici vous n’avez aucun droit, vous n’êtes personne ». Durant plusieurs jours, de nombreux manifestants arrêtés furent torturés dans les commissariats, pendant qu’étaient rédigés des procès-verbaux plus mensongers les uns que les autres.

Si de nombreux manifestants furent condamnés à de lourdes peines, aucun policier ne fut jamais jugé pour ces exactions et cela malgré la condamnation de l’Italie par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. En 2017, le chef de la police italienne admettait les « brutalités » et même les « actes de torture » commis ces jours-là par les forces de l’ordre.
Comme tant d’autres, Vincenzo Vecchi fut condamné grâce à une loi émanant du code Rocco établi en 1930 par le régime fasciste afin de réprimer toute subversion, et réactivée par Berlusconi en 2001, à l’occasion des protestations contre le G8. La condamnation en vertu du délit de « dévastation et saccage », passible de 8 à 15 ans de prison, n’implique pas nécessairement d’avoir commis une quelconque dégradation, mais seulement d’avoir été présent sur les lieux de la contestation, et d’avoir ainsi fait preuve d’une « complicité morale ». C’est ainsi qu’à Gênes, une femme fut inculpée pour avoir donné une bouteille d’eau à un émeutier...

Aujourd’hui, l’extrême-droite au pouvoir en Italie semble s’attacher au symbole que constituerait l’expulsion par la France de celui qui est présenté comme un « activiste anarchiste ». Comme le disent des membres du comité de soutien : « amener un antifasciste à un gouvernement fasciste, c’est du pain béni pour Salvini » et d’ajouter « L’extrême droite participe de plus en plus fortement au gouvernement italien. Vincenzo ayant été fortement engagé dans la lutte antifasciste, et les accusations prononcées contre lui étant liées à des actions antifascistes, il semble plus qu’évident qu’il servira d’exemple dans cette affaire. »

Après avoir mentionné face à la presse l’incroyable sévérité de la peine prononcée contre Vincenzo « qui n’a commis, à [sa] connaissance, aucune atteinte aux personnes », Maître Glon, son avocate, a insisté sur les conditions dans lesquelles il pourrait être détenu, et mentionne « des rapports récents sur le comité d’exécution des peines en Italie, parlant notamment de torture en détention et d’isolement total pour certains détenus ».

En outre, si Vincenzo avait été condamné en dernière instance par la Cour de cassation italienne, de nombreuses pièces semblent absentes des deux mandats d’arrêts européens. L’arrêt de la cour de cassation, et la spécification d’une remise de peine de 6 mois, avec annulation de la condamnation pour « transport et port d’armes », n’a par exemple pas été transmis. De cette annulation émerge pourtant la semi-reconnaissance d’une vérité. Il n’y avait pas de transport d’armes ni de préméditation de la part des émeutiers de Gênes, seulement une population en révolte, dont certains membres ont répondu comme ils ont pu aux attaques de la police. Les documents stipulant la relaxe de Vincenzo pour les accusations de violence relatives à la manifestation antifasciste de Milan ne font pas non plus parti du dossier. Il est pourtant clair qu’il fut seulement condamné pour sa participation à cette manifestation non-autorisée, face au rassemblement d’un groupe ouvertement fasciste, qui, lui, fut autorisé.

Pour toutes ces raisons, la défense de Vincenzo Vecchi a demandé ce mercredi 14 août un supplément d’information, estimant « que les autorités italiennes n’ont pas donné suffisamment d’informations sur les conditions dans lesquelles il a été condamné » : « le mandat d’arrêt européen n’est pas complet. Il manque des mentions précises sur les peines encourues, la présence ou l’absence lors des audiences. On ne nous spécifie pas nous plus si ses condamnations lui ont été notifiées. (…) Il faut entendre la complexité de cette affaire »

Si la veille face à la presse, l’avocat général Pascal Bougy insistait sur le fait que « le simple mandat d’arrêt peut permettre la remise de la personne » à l’Italie, lors de l’audience, il reconnaitra partiellement la validité des arguments de la défense. Dans un communiqué, le parquet général de Rennes informe que l’avocate de Vincenzo comme l’avocat général ont « demandé un complément d’information auprès des autorités italiennes en vue notamment de vérifier que la décision italienne a été rendue dans des conditions respectant le principe de contradictoire et de s’assurer que la peine n’est pas prescrite ».

Cependant, si le parquet reconnaît que le mandat d’arrêt relatif à la condamnation de Vecchi pour sa participation aux manifestations de Gênes est incomplet et donc inapplicable, le second concernant sa présence lors d’une manifestation antifasciste à Milan en 2006 lui paraît suffisant pour requérir la remise du jeune homme aux autorités italiennes, qui ne manqueront évidemment pas d’appliquer les deux condamnations.

La décision a été mise en délibérée au 23 août, à 10h. Si la chambre de l’instruction accepte la demande de complément d’information , la décision quant à la remise de Vincenzo Vecchi à l’Etat italien ne pourrait se faire qu’à l’issue d’une nouvelle audience. Ce n’est que suite à cela qu’une demande de remise en liberté pourra être examinée. En attendant, M. Vecchi reste incarcéré près de Rennes, à la prison de Vezin-le-Coquet. Les membres du comité de soutien, touchés par l’ampleur de la mobilisation pour Vincenzo, annoncent qu’ils restent mobilisés : différentes réunions publiques sont prévues prochainement.

https://www.comite-soutien-vincenzo.org

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :