Vies de la Mort de George Floyd

Eric Darsan

paru dans lundimatin#264, le 28 novembre 2020

« Certains des personnages sont toujours en vie.
Les autres ont rencontré une mort violente. »
(Bernie Hyman, 1933) [1]

« Le spectacle n’est pas un ensemble d’images,
mais un rapport social entre des personnes,
médiatisé par des images. »
(Guy Debord, 1967)

Dans une société régie par la police autant que par l’image, nous ne pouvons tout savoir ni tout connaître, non plus que tout ignorer. Il faudrait montrer beaucoup de mauvaise volonté, être de très mauvaise foi, avoir une très mauvaise vue, ou bien les trois, pour prétendre que l’on ne savait pas. Bien entendu, tout peut s’oublier.

Dans le monde du spectacle et sa bonne société, nous attendons souvent, trop souvent, la disparition d’une personne pour nous remémorer son existence. Plus la personne nous est étrangère, – plus elle demeure loin des yeux, loin du cœur – plus il nous faut voir pour croire. Réaliser, nous faire à l’idée. Revoir nos vieux clichés, recouper les témoignages, chercher la vérité.

Nous passons alors par toutes les étapes du deuil – choc et déni, colère, marchandage, dépression – jusqu’à l’acceptation de cette nouvelle réalité. L’image née de la mort devient aussi familière, sinon plus, que le corps qui lui a donné vie. Si l’image disparaît comme a disparu le corps, si elle est rognée, effacée, il ne reste plus – à celles et ceux qui restent – rien de la personne qui a réellement vécu. Il faut que l’image, la parole, l’écrit, se manifestent pour que revienne à l’esprit, si ce n’est la vie, du moins la mort.

Dans de nombreuses traditions, l’âme demeure plus de trois jours dans le corps défunt du défunt, puis commence sa transmigration. Au quatrième jour, le corps repose en paix. Après une quarantaine de jours, l’âme demeure en paix. George Floyd ne repose pas en paix. Son corps ne repose pas en paix, son âme n’est pas paisible. Comment le pourrait-il, comment le serait-elle ?

Mort d’une mort violente, violenté à mort, le corps de George Floyd, contenu, étouffé, est exhibé par son image et son âme, hantée, nous hante à son tour. George Floyd est devenu fantôme, fantasme. Ne repose pas en paix, George Floyd, lui disent ses vieux ennemis. Ne repose pas en paix, George Floyd, lui disent ses nouveaux et nouvelles ami·e·s. Depuis, la Mort de George Floyd vit ses propres vies. L’une de ces vies de la Mort de George Floyd, qui m’accompagne sans répit, me dit :

Maintenant que tu m’as découvert, tu ne peux pas tout dire, mais tu ne peux plus te taire. Une voix de plus au chapitre ne sera de trop. Écoute, une dernière fois : il me faut un tombeau. Non pour mourir, mais pour vivre à nouveau. Honorer ma mémoire, la protéger des charognards. La poésie ne sauvera aucune vie, mais d’autres Morts me rejoindront, que je tirerai de l’oubli. Entends, regarde, écris :

Le public ne connaissait pas George Floyd de son vivant. La vie de Georges Floyd était privée. George Floyd vivant n’avait pas de page Wikipédia. Privé de vie, George Floyd est désormais connu pour sa mort, filmée, diffusée, visionnée dans le monde entier.

George Floyd n’est pas mort : George Floyd a été tué. George Floyd n’a jamais autant existé que depuis qu’il a été tué. La Mort de George Floyd n’a jamais été aussi vivante. La Mort de George Floyd possède sa propre page Wikipédia. George Floyd n’a jamais voulu ça.

La mort est un phénomène naturel quand la mort est dite naturelle. George Floyd a été tué. Être tué n’est pas un phénomène naturel. Un policier a tué George Floyd avec l’appui d’autres policiers. Aucun policier n’a été tué par George Floyd. Personne n’a jamais été tué par George Floyd. George Floyd n’a jamais tué personne.

Il n’y a dans cette mort aucune réciprocité.

George Floyd a été appréhendé sur dénonciation : le neveu et le commis d’une épicerie familiale accusent George Floyd d’avoir payé ses cigarettes avec un faux billet de vingt dollars. Ils appellent la police comme la loi les y enjoint. Sur leur vie, jamais plus ils n’appelleront la police. Ils réalisent désormais que, pour les policiers qui l’ont tué, la vie d’un homme – qui plus est – noir vaut moins de vingt dollars.

Dans une affaire criminelle, on retient, quand on le connaît, davantage le nom du meurtrier que celui de la victime. Quand un policier tue une personne, personne ne retient le nom du policier. Ici, ils sont quatre policiers. Georges Floyd est seul. Leurs quatre noms sont plus difficiles à retenir que le seul nom de Georges Floyd, que le corps seul de Georges Floyd : Thomas Lane maintient les jambes, J. Alexander Kueng retient le dos, Derek Chauvin appuie sur le cou de George Floyd, Tou Thao les couvre. C’est Derek Chauvin que l’on retient comme ayant tué George Floyd.

Le public découvre peu à peu les vidéos du meurtre. Sur la vidéo la plus connue, on voit le visage de Georges Floyd plaqué contre le bitume, maintenu au sol par Derek Chauvin qui appuie volontairement son genou sur son cou. Tou Thao garde les alentours. On ne voit ni Thomas Lane ni J. Alexander Kueng qui, derrière le véhicule de police, maintiennent George Floyd. On voit uniquement Derek Chauvin tuer George Floyd. Seconde après seconde, minute après minute. Patiemment, calmement, méthodiquement. Derek Chauvin fait passer George Floyd de vie à trépas.

Ceci n’est pas une scène de violence policière

Parmi d’autres


Ceci est une exécution

Parmi d’autres

Des passantes et des passants filment Derek Chauvin n’arrête pas George Floyd dit et répète qu’il ne peut pas respirer Derek Chauvin n’arrête pas des passantes et des passants filment Derek Chauvin n’arrête pas George Floyd supplie Derek Chauvin d’arrêter des passantes et des passants implorent Derek Chauvin d’arrêter Derek Chauvin n’arrête pas Derek Chauvin n’arrête pas n’arrête pas n’arrête pas de ne pas arrêter. Comme s’il se disait en lui-même : n’arrête pas.

Pendant 8 minutes et 46 secondes. 8 minutes et 46 secondes, c’est long. 8 minutes et 46 secondes, ça laisse le temps. Le temps de penser, de réaliser ce que l’on fait. Le temps d’arrêter de tuer George Floyd. Le temps de sauver George Floyd. Mais personne n’a sauvé George Floyd. Personne n’a empêché George Floyd d’être tué. Personne n’a empêché Derek Chauvin et ses collègues de tuer George Floyd. Les passantes et les passants témoignent en direct de ce qui se passe (L’un de mes potes est mort de la même manière) à l’attention des policiers, des autres passantes et autres passantes, et désormais des spectatrices et des spectateurs. George Floyd réalise ce qui se passe et en témoigne à son tour (Je suis sur le point de mourir de la même façon). George Floyd supplie et c’est terrible de l’entendre supplier :
It’s my face man I didn’t do nothing serious man please please please
I can’t breathe please man PLEASE SOMEBODY please man I can’t breathe
I can’t breathe please man can’t breathe my face just get up I can’t breathe please I can’t breathe shit I will I can’t move mama mama
I can’t my knee my nuts I’m through I’m through I’m claustrophobic

EVERYTHING HURTS some water or something please please
I can’t breathe officer don’t kill me they gonna kill me man come on man
I cannot breathe I cannot breathe they gonna kill me they gonna kill me
I can’t breathe I can’t breathe please sir please please please I CAN’T BREATHE
Je ne peux pas respirer. Ne me tuez pas. Ça donne envie de pleurer. Pleurer c’est humain. Mais Derek Chauvin n’est pas un humaniste : c’est un policier. Derek Chauvin incarne la loi, Derek Chauvin ne pleure pas, Derek Chauvin ne s’arrête pas, Derek Chauvin joue à Derek Chauvin, à Clint Eastwood, au cowboy et à l’inspecteur Harry, au flic raciste et fier de l’être, et Derek Chauvin tue George Floyd, assisté par Thomas Lane, J. Alexander Kueng et Tou Thao. George Floyd meurt. Et même après sa mort, pendant près de 3 minutes après sa mort, Derek Chauvin n’arrête pas. Les témoins sont tenus à l’écart par Tou Thao. Derek Chauvin n’arrête pas. Il faut que l’ambulance arrive, que l’ambulancier constate la mort et fasse signe à Derek Chauvin d’arrêter pour que Derek Chauvin arrête, traîne sans ménagement George Floyd mort par terre jusqu’à la civière avec l’aide de J. Alexander Kueng.

Les réseaux, les médias, par la bande passante de passantes et des passants qui témoignent, diffusent en boucle les images de la Mort de George Floyd. Les images de Derek Chauvin qui tue Georges Floyd. Le monde entier constate la Mort de George Floyd, le meurtre de George Floyd par Derek Chauvin qui tue Georges Floyd qui meurt. Le monde entier regarde George Floyd qui ne peut, progressivement, plus parler, respirer, bouger. Il est agité de soubresauts. L’agonie dure longtemps. Les images, les paroles qui l’accompagnent, la pensée même de cette mort sont insupportables. La plupart des gens la regarderont à travers leurs écrans. En passant. Certain·e·s trop bouleversé·e·s, d’autres pas assez pour être concernés : juste ce qu’il faut pour en parler sans (sa)voir. Pas assez pour pouvoir soutenir quoi que ce soit. Le regard, la pensée derrière le regard. De Derek Chauvin, de George Floyd. Le black tué par la police, là  ? Ah oui, je vois.

Je regarde un homme mourir. C’est horrible. Pourquoi je fais ça. Je ne devrais pas pouvoir faire ça. Je pense à ceux qui regardent l’une ou l’autre de ces vidéos, en parlent au petit déjeuner ou à l’apéro, commentent et interprètent sans comprendre ou avec une curiosité malsaine, à la manière d’un snuff movie. Je ne devrais pas avoir à faire ça. Un homme ne devrait pas pouvoir mourir comme ça. Des policiers ne devraient pas vouloir, pas pouvoir faire ça.

J’ai envie de les arrêter.
J’ai envie de vomir.
J’ai du mal à respirer.
Pourquoi personne n’intervient ?

Les passantes et les passants interpellent les policiers de vive voix, filment, semblent trop calmes, trop respectueux de l’autorité que représentent le tueur et ses complices, pour les empêcher de tuer George Floyd. Ne semblent pas pouvoir pas vouloir croire que le policier et ses complices tuent calmement et de sang-froid cet homme devant leurs yeux. Puis se rendent à l’évidence — You don’t think nobody understands that shit right there bro ? Les passantes et les passants demeurent, passivement, jusqu’au bout. Leurs voix se font plus vives, leurs corps plus mobiles, à mesure que George Floyd meurt, mais il suffit que Tou Thao fasse un geste de la main, que Derek Chauvin porte la sienne à sa ceinture, pour les tenir en respect. La personne qui tient la caméra détourne l’objectif, revient sur Derek Chauvin qui, entravé par son genou sur le cou de George Floyd, essaie maladroitement de sortir sa plaque.

Quelques femmes et un homme noir interpellent Derek Chauvin et Tou Thao. Pour calmer le jeu, dire que ce n’en est pas un, comme si Derek Chauvin ne savait pas ce qu’il faisait, qu’il serait puni pour ça. Derek Chauvin s’en fiche : il a derrière lui 19 ans de carrières et autant de plaintes, toutes classées sans suite. Durant ces longues minutes, Derek Chauvin ne dit rien, Derek Chauvin fait le malin, Derek Chauvin se fait plus idiot qu’il n’est, Derek Chauvin a un sourcil levé, sourire en coin. Un visage anguleux, qui blesse, qui tue, en toute sérénité. Derek Chauvin sait ce qu’il fait. Apprécie cela : Derek Chauvin sait qu’il ne sera pas puni, jamais : jamais à la hauteur de la satisfaction procurée par la mort de cet homme noir.

He enjoying that
he enjoying that shit
He enjoying that shit right now
You enjoying it look at you
your body langage explains in

Derek Chauvin regarde avec un plaisir non dissimulé son propre genou rouler sur le cou et la gorge de Georges Floyd, l’observe comme étranger, fasciné par l’effet produit sur Georges Floyd, par le pouvoir de vie et de mort qu’il détient. Intime d’une voix forte, pour donner le change ou se moquer, à George Floyd de se lever alors qu’il ne peut pas. Il lui dit aussi ça, le répète : you can’t win : tu ne peux pas gagner. Après quoi, Derek Chauvin garde le silence et regarde la caméra, mais le regard de Derek Chauvin envoie un message d’encouragement aux racistes, d’avertissement aux personnes racisées, il dit à la caméra, à celui ou celle qui la porte, à celui ou celle qui le regarde à travers elle :

Regardez : vous ne pouvez pas m’arrêter : Regardez : je tue cet homme noir et personne ne m’arrête : Regardez : je tue cet homme noir parce que je peux le tuer : Regardez : je tue cet homme noir parce que je peux me le permettre : parce que personne ne m’arrête : parce que j’ai les moyens réels de le tuer et le privilège de pouvoir le faire : parce que n’importe qui pourrait m’arrêter, mais personne ne le fait : mon arme me couvre, mon collègue me couvre, la loi me couvre.

Si une, deux, trois personnes intervenaient, si mon collègue intervenait, si la loi ne me couvrait pas systématiquement, personnellement et collectivement : si, dans quelque ordre que ce soit, un seul élément de cet énoncé venait à changer alors : je ne pourrai pas tuer cet homme.

Une : personne ne m’arrête. Deux : mes collègues me soutiennent. Trois : la loi c’est moi. Dommage pour toi George Floyd, ou quel que soit ton nom.

Et le système lui donne raison, malgré toutes les dénégations. Il faut attendre le lendemain pour que les quatre policiers soient licenciés. Parmi eux, seul Derek Chauvin est inculpé. Le bureau du procureur inculpe Derek Chauvin de meurtre au troisième degré et d’homicide involontaire. Le meurtre au troisième degré est synonyme d’homicide involontaire. Derek Chauvin est doublement accusé, dans les faits et dans la loi, d’un seul acte illégal et meurtrier. On ne peut pas être jugé deux fois pour le même homicide. La loi retiendra : involontaire, deux fois. Le chef de la police et le maire de Minneapolis, où a eu lieu le crime, reconnaissent le meurtre et la complicité des policiers. Les vidéos les ont forcés à le reconnaître. Les émeutes qui suivront forceront à requalifier le meurtre en meurtre au second degré, c’est-à-dire sans préméditation. Comme si l’on pouvait tuer de cette façon sans préméditation. Tuer au second degré. Comme pour de rire, pour faire semblant, de l’humour noir, une farce, une blague qui tue. Pour de vrai.

What’s your name ?
Yo man what’s your badge number ?
Bro you find that’s cool right now bro ?
You think that’s cool ?

Derek, je prononce ta sentence comme je prononce ton nom, Chauvin. Derek Chauvin, permets que j’écorche ton nom qui écorche nos oreilles. Que j’écorne ton image qui crève nos yeux. Que je te tutoie, toi qui tue. La loi permet ça. L’américain permet ça, le français permet ça. Toutes les lois et toutes les langues permettent ça. La police, les politiques, les médias s’emparent de l’affaire. Pourquoi la littérature ne s’en emparerait pas ? Pourquoi la poésie se gênerait-elle ? Tous et toutes ont exhibé le corps de Georges Floyd, extirpé l’âme de Georges Floyd, donné autant de vies que de voix à la Mort de Georges Floyd. Il en manque encore pour contrer les mensonges et les violences commises au nom de la loi chaque jour, ils changent les mots. ils disent qu’ils vous ont tiré dans les jambes. Je sais qu’ils ne tirent jamais dans les jambes. ils tirent dans la tête.

every day they change the words.
they say they shot you in the legs.
I know they never shoot in the legs.
they shoot in the head.
the light expires. they extract the mind.
Celui qui a écrit ces mots se nomme Sean Bonney. Sean Bonney a écrit ces mots avant la Mort de Georges Floyd. Sean Bonney n’est pas William Bonney qui n’est pas Billy the kid. Georges Floyd n’est pas Billy the Kid. Il n’y a pas besoin d’être banditisé comme Billy pour être tué par la police, pour que la police tue : il suffit d’être racisé comme tant d’autres avant comme après Georges Floyd : Breonna Taylor, criblée de balles à son domicile dix jours auparavant ; Jacob Blake qu’un policier a tenté d’abattre de sept balles dans le dos à bout portant devant ses enfants ; Éric Gardner, tué il y a six ans, exactement de la même manière que Georges Floyd, en prononçant les mêmes mots :

I can’t breathe.

Aujourd’hui j’ai découvert comment, j’ai compris pourquoi – au-delà du fait que les criminels soient les policiers les personnes présentes sur les lieux n’ont pas évité le crime. L’homme que l’on entend défendre Georges Floyd est noir : il risque la mort au même titre que lui : malgré cela il interpelle, provoque les policiers pour les faire réagir. Deux jeunes femmes blanches font de même, l’une d’elles dit  : c’est comme ça aussi qu’ils traitent les femmes. Traumatisée par la scène, Daniel Frazier, une jeune fille noire de 17 ans, n’a pas su, pas pu, sauver Georges Floyd : beaucoup de gens lui ont reproché d’avoir filmé et diffusé la scène, mais grâce à elle le meurtre a été connu, les meurtriers inculpés, les émeutes déclenchées. Elle le crie, en larme, en pleine rue, filmée par d’autres.

Aujourd’hui j’ai découvert comment, j’ai compris pourquoi. Le plus choquant, dans ce meurtre atroce et raciste commis en plein jour, en pleine rue, c’est la complicité systématique et systémique, non seulement des policiers, mais de leurs congénères. Aucun homme blanc, c’est-à-dire aucune personne combinant a priori la force et les privilèges suffisants pour ne pas se sentir menacée par la police, n’est intervenu. N’y a-t-il aucun autre blanc dans ce quartier ? Mettons. En ce cas pourquoi les seuls blancs présents font-ils la loi ? Tout n’est pas blanc ou noir, admettons : il y a des zones grises dans la violence d’État, une hiérarchie dans le racisme ordinaire. Ok, inversons le cas : un homme blanc est tué par des policiers noirs dans un quartier blanc, résultat : aversion, triple K.

Certains disent : les policiers ne tuent pas systématiquement les noirs, les non-blancs. C’est vrai : ils les tuent systémiquement. Il y a des méthodes pour ça, il y a des règlements. Les méthodes d’étranglement sont dans les manuels : elles sont dans les manuels. Leurs conditions d’usage, comme la loi qui les encadre, sont laissées à la libre interprétation des policiers.

Certains disent : #NotAllCops.
Comme d’autres disent : #NotAllMen.
Comme tous disent : #AllLivesMatter.

Ceux qui disent cela ne sont pas morts pour prouver le contraire.
Ils ne mourront jamais pour prouver le contraire.
Ce sont souvent les mêmes
Qui taisent, et font taire.

Depuis trop longtemps déjà, il y a cette Vie de la Mort de Georges Floyd qui me hante. Cette Vie de la Mort de Georges Floyd qui me dit, me répète :

J’ai vu ces meutes de vieux hommes blancs à la télévision française. Faire systématiquement la leçon à de jeunes femmes racisées – qui seules tentaient avec raison de revenir au cœur du sujet, au cœur de Georges Floyd qui battait – pour réduire le débat à l’objet qu’ils en faisaient. Un présentateur déclarer : c’était une armoire à glace. Un médecin présumer : il devait avoir une maladie. Un ponceur comme vous en faites tant, cireur de pompes funèbres, prétendre ne pas comprendre comment des gens qui ont applaudi les policiers après les attentats osaient dénoncer les violences policières. Dire : les policiers aussi sont victimes : il y en a qui se tuent.

Comme si le meurtre d’un noir ne pouvait être qu’un accident bien cherché, et le suicide d’un policier un meurtre perpétré par celles et ceux qui ne l’auraient pas soutenu. Comme si bon nombre de policiers n’étaient pas des meurtriers, qui tuent conjointes, enfants, témoins, avant de se suicider. Comme si applaudir les policiers sous le Front populaire engageait à les applaudir sous Vichy. Comme si tout n’était vu que sous le rapport, plein de bavures, de mal et de sous-entendus, des policiers à une population dont ils devraient se défendre quand il ne pourraient la ou lui défendre de. Les faux arguments ne manquent pas ni les procès à charge, où les morts sont plus souvent convoqués que leurs meurtriers. Tout le monde se renvoie la balle, mais elle atterrit rarement dans le corps d’un blanc.

Le racisme est une maladie de blancs qui pensent qu’être tué doit demeurer une maladie de noirs.

Je ne peux plus respirer

À l’heure où la France s’indigne de la mort de George Floyd mort exactement de la même façon qu’Adama Traoré, où ils ont eu les mêmes derniers mots, Assa Traoré appelle à manifester contre une nouvelle expertise, controversée puis contredite, qui vise à innocenter les policiers. Adama Traoré ne serait pas mort parce qu’il a été tué, il aurait été tué parce qu’il était mortel. Plus mortel qu’un autre, car noir, en mauvaise santé. Drogué, délinquant. Comme sont systématiquement décrites toutes les personnes racisées tuées par la police. « Il a pris le poids de nos corps à tous les trois » avait dit un gendarme au début de l’enquête. Adama Traoré n’a pas été écrasé, étouffé, il « a pris » des corps étrangers avant de mourir d’asphyxie dans les locaux de la gendarmerie. Depuis quatre ans, Assa Traoré, malgré l’acharnement policier et judiciaire dont elle et sa famille font l’objet, se bat pour obtenir Vérité et justice pour son frère. Depuis quatre ans ni vérité ni justice ne sont faites.

Un pays sans justice est un pays qui appelle à la révolte.
Sans justice vous n’aurez jamais la paix.

La préfecture de police de Paris interdit les manifestations en hommage à Georges Floyd, mais plus de vingt mille personnes ont répondu dans les rues à l’appel lancé par Assa Traoré. La porte-parole du gouvernement français justifie publiquement l’interdiction de manifester par des raisons sanitaires et déclare : « Il n’y a pas de violence d’État instituée dans notre pays. Je ne crois pas qu’on puisse le dire ». Non, on ne peut pas le dire, même si elle existe, on ne peut pas le dire : le chef de l’État l’a lui-même défendu : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » Ces mots, pas ces faits. Ce même État de droit auquel ce même chef de l’État a déclaré vouloir mettre fin, par mégarde, pour de rire, il y a trois ans déjà, avant d’inscrire l’état d’urgence dans la loi. Ces mêmes violences que de nombreuses instances, d’Amnesty International à l’ONU, reconnaissent et condamnent.

J’étouffe

J’étouffe. C’est ce que Cédric Chouviat a répété sept fois avant d’être tué par asphyxie et fracture du larynx, quatre mois avant George Floyd, pour avoir voulu filmer son interpellation. « Cette tragédie ne serait pas arrivée si Monsieur Chouviat avait rangé son téléphone », dit l’avocat du policier. « L’individu est tombé d’un coup en arrière et sur moi, donc nous sommes tous les deux tombés par terre », déclare dans son rapport le policier qui l’a « amené au sol par le biais principalement d’un étranglement arrière », rejoint par ses collègues, selon le rapport de la police des polices qui s’appuie sur les vidéos diffusées. Cédric Chouviat était musulman.

Le soir de la mort de Georges Floyd, en France, Gabriel, un enfant de 14 ans d’origine serbe, soupçonné de complicité dans le vol d’un scooter, est maintenu dans la même position que Georges Floyd par trois agents de police pendant que le quatrième lui fracture la mâchoire à coup de pied jusqu’à l’œil. L’enfant perd trois dents et subit une lourde opération, il est traumatisé, mais survit. Il n’y avait personne pour filmer. Contre la parole de l’enfant, on retient le rapport officialisé des policiers :

Un policier ceinture l’adolescent,
il est emporté avec lui et le policier lui tombe dessus.
Un autre policier arrive et trébuche sur eux  ;
et donc sur le visage de Gabriel.

