L’article Rennes 2, « la rouge, la juste » (lundimatin #463), consacré au mouvement étudiant et à l’érosion du sens même de la vie universitaire, laisse affleurer, dans une de ses phrases, une curieuse expérience subjective de l’enseignant-chercheur : « Il est aujourd’hui devenu plus difficile de trouver sa place dans le champ universitaire lorsqu’on se sent sincèrement tenu à un problème que l’on veut penser, que lorsqu’on se contente de satisfaire aux exigences des tableaux Excel, des PowerPoint et des boucles auto-référentielles de l’hyper-spécialisation. » Cet aveu entre en résonance avec le thème d’une conférence tenue par Max Weber en 1917 sur la profession et la vocation de la science (Weber, La science, profession et vocation, Paris, Agone, 2005). La seule vocation valable, dans la science, est selon Weber celle qui met le chercheur tout entier au service d’une chose. La définition wébérienne de la vocation mélange en vérité deux registres : celui, académique, de la vocation et celui, théologique, de la dévotion. La communauté universitaire ressemble de ce fait à une forme d’Église sécularisée fondée sur le partage d’une participation sincère aux problèmes qui se posent. Néanmoins, son intellectualisme éthique exclut toute identité immédiate entre la connaissance et la pratique. L’université est reconnue comme une institution de médiation et de transmission, ce qui implique la reconnaissance d’une autorité au service de laquelle — et c’est ici que les choses deviennent équivoques — le sujet travaille comme chercheur. Dans certaines circonstances, le sujet peut se sentir sincèrement tenu à un problème, alors que sa manière de s’y tenir entre en opposition avec l’autorité institutionnelle. Je pense que ce clivage, qui s’est creusé avec le temps, est au cœur de la crise de l’université, au point qu’il devient impossible d’en différer l’affrontement et d’ajourner la décision.
Si le double visage de l’enseignant-chercheur — et le déchirement intérieur qui l’accompagne — se dessinent déjà dans la conférence de Max Weber, il y manque encore le contraste entre, d’un côté, la ruine du monde universitaire, de l’autre, ces bâtiments nouvellement construits ou rénovés, blancs, lumineux, aux angles arrondis et bordés de jeunes arbres. Le rapport entre chose, forme et nom s’est délié : on pourrait presque constater, avec l’architecte Léon Krier, que l’université n’est plus définie par sas forme interne, mais que le pouvoir continue à lui donner ce nom devenu arbitraire, voire fantaisiste (Dewitte, La texture des choses, Paris, Salvator, 2024, p. 51 sq.). L’université en tant que sas vers le marché du travail garde un certain aura de prestige ; ses bassins gris de préparation professionnelle sont continuellement alimentés en formations, en nouvelles compétences, de sorte à maintenir les individus dans un flux permanent d’activité cognitive et technique où chaque effort paie.
Berufen werden, pour revenir à Weber, signifie « être nommé(e) » à une fonction, mais aussi « être appelé(e) » à une mission ou avoir vocation à accomplir une tâche. Il s’agit ainsi d’un terme qui se déploie selon une double orientation : vers l’extérieur/ vers l’intérieur. L’ambivalence de la vocation se stabilise dans le statut unifié combinant enseignement et recherche dans la fonction publique universitaire : l’enseignant-chercheur est un produit des réformes des années soixante. Sa fonction hybride se reflète dans l’architecture des campus, où les maisons de recherche côtoient les bâtiments d’enseignement (souvent vétustes ou en cours de rénovation). Ainsi, la recherche peut être perçue comme plus « noble » que l’enseignement — un cloisonnement dont témoignent les salles souvent vides des colloques et les amphis blindés. L’enseignant-chercheur est aussi divisé que l’université qui l’appelle.
Émergeant progressivement, entre le XIIe et le XIIIe siècle, le nom universitas désigne davantage une forme d’organisation des savoirs — une corporation magistrorum et scholarium — que l’institution même. Le terme fait référence à un tout, ce qui introduit d’emblée une tension, dès la constitution des premières universités, entre unification et différenciation des savoirs. L’université médiévale, et notamment la faculté de théologie parisienne, est un univers clérical, qui définit la scolastique par l’exclusion d’autres logiques minoritaires ou hérétiques. De nos jours, la « soi-disant » université n’a plus de visage. Le corps enseignant est une réalité abstraite tenue ensemble par des listes de diffusion, des critères d’évaluation et des logiciels de visioconférence. Il se réunit pour être « opérationnel » — voter, recruter, évaluer — non pour prouver (ou réfuter) l’existence de Dieu. À la différence du summum bonum fournissant à la science humaine son objet — la création — les mécènes de nos jours ne cherchent pas à s’effacer dans leur don : la dotation demande nécessairement des data en retour. La recherche privatisée appartient à des unités de recherche qui doivent se positionner comme fournisseurs. Ce régime est aux antipodes d’une expérience inaliénable, non objectivable, non appropriable de la science, telle qu’elle affleure dans le propos « se sentir sincèrement tenu à un problème que l’on veut penser ». Penser, et non pas soumettre aux logiques du marché du savoir, des compétences et des intelligences ce bien suprême : le penser librement.
