De l’approche sociale à une politique des devenirs
L’approche sociale du handicap a permis de déconstruire le modèle médical, en montrant que les "déficiences" ne prennent sens qu’à travers des environnements capacitistes, normés, inhospitaliers. Elle a replacé la question du handicap dans une logique de rapports sociaux et de transformation collective.
La perspective des « devenirs », ouverte par Deleuze et Guattari, souvent oubliée dans cette littérature, permet cependant de franchir un seuil supplémentaire. La « minorité » est une situation produite par un pouvoir qui affirme l’hégémonie de la norme, puis infériorise et pathologise ce qui s’en écarte. Le « devenir minoritaire » désigne au contraire une manière positive d’habiter cet écart et de subvertir le principe même de la norme.
Cette perspective invite à penser les situations neurodivergentes non plus comme des identités minoritaires à protéger (perspective inclusive) ou des capacités à restaurer (modèle médicale), mais comme des devenirs à promouvoir et des agencements à rendre possibles. Ce n’est pas simplement une manière d’être autre dans une société injuste à laquelle il faudrait arracher des aménagements : c’est un rapport au monde, aux autres et à soi qui invente d’autres voies de subjectivation. La neurodiversité y devient un principe actif de reconfiguration des milieux de vie et non plus d’aménagements de modalités de fonctionnements dérogatoires à l’intérieur d’une normativité dominante.
Et cette reconfiguration ne concerne pas uniquement les personnes neurodivergentes : elle embrasse une promesse émancipatrice valant pour tous. Car penser à partir des devenirs, c’est créer une société plus riche et ouverte grâce aux différences visibles et invisibles, aux temporalités hétérogènes, aux sensibilités décalées. Une société dénormalisée, où il n’y a plus de centre à rejoindre, mais des espaces à habiter autrement. La lutte pour la promotion d’agencements minoritaires rejoint ainsi les intérêts de tous : car nous sommes nombreux à être blessés, abîmés, limités par la normativité néocapitaliste, productiviste et managériale qui domine notre époque.
Des existences singulières, des devenirs à soutenir
L’autisme, le TDAH, l’hypersensibilité ou les formes de cognition dites ’atypiques’ ne relèvent pas de simples profils à faire reconnaître ou intégrer. Ce sont des formes d’expérience qui ne se laissent pas dire ou vivre dans les cadres dominants. Leur singularité tient à des manières de percevoir, de ressentir, de penser et de réagir au monde qui peuvent sembler asociales ou dissonantes, mais qui sont surtout non prévisibles depuis les catégories majoritaires. Les subjectivités minoritaires sont fondamentalement déstabilisantes.
Penser ces expériences en termes de devenirs plutôt que d’identités, c’est déplacer la focale : il ne s’agit plus de définir ce qu’elles sont, mais de soutenir ce qu’elles peuvent devenir lorsqu’elles ne sont pas réprimées. Et penser en termes d’agencements, c’est reconnaître que ces devenirs ne sont pas individuels, mais collectivement portés, inséparables des milieux qui les soutiennent ou les empêchent.
Du milieu capacitiste au champ des possibles
L’approche sociale du handicap montre comment les normes institutionnelles, architecturales, communicationnelles produisent des obstacles à la participation. La perspective deleuzoguattarienne pousse plus loin : elle interroge ce que le milieu rend possible ou impossible en termes de composition de soi, de relation, de temporalité. Le problème n’est plus seulement l’exclusion, mais la réduction des possibles. Il n’est plus celui de l’accommodement des différences. Il devient celui de l’épanouissement des formes de vies dans leurs multiplicités, celui de l’ouverture des possibles existentiels, de l’invention jamais achevée de nouvelles manières d’être au monde, à soi, aux autres…
Un environnement capacitiste ne fait pas que marginaliser : il empêche des mondes de se construire. Là où les politiques d’inclusion cherchent à ouvrir l’accès aux dispositifs existants, une politique des devenirs cherche à faire exister d’autres dispositifs, d’autres formes de vie, d’autres logiques de valeur. Elle ne corrige pas une injustice à l’intérieur d’un cadre préexistant : elle le recompose à partir des lignes de fuite qu’elle accueille.
Prendre soin des devenirs, soutenir les agencements
C’est ici que l’éthique du care rejoint la politique des devenirs : non plus comme mécanisme de compensation, mais comme art de faire place sans modéliser. Le soin n’est pas un rattrapage, mais une pragmatique de la cohabitation, une ingénierie des milieux compatibles.
Cela suppose d’apprendre à composer avec des formes de vie qui ne se traduisent pas, qui ne s’adressent pas selon les canons de la communication classique, qui fonctionnent par intensités, par détours, par saturation sensorielle ou retrait relationnel.
Le soin devient alors un engagement à maintenir vivantes des configurations fragiles, à soutenir des agencements minoritaires sans les enfermer. Il s’agit de ne pas faire barrage à ce qui cherche à vivre autrement, même si cela déstabilise. La société des devenirs n’a pas besoin de tolérance : elle a besoin de compatibilités concrètes, de gestes d’ajustement, de pratiques communes sans centre ni modèle.
Conclusion : pour une neurodiversité qui transforme le monde
La neurodiversité n’a pas seulement besoin de reconnaissance. Elle constitue un test profond pour les formes sociales et politiques existantes. Elle oblige à envisager la société non comme un espace à partager entre différents groupes, mais comme un milieu à recomposer en permanence à partir de devenirs non modélisables.
Ce n’est pas une extension de la justice : c’est une autre manière de poser la question politique. Non plus : « comment inclure » ? Mais : « que faire pour que rien n’empêche l’émergence de formes de vie encore inconnues ? »
Dans ce sens, la neurodiversité ne désigne pas une différence à normaliser ou à inclure, mais une force de transformation collective, une invitation à penser ensemble l’habitabilité du monde autrement. Car les environnements qui laissent place à ces devenirs sont aussi ceux qui rendent la vie plus vivable pour les corps atypiques, fatigués, désynchronisés, débordés, pour tous ceux que la norme abandonne ou presse. En ce sens, la lutte pour la neurodiversité est aussi une lutte pour la dénormativation du monde à bénéfice universel.
L’atypique ne serait-il pas finalement, lui aussi, au côté des minorités opprimées, de genre, de race, de classe etc., un sujet révolutionnaire ?
Régis Cortesero