Que retient-on avec la meilleure volonté du monde ? Les policiers ne tiennent pas debout. Leur version ne tient pas debout. Qui sont ces gens incapables de tenir debout ? Qui ne se donnent même pas la peine de donner une version qui tienne debout ? Qui sont capables de ruer de coups un enfant, de tuer, de mutiler en pleine rue en toute impunité ? Qui sont ces policiers ? Seul l’écho grandissant d’autres violences me répond, le silence qui les précède et les suit. Justice, politique, médias font front et sang blanc : la victime est d’origine étrangère, les violences sont d’origine étrangère, les policiers sont étrangers aux violences qu’ils font subir.

On n’attrape pas un meurtre comme une maladie. En revanche on peut attraper un meurtrier. La justice peut le poursuivre, le rattraper, le condamner. Le défendre contre la vindicte populaire, le lynchage, comme dans les westerns. Comme elle l’a fait pour Derek Chauvin, tandis que la toile exposait le corps lynché de Georges Floyd. Il faut cesser d’employer la forme passive, comme si la victime attendait sa propre mort. Un meurtre n’a pas besoin d’une victime pour exister : il n’a besoin que d’un meurtrier. Quand un noir est tué par un blanc, le blanc est un meurtrier. Quand un riche tue un pauvre, le riche est un meurtrier. Quand une femme est tuée par son mari, son mari est un meurtrier. C’est aussi simple que cela. Pourquoi, dans ces cas précis, ne peut-on pas le dire sans devoir l’atténuer ?

Les circonstances pour qu’un individu appartenant à une classe, à une race, à un genre dominant ne sont pas atténuantes, mais accablantes. Que la police et la justice soient une police et une justice de race, de classe et de genre est un constat accablant qu’il est accablant d’entendre systématiquement nier sur les plateaux télévisés et sur les réseaux alors qu’il est toujours interdit de manifester. S’il faut porter un masque, c’est que l’air, en France comme dans d’autres pays, est devenu irrespirable. Au point qu’il faille le prendre ailleurs. Comme si cela suffisait de détourner les yeux d’un meurtre ou d’un mort pour ne pas qu’il existe. Comme s’il était possible d’entrevoir un peu d’espoir ailleurs, jamais ici.

 Nous sommes en guerre. 

C’est ce que déclare à six reprises le chef de l’État pour annoncer le premier confinement. Un mélange des genres qui crée une confusion opportune au sein des forces de l’ordre chargées de le maintenir. En un mois, douze personnes ont été tuées par la police, contre douze par an en moyenne. La criminalité n’a pas augmenté : elle s’est simplement déplacée de l’extérieur vers l’intérieur des foyers et des commissariats. Les personnes tuées ne sont pas toutes racisées, mais elles meurent de la même manière : en majorité étouffées ou tuées par balle. Il a suffi que le gouvernement français étende à l’ensemble de son territoire et de sa population les contrôles policiers jusqu’ici réservés aux personnes racisées des « quartiers ». Et laisse libre cours à cette violence mobilisée et exercée contre les mouvements sociaux depuis quelques années déjà.

Durant les semaines qui suivent, les vies de la Mort de Georges Floyd se multiplient, hantent les esprits, puis disparaissent peu à peu des écrans, remplacées par d’autres. Les soignant·e·s manifestent pour réclamer davantage de moyens. Une femme, tenue à l’écart des témoins et journalistes, est traînée par les cheveux par un policier en armure – Je suis infirmière. Je fais de l’asthme. Fallait y penser avant, répond le policier. Je veux ma ventoline, s’il vous plaît – le visage plaqué au sol, elle est maintenue par plusieurs policiers : un genou sur le cou, un autre sur le dos. D’autres tiennent à distance les passantes et les passants qui filment. Les policiers qui tenaient l’infirmière la relèvent, l’entraînent pour l’embarquer, les cheveux tenus par une policière que son collègue avertit :

 Pas de violence, on est filmés. 

Il faut que des passantes et des passants, que des journalistes indépendant·e·s, filment systématiquement les interventions policière pour que les policiers, se sachant surveillés, évitent les violences, comme le rappellent notamment Amal Bentounsi dont le frère ait été abattu d’une balle dans le dos par un policier, et qui a fondé Urgence, notre police assassine et co-fondé l’Observatoire National des Pratiques et Violences Policières (ONPVP) qui regroupe des proches des victimes. Il faut que les vidéos des violences soient diffusées et choquent l’opinion publique pour que celle-ci se manifeste et force les pouvoirs publics à agir. Les pouvoirs publics n’aiment pas être pris à défaut, n’aiment pas être forcés, alors ils agissent — chaque jour, ils changent les mots.

Moi, Mort de George Floyd, je dis : de deux choses l’une : soit la police obéit aux ordres, soit elle n’obéit pas : en tous les cas c’est un problème d’État. Les trois, me répond Gérard Darmanin, premier flic de France proche de l‘extrême droite et accusé de viols dont il nie la qualification, mais pas les faits : «  La police exerce une violence, certes, mais une violence légitime. C’est vieux comme Max Weber  ». Gérard Darmanin se moque de confondre État et Police, morale et constat. Gérard Darmanin se moque de la loi comme il se moque de George Floyd comme il se moque de Cédric Chouviat :

Quand j’entends le mot de violence policière,
moi personnellement je m’étouffe.

Les forces de l’ordre agissent par la force et sur ordre pour maintenir l’ordre. Un ordre inégalitaire, raciste et viriliste, que ses tenants voudraient faire passer pour naturel. La police fabrique la veuve et l’orphelin qu’elle prétend défendre, comme l’État et la prison fabriquent le délinquant, pour mieux les punir et justifier leur propre fonction : vous le savez, Monsieur Darmanin – c’est vieux comme Michel Foucault. Mais Gérard Darmanin a fait une promesse aux syndicats de police d’extrême droite : celle de changer la loi pour couvrir l’illégalité de ses pratiques, de faire d’un régime d’exception la règle :

C’est la police de la République, la gendarmerie, les forces de l’ordre
qui font la loi dans notre pays.