Revenons au début de la phrase : « Il est aujourd’hui devenu plus difficile de trouver sa place dans le champ universitaire ». Est-ce que cela signifie qu’il n’y a plus de place parce qu’il n’y a presque plus de poste, à cause du gel du recrutement ? Sous l’effet du froid, la structure des corps se resserre et l’insertion d’éléments extérieurs devient plus difficile. Cette explication physique reste néanmoins à la surface des choses. Passons du domaine de la gestion quantitative à celui, bien plus reculé, de la gestion qualitative, qui appartient à la sphère de la vocation. On vit la science comme une vocation (Beruf), lorsqu’on se sent sincèrement tenu à investir son temps et son énergie dans l’investigation d’une question qui se présente à la fois par le vécu et par les savoirs. Lorsqu’on se contente, en revanche, de satisfaire aux exigences d’un métier au service d’une logique économique, on exerce la science comme profession (Beruf – les termes se recoupent en allemand). Cette tension n’est pas sans rappeler les distinctions platoniciennes entre les pratiques orientées vers le bien et celles qui relèvent d’un savoir-faire monnayable, efficace.
Il est donc tout à fait naturel que l’enseignant-chercheur en germe s’interroge sur sa vocation. Entre ses interventions sur le terrain et les comités de sélection il y a un gouffre symbolique qui sépare la passion du calcul stratégique et le dévouement intérieur de l’injonction de faire « comme si ». Or, dans ce domaine il n’y a pas de compromis. Enseigner, c’est adapter la jeunesse aux exigences du marché ; chercher, c’est gravir les échelons. Aussi longtemps qu’elle arrive à se projeter dans un avenir insaisissable et précaire — nourrie par une économie de l’espoir entretenue par des contrats de courte durée et des encouragements (jamais on ne vous dira : « Partez ! ») — la vocation peut trouver sa place dans le monde universitaire. Or, lorsqu’elle prend conscience d’avoir durablement vécu dans une angoisse impensée et un élan non partagé, la vocation rafistolée de l’enseignant-chercheur se disloque.
Qu’on ne se trompe pas : Max Weber — le sociologue du désenchantement objectif (le retrait des valeurs ultimes de la sphère publique et non le retrait de la subjectivité) — ne prend pas le parti de la jeunesse de son temps. Elle érige une personnalité romantisée en contrepoint des fonctionnaires ternes de la science. La seule « personnalité » qui vaille, dans la science, est celle qui se met entièrement au service d’une chose, souligne-t-il. Non celle, moderne, qui veut se vouloir elle-même (possédée par le démon du non serviam), mais celle, puritaine, qui met toute sa vie au service d’une tâche.
Bien. Mais de quelle tâche est-il question ? Il ne saurait pas s’agir d’une tâche métaphysique ou religieuse, car l’intégrité intellectuelle n’est pas appelée par un Dieu qui, par définition, s’est retiré. Le savant n’est pas un serviteur de l’Éternel comme les prophètes : il est au service du progrès.
La mobilisation du progrès engage un autre rapport au temps que la simple traversée. Une vie placée à l’intérieur de la tempête du progrès ne peut, selon sa logique immanente, avoir de terme. L’enseignant-chercheur n’est non seulement serviable, il est par définition un être qui ne saurait pas mourir. La concurrence déloyale de l’intelligence artificielle dans cette course contre la mort est de ce fait fatale — plus fatale que la menace qu’elle représente pour le fétiche de l’indépendance intellectuelle. La fonction survit au fonctionnaire, simple maillon d’une chaîne d’intelligences limitées dans le temps, qui se succèdent comme les versions d’un vaste système d’exploitation, qui fait « laboratoire », « labo ». Mais, à la différence de l’IA, nous sommes encore des êtres qui ont un rapport vécu au temps. Que signifie, pour un mortel, être au service du progrès ?
Le rapport au futur se délie : la fin cesse d’être une figure d’achèvement pour devenir, dans le régime de mobilisation continue, un simple jalon du mouvement. L’esprit s’engage dans un escalier sans palier et continue à grimper les marches, parce qu’il a déjà trop donné. Dans cet engrenage, la vérité qui, dans les sagesses anciennes, ressort du négatif traversé, est inhibée : l’échec ne donne plus lieu à un nouveau départ, il est soigneusement évité ou reversé dans le mouvement. La temporalité du progrès, du labyrinthe orienté où la sortie est ajournée en permanence — parce qu’il y a toujours moyen d’aller plus loin, parce que de nouveaux débouchés s’offrent à chaque virage — est ce à quoi nous prépare notre parcours scolaire (qui fait surtout le tri entre ceux qui « s’arrêtent » plus tôt pour entrer sur le marché du travail et ceux qui visent un Bac+5). Travailler au service du progrès, dans des sciences humaines qui suivent les innovations techniques plus qu’elles ne les produisent, exige de la « flexibilité » (le mot nouveau pour soumission), de « l’efficacité » (obéissance) et la faculté de suspendre son jugement quant au sens d’une telle course.