À force de jouer le jeu électoral de l’extrême droite contre, puis avec elle jusqu’à ne plus pouvoir se passer des conseils de ses zélotes, vos prétendues élites ont changé le «  barrage  » en mur d’enceinte et choisi d’asseoir leur pouvoir sur une police d’État qui se comporte comme une milice. Une milice qui rappelle au chef de l’État qu’il ne tient que par «  sa  » police. Une milice présente jusque dans l’hémicycle qu’elle transforme ouvertement en chambre d’enregistrement de ses desiderata à l’occasion de la loi sécurité globale : «  nous voulons que les agents ne soient plus identifiables du grand public  ». Et ce malgré l’opposition de quelques député·e·s et de la Défenseuse des droits qui doit, comme son prédécesseur, rappeler que «  les droits fondamentaux c’est pas dans l’éther  » face à l’indifférence et aux rires cyniques des Marcheurs rangés à ce nouveau mot d’ordre :

Critiquer la police, c’est critiquer la France.

Une police qui possède son propre drapeau orné de la devise «  pro patria vigilant  » et se place sous l’égide d’un saint catholique depuis 2002. Une police qui mène, selon les mots du chef de l’État, une «  reconquête républicaine  » contre «  le séparatisme islamique  » au nom de la laïcité. Une police qui vote plus majoritairement pour l’extrême droite que le reste du service public et de la population. Une police dont les membres portent des cagoules, brassards et écussons fascistes, cachent ou refusent de donner leur matricule. Dont les membres violent et violentent, torturent, mutilent, tuent, mentent, menacent et harcèlent celles et ceux qui les accusent. Une France qui réunit toutes les caractéristiques d’un État policier et qui crie, à l’image de ce policier cagoulé, aux observateurs de la Ligue des Droits de l’Homme qui les filment, après les avoir gazés et matraqués :

 

Je vous emmerde la LDH  ! Vous nous pétez les couilles  ! 

Cette Mort de Georges Floyd ne demande plus pitié, ne demande plus vengeance. Cette Mort de Georges Floyd dit, avec raison, depuis trop longtemps déjà :

Plus jamais ça.

Le modèle disruptif et répressif actuel de la France, de l’état d’urgence à la tolérance zéro, est un modèle volontairement importé des États-Unis il y a deux décennies. Un produit dérivé sauce Vichy de la recette des Chicago Boys et du bon vieux Law and Order clamé par Donald Trump. Un modèle datant d’un demi-siècle, conçu en réponse au mouvement des droits civiques et aux émeutes liées à l’assassinat de noirs par la police. Un modèle qui détourne l’attention et les budgets du bien commun, du dialogue et des mesures sociales, pour donner libre cours à l’exploitation et à la surveillance, au racisme et à la violence policière. Un modèle qui instaure un ordre sans loi et ne peut mener qu’à la guerre civile.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la France doit aujourd’hui faire face à une montée du terrorisme d’extrême droite qui s’arme et recrute dans l’armée et la police. Une montée occultée et alimentée par l’État et les médias, les attaques islamistes et la chasse aux «  gauchistes  », dans une guerre réelle et imaginaire de tous contre tous. La pensée politique française officielle est tellement à la masse qu’elle se sent avancer quand elle recule, et croit qu’il lui suffit de convaincre le monde de changer de direction pour se retrouver à sa tête. Tout l’arsenal matériel et judiciaire de surveillance et de répression qu’elle exporte et teste dans les régimes autoritaires ne servira jamais qu’à la rapprocher d’eux sans unir personne.

À défaut de régner, la République française, mise en isolement depuis les isoloirs, divise et fâche. Lâche ses chiens lâches. Surarmés, en surnombre. Toujours en bande, en réunion. Jamais à mains nues, jamais à armes égales. De préférence par surprise, à l’écart des regards, à l’ombre d’une interpellation, à l’aube d’une intervention ou dans la nuit des prisons. Qui chargent et se chargent de celles et ceux qui, parmi la population, ne suivent pas la ligne floue d’un parti unique qui, devenu patrie, prépare sa revanche sur l’Histoire.

L’islamo-gauchisme is the new judéo-bolchévisme, qui mêle dans le cerveau dérangé du nationaliste, du réactionnaire, les spectres du terrorisme et de l’influence étrangère.

Il faut voyager à l’étranger, de la Suède à la Turquie, discuter avec les gens qui savent reconnaître la guerre quand ils la voient, regarder avec eux les vidéos de violences policières, les chars sur l’avenue des Champs-Élysées et sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, lire les journaux anglo-saxons, pour s’entendre dire ce qui, hors de l’hexagone, paraît évident à toutes et à tous : la France a un problème avec son passé colonial, avec sa police, avec ses dirigeants. Le gouvernement français veut qu’on le soutienne, pas que l’on se souvienne. Du Code noir et de la Déclaration pour la police des Noirs, de la création de la Police nationale par le régime de Vichy, de toutes les Brigades racistes qui ont suivi, des colonies aux banlieues, jusqu’à la BAC, des CRS connus pour la répression des mouvements sociaux, des gendarmes mobiles. De toutes ces formations impliquées ensemble ou séparément dans des meurtres et des massacres, comme celui des Algérien·n·n·e·s à Paris, des persécutions accrues contre les migrant·e·s à Calais. De toutes les autres plus ou moins connues, plus ou moins tues. Le gouvernement français ne veut pas.

Que l’on compare les États-Unis et la France. Que l’on réimporte la French Theory exilée après 68 aux États-Unis. Que l’on évoque les études antiautoritaires, anticapitalistes, postcoloniales, de genre. Que l’on brandisse la lutte pour les droits civiques ou pour l’abolition de la police.

Pour ne plus être complice, il faut construire une autre culture. Et pour cela, se déconstruire sans cesse. Cesser de répéter, sans penser, sans réfléchir, tout ce qui est dit. Sentir, comprendre. Cesser de croire que ce n’est pas si pire. Cesser de choisir le moins pire en espérant que demain sera meilleur. Cesser de laisser dire et de laisser faire. Cesser de tolérer l’intolérable. Cesser de tolérer l’intolérance. C’est fatigant pour soi de remettre en question ses privilèges. C’est fatigant pour ceux qui ne le veulent pas, de lire, d’entendre ça.
Personne ne les y oblige. C’est toujours moins fatiguant, moins pénible,
que pour celles et ceux qui subissent chaque jour.
Le harcèlement et la violence de la police, les insultes ou le silence des autres, le racisme, le mépris de classe, la misogynie : cela n’arrête pas n’arrête pas n’arrête pas de ne pas arrêter.
Il faut le répéter sans cesse
Parce que ça ne cesse pas
Il faut répéter sans cesse Parce que ça ne cesse pas
C’est fatigant de répéter sans cesse
Parce que ça ne cesse pas C’est fatigant de répéter sans cesse. Dans l’espoir, le simple espoir, le sale espoir, que cela cesse. C’est fatigant, c’est désespérant de se sentir impuissant quand on est détenteur ou détentrice d’une puissance d’être. C’est désespérant, mais il y a plus d’espoir pour les blanc·h·e·s qui veulent que cela cesse, que cela cesse pour les noir·e·s que cela blesse, que cela tue.

George Floyd, j’aurais voulu que quelqu’un, quelqu’une, quelque chose te sauve. Que la désobéissance, la fuite ou l’affrontement te laissent une chance. Que les mots, la littérature, la poésie, comme autant d’armes et d’explosifs, le puissent et t’empuissancent. Dans l’état actuel des choses, de ton âme, de ton corps, de la poésie, je ne peux que maintenir ta mort vivante dans les esprits.

Mort de George Floyd, je voudrais que tu ne sois pas Mort de George Floyd. Ne pas pouvoir m’emparer de toi comme je le fais pour te dérober à ceux qui ont décidé qu’ils avaient un pouvoir sur ta vie, l’ont jugée selon le peu de valeurs qu’ils avaient de la leur, t’en ont banni.

Vie de la Mort de George Floyd, j’ai vu et entendu, laissé in-/di-ffuser ta voix, conçu quelque chose de vivant, qui reste à définir, mais pas un tombeau. Pas un tombeau pour contenir tant de tristesse, pour retenir tant de colère, mais une arme faite du courage et de la détermination de ceux et celles qui ont connu la douleur et la mort dans leur propre chair, pas seulement dans celle des autres, et qui savent s’en servir.

Cette Vie de la Mort de Georges Floyd hoche la tête, songe, et me dit :

Je fais un rêve. Dans ce rêve, je vois une foule scander I can’t breathe le poing levé, se révolter contre l’ordre établi. Je vois encore, du ciel, les mots Black Lives Matter peints en lettres géantes sur l’avenue renommée qui mène à la Maison Blanche. J’entends Donald Trump appeler au meurtre, tapi dans son bunker, trop lâche pour avouer cette évidence. Je vois la Garde nationale intervenir pour la première fois depuis le Viêt Nam, et puis se retirer. Je vois des policiers à genoux, des hommes et des femmes noir·e·s à cheval au milieu des buildings texans. Je vois un homme blanc qui visait la foule avec un arc à poulie désarmé par elle, livré à la police qu’il prétendait aider. Je vois cette foule, jusqu’ici dispersée, s’unir et vaincre la masse des policiers.

J’ai peur que tout cela ne soit qu’un rêve éveillé pour répondre au cauchemar qui envahit nos jours et nos nuits. Peur que des militaires cagoulés enlèvent des personnes en pleine rue. Que les milices et la police réunies se fassent justice en tuant des manifestants. Que l’espoir retombe comme tombent les nôtres chaque jour sous les coups des policiers. Que le pouvoir révèle sa vraie nature à force d’être combattu. Que les États-Unis, l’Europe, le monde, sombrent dans la folie fasciste comme ils ont commencé à sombrer depuis quelques années. Que l’histoire se répète, qu’il faille revivre l’horreur et l’absurdité pour rappeler à ceux et celles qui l’ont oublié qu’elles n’ont qu’un temps, ne tiennent pas, ne mènent à rien, sinon au meurtre et au suicide collectif.

Cette Vie de la Mort de Georges Floyd me dit encore :

Ne te demande plus à qui profite le crime, mais plutôt : à qui profite le calme  ? À ceux qui meurent ou à ceux qui tuent  ? À chaque fois qu’une personne racisée meurt, que des émeutes surviennent, les journaux sont pleins de cela : la famille de la victime lance un appel au calme : la victime n’aurait jamais voulu cela, aurait condamné la violence. C’est vrai : George Floyd n’a jamais voulu devenir un symbole, jamais voulu mourir pour ça : personne ne veut passer de vie à trépas, de témoin à martyr. Mais il faut croire que la mort ça vous change la vie, qu’être tué ça vous change un homme. Et malgré les gros titres et les chapeaux bas, on lit la colère et la volonté de changer la donne plutôt que de donner le change.

Les questions qui demeurent sont toujours les mêmes. Combien faudra-t-il encore de morts  ? Pour que la révolte soit possible  ? Pour qu’une, deux, trois personnes interviennent à chaque violence policière  ? Pour qu’un deux, trois, de nombreux Minneapolis fleurissent sur la surface des États désunis d’Amérique du Nord et du Sud, d’Europe, d’Afrique, d’Asie, d’Océanie  ? Pour qu’il soit possible d’arrêter les policiers, avant comme après qu’il soit trop tard. Pour qu’il soit possible d’être noir, pauvre, femme, trans ou enfant sans risquer d’être menacé, violenté, tué impunément au nom de la loi. Pour que l’État de droit renaisse de l’état d’urgence.

Cette Vie de la Mort de Georges Floyd me dit enfin :

J’ai un espoir : que l’émeute renverse les meutes. Que ces personnes révoltées, soulevées en foule, en ras de bol et de marée, réalisent que si elles sont capables de faire tout ce que j’ai dit qu’elles ont fait après la mort d’un homme, c’est qu’elles étaient et demeurent capable de le faire avant, pendant, et quoiqu’il advienne. Je ne veux plus de légalité supposée, de l’égalité prétendue, d’une réciprocité illusoire. Je veux que chaque personne puisse vivre librement dans le respect des autres, sans avoir à tenir compte d’une police qui n’en rend aucun.

Moi, Vie de la Mort de Georges Floyd, je suis l’ennemi de la Mort, l’ennemi de la Police, l’ennemi de l’État qui, par l’autorité et l’anonymat qu’il confère, les armes qu’il confie, permet au policier de ne pas se sentir responsable de ses actes. Je ne veux pas seulement la légitime défense contre les policiers. Je veux la fin entière des violences policières : le désarmement des policiers et le démantèlement de l’État policier. Pas de justice, pas de paix. Pour personne. Ce n’est plus une attente, ce n’est pas une prière, ce n’est plus une supplication. C’est un mot d’ordre.