« Qu’y a-t-il de pesant ? » demande l’esprit décrit par Zarathoustra dans Les trois métamorphoses qui s’agenouille comme le chameau pour recevoir sa charge. Parmi les fardeaux qu’il reçoit avant de courir vers son désert : se nourrir des glands, de l’herbe de la connaissance, et souffrir la faim dans son âme, pour l’amour de la vérité ; descendre dans l’eau sale de la vérité et ne point repousser les grenouilles visqueuses et les purulents crapauds ; aimer qui nous méprise et tendre la main au fantôme lorsqu’il veut nous effrayer ; monter bien haut. Au fond du désert, il devient lion pour affronter le grand dragon et conquérir la liberté. Le grand dragon qui s’appelle « Tu dois » est orné des valeurs millénaires qui brillent sur ces écailles d’or : une généalogie figée. En réalité, avec sa carapace luisante imperméable à la subjectivité, il est l’animal héraldique d’une probité qui tourne à vide et se reflète. Comment sortir de cet engrenage pour devenir « une roue qui roule sur elle-même », un « premier mouvement » ?
Pour sortir du mauvais infini du parcours universitaire, il suffit de renoncer à la vertu qui commandait de s’y abandonner. Au lieu d’orienter la recherche vers un régime dominé par les besoins extrinsèques de la société, l’amour de la science l’élève à sa pleine puissance —d’où elle contemple, à la manière de Moïse, « le serviteur de l’Éternel », la terre promise sans pouvoir y entrer (Deutéronome, 34, 1-5). Cette mystique est un antidote à un spiritualisme nihiliste qui consiste à dissocier la « personne » universitaire, prise dans l’entrelacs de ses multiples devoirs, de l’ego censé cultiver sa liberté ailleurs, dans des formes de fuite, bien souvent érotiques ou ludiques.
La description la plus aboutie d’une sortie de cet état de mendicité perpétuelle se trouve dans le Miroir des simples âmes anéanties de Marguerite Porete. Au chapitre six — qui contribua à la condamnation du mouvement des béguines par l’Inquisition catholique et, implicitement, par l’université médiévale — Marguerite écrit en ancien français : « Vertuz, je prens congé de vous a tousjours. Je en auray le cueur plus franc et plus gay. » L’âme épuisée par ses « œuvres de bonté » atteint un ultime degré du repos — un suprême état de « franchise » — trop élevé pour cohabiter avec un hôte étranger. Traduit en français moderne : le sujet s’affranchit de la rationalité économique, sociale et bureaucratique qui préside à sa carrière dans le monde. Il ne s’ensuit pas une anomie, comme le suppose Max Weber pour certaines communautés mystiques (p. 357-358), mais une forme particulière d’intellectualisme éthique dans laquelle convergent pratique et savoir, don et communauté. La référence à la transcendance dissout la médiation extérieure, le dragon nietzschéen, pour libérer l’utopie d’une communauté de personnes sincèrement détachées d’une profession qui leur assure ou leur promet un titre et une réputation. Ou comme le dit Simone Weil, ayant lu le Miroir à Londres, en 1942, un an avant sa mort : « Les rapports entre la collectivité et la personne doivent être établis avec l’unique objet d’écarter ce qui est susceptible d’empêcher la croissance et la germination mystérieuse de la partie impersonnelle de l’âme. » (p. 27).
S’il est aujourd’hui devenu plus difficile de trouver sa place dans le champ universitaire, il est peut-être temps de s’en détacher pour œuvrer, loin des think tanks et de ses cuves, à cette germination irréductible aux programmes.
Sylvia Kratochvil
Jacques Dewitte, La texture des choses. Contre l’indifférenciation, Paris, Salvator, 2024.
Romain Huët, Alexandre Rouxel et Olivier Sarrouy, « Rennes 2, ‘La rouge, la juste’ », in lundimatin #463, le 11 février 2025 ;
https://lundi.am/Rennes-2-La-rouge-la-juste
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Les trois métamorphoses », trad. Henri Albert ; https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Premi%C3%A8re_partie/Les_trois_m%C3%A9tamorphoses .
Marguerite Porete, Miroir des âmes simples et anéanties, Bibliothèque et Archives du château de Chantilly (Musée Condé), Ms. 157 ; https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Miroir_des_simples_%C3%A2mes/Texte_principal .
Max Weber, La science, profession et vocation, trad. Isabelle Kalinowski, Paris, Agone, 2005.
Max Weber, « Religiöse Gemeinschaften », in Wirtschaft und Gesellschaft — Religiöse Gemeinschaften, Max Weber-Gesamtausgabe, I/22-2, ed. Hans G. Kippenberg, Petra Schilm et Jutta Niemeier, Tübingen, Mohr Siebeck, 2001.
Simone Weil, La Personne et le sacré, Paris, Allia, 2024.