Laissez-nous vivre.

Laissez-nous respirer.

Aujourd’hui, aux États-Unis, le corps de George Floyd est enterré, rejoint par d’autres. George Floyd possède désormais sa page Wikipédia. La page de la Mort de (Death of) George Floyd a été renommée : elle redirige vers Meurtre de (Killing of) Georges Floyd qui mène à son tour sa propre vie. Derek Chauvin a été remis en liberté provisoire. Lui et ses complices Thomas Lane, J. Alexander Kueng et Tou Thao attendent toujours d’être jugés. « Quand justice sera faite pour George Floyd, nous serons vraiment sur la voie de la justice raciale en Amérique. Et puis, comme tu l’as dit Gianna, ton père aura changé le monde », déclarait Joe Biden à la fille de George Floyd, âgée de six ans, avant d’être élu président et de faire de Kamala Harris la première vice-présidente noire des États-Unis.

Aujourd’hui, en France, la Mort de George Floyd reste une Mort, pas un Meurtre : il n’y a pas de redirection. La loi sécurité globale, acceptée en commission à l’Assemblée nationale est actuellement discutée en séance publique en vue d’un vote solennel ce 24 novembre. Rédigée par et pour la police, via l’ancien chef du RAID Jean-Michel Fauvergue, elle vise à remporter ce qu’il dévisage et envisage comme une « guerre des images » par le contrôle total de l’image et des corps. À étendre les pouvoirs de surveillance aux polices municipales et aux milices privées, à filmer massivement la population par drones, et à condamner très lourdement celles et ceux qui filment, diffusent ou simplement repartagent les vidéos de violences policières. À faire passer le tout en force et en procédure accélérée. {}

Sans ces vidéos, qui se sont multipliées au fil des violences, nous ignorerions le degré d’implication de l’État révélé par l’affaire Benalla exposée avec deux mois de retard par les médias nationaux, ne connaîtrions pas ces 146 lycéens de banlieue parisienne encerclés et mis à genoux mains derrière la nuque, ne saurions rien de l’ampleur des persécutions de migrant·e·s dans les camps, des mutilé·e·s et éborgné·e·s par les tirs tendus des policiers lors des manifestations, de toutes ces images de guerre réunies par David Dufresne dans « Un pays qui se tient sage ». De ces milliers de violences policières devenues quotidiennes, de ces milliers de souffrances subies par des milliers de personnes, repartagées et dénoncées par des millions de personnes. Sans ces vidéos, ces violences pourront s’exercer librement, réduisant à néant la liberté de manifester, la liberté de la presse, mais aussi et toutes les autres libertés – privée, personnelle, d’expression et de religion – et autres droits fondamentaux déjà très compromis.

Sans ces vidéos, nous n’aurions pas vu venir ce régime autoritaire et sa tentation totalitaire défendue par l’État contre sa propre population à coup d’armes lourdes et de lois scélérates. À présent, on le voit bien : voir et savoir ne suffit pas. Nous vivons confiné·e·s, entouré·e·s par la peur de la violence et de la mort. Ce n’est pas qu’une image, mais c’est aussi cela. Et ces images nous ont aussi fait à la mort de la démocratie : nous nous sommes fait·e·s à cette idée, l’avons accepté, nous y sommes habitué·e·s. Mais si elles disparaissent à leur tour, que restera-t-il de la démocratie, que restera-t-il de celles et ceux qui souffriront et mourront sous les coups, quel espoir à celles et à ceux qui resteront ?

Regarder nous engage, de quelque façon que ce soit, par tous les moyens à notre disposition, aucun n’est suffisant, mais tous sont nécessaires : soutien financier et moral aux familles des victimes et aux associations, appels aux instances politiques et judiciaires, à l’opinion publique, manifestations, pétitions, désobéissance civile, action directe. Dans le cas contraire, nous sommes juste complices d’un double lynchage : réel, puis médiatique. Des organismes comme la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) diffusaient parfois des photos de lynchage afin de sensibiliser l’opinion publique. Puis ils déposaient ces images, par et avec respect, dans leurs Shadows Archives.

Le plus grave, ce n’est pas de regarder une personne mourir, c’est que cette personne ait été tuée sans que personne ne puisse avoir la liberté d’agir en son âme et conscience pour éviter que cela se produise et se reproduise. Que pas un jour pas une nuit ne passe sans que davantage de vies et de voix s’élèvent et s’arcboutent pour renverser cet édifice imposant, mais pas inéluctable, fait de meurtres et de silences. Que justice et liberté deviennent une réalité. Que nous puissions toutes et tous librement vivre et respirer. Ce n’est pas un vœu pieux, non plus qu’une fatalité : c’est un vrai combat à mener.

Dans de nombreuses traditions, l’âme demeure plus de trois jours dans le corps défunt du défunt, puis commence sa transmigration. Au bout de plusieurs semaines, elle atteint sa destination.

Ne repose pas en paix, George Floyd.

Rest In Power.

La photo de couverture illustre la performance They’re Going to Kill Me, « un acte de conscience sociale et de protestation  » lancé par Jammie Holmes, artiste et peintre noir originaire de Louisiane, avec le soutien de la Library Street Collective, en hommage à George Floyd et aux manifestations qui ont suivi sa mort. Pour dénoncer la violence policière et les traitements inhumains infligés notamment aux personnes racisées. Pour appeler à l’unité afin de créer une «  masse critique nécessaire  » qui ne permette plus d’ignorer cette réalité. Et ce par tous les moyens possibles, ici par le détournement politique de banderoles publicitaires portant les derniers mots de Georges Floyd et survolant en simultanée cinq grandes villes des États-Unis — « At some point, they will realize they can’t kill us all. » (Jammie Holmes)

Crédit photo, avec l’aimable autorisation de Jammie Holmes and Library Street Collective :

They’re Going to Kill Me (Los Angeles), 2020. Photo courtesy of Jammie Holmes and Library Street Collective. Photo by Ricky Fabrizio

Text haunted by the words and deaths of :

George Floyd RIP 2020, Sean Bonney RIP 2019

[1Cité par John T. Aquino in Truth and Lives on Film : Les problèmes juridiques liés à la représentation de personnes et d’événements réels dans un support fictif.

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