Une transition démocratique en forme de Restauration - « Start-up Democracy »

Comprendre la situation française à partir de la Tunisie, épisode 3.

paru dans lundimatin#84, le 5 décembre 2016

Troisième volet. Après s’être penché sur les manifestations de policiers en Tunisie, puis sur l’usage de l’état d’urgence comme dispositif de contrôle de la population, cette semaine, notre contributeur éclaire l’usage de la rhétorique démocratique pour conjurer les conflits politiques ouverts.

« Start-up democracy [1] ».

De loin, la démocratie est présentée comme l’horizon indépassable de la révolution tunisienne, et probablement sa plus grande réussite. Assez généralement les difficultés rencontrées - identifiées pour certains au retour de l’autoritarisme, pour d’autres à la crise économique ou aux questions sécuritaires – sont d’abord des obstacles à cette construction démocratique faisant son chemin. L’omniprésence de cet énoncé, ainsi que la prétention a subsumer tout le caractère révolutionnaire de la période sous le terme de démocratie, invitent à mieux observer à quoi ressemble cette fameuse transition objet de tant d’éloges, et ce qu’elle produit comme situations. Il apparaît bien vite que la jeune démocratie tunisienne ressemble tellement à n’importe quel régime démocratique contemporain que déjà s’impose le mot d’ordre de la revivifier de toute part. Mais également qu’à travers ses échéances régulières et ses discours imposés, elle incarne un contre-feu pour différer et réduire la contestation, afin que jamais le gouvernement du pays ne s’interrompe.

Malgré le story telling qui cherche à faire de chaque nouvelle élection libre un moment historique mobilisant les foules, l’engouement et la participation apparaissent bien médiocres par rapports aux pronostics. Ce qui contraste d’autant plus avec l’enthousiasme forcé des réactions médiatiques qui les suivent, à l’étranger encore plus qu’en Tunisie. Ainsi aux premières élections d’octobre 2011 portant sur la formation de l’Assemblée constituante, c’est l’abstention qui a remporté la majorité avec un score de 51,97 % ; en 2014, le taux de participation remonte, mais le nombre de votant est passé des 4,3 millions de votants de 2011 à 3,5 millions pour les législatives de 2014, suivies un mois plus tard des présidentielles où premier et second tours réunissent respectivement 3,3 et 3,1 millions de votants. Si les pourcentages de participation restent respectables, et ont à ce titre servi à illustrer une « forte mobilisation » c’est donc purement en raison de l’abstention préalable de tous ceux qui ont préféré ne même plus aller s’inscrire sur les listes : entre les élections de 2011 et de 2014 le nombre d’inscrits est passé de 8 à 5,3 millions. Les campagnes tapageuses d’organismes divers pour inciter à aller voter et les prolongations offertes à plusieurs reprises par l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections devant le faible nombre d’inscrits n’auront pas entamé cette désaffection. Sans surprise, les zones côtières qui sont en général les plus développées, et les quartiers où se concentrent classes moyennes et supérieures auront été bien plus assidues dans les bureaux de votes que les régions intérieures et les banlieues populaires.

Pour compléter le portrait de la jeune démocratie ressemblant à toute autre, il faut noter que la classe politique est un repère de notables d’âge respectable, sinon avancé, où l’on retrouve une bonne proportion de l’ancien personnel d’État – ce qu’incarne évidemment à merveille le nouveau président, né en 1926 et ayant occupé à peu près tous les sièges ministériels pendant près d’un demi-siècle. Après être passé par le dispositif de l’alternance qui consiste à sauver la légitimité gouvernementale en faisant alternativement passer aux commandes la majorité du moment puis l’opposition, le pays voit les deux grands partis s’accorder sur les grandes orientations et se distinguer à la marge par de simples questions de style. Une fois passé le moment de s’étriller sans fin pendant l’alternance au pouvoir et la campagne électorale comme s’ils étaient radicalement inconciliables, les islamiste d’Ennahda et les dits « modernistes » de Nidaa Tounes (parti fourre-tout sans idéologie dont la fonction principale est le recyclage d’anciens responsables du régime et de nouveaux opportunistes) se retrouvent au sein du même gouvernement et à voter ensemble. De quoi ridiculiser les sempiternelles discussions précédant le scrutin sur le vote utile, tant chez ceux qui étaient prêts à accepter toutes les compromissions par détestation pour les islamistes, que ceux qui votaient Ennahda à contre-cœur pour ne pas revoir aux commandes les mêmes têtes que sous Ben Ali. La mise en scène répétitive des rivalités politiciennes internes ou externes aux partis, révèle sans fin la valeur distractive de ce dispositif spectaculaire visant, une fois de plus, à assurer une continuité, non pas malgré mais parfois grâce au défilé de ses différents protagonistes.

Avec la suppression du contrôle drastique du ministère de l’Intérieur sur la création de partis suite à la révolution, près d’une centaines de formations partisanes avaient participé aux élections de 2011, portées par l’enthousiasme de leurs membres à s’engager d’une manière ou d’une autre. Aujourd’hui, toutes tendances confondues, la plupart des partis apparaissent comme de grandes organisations qui privilégient l’espace médiatique et la communication politique au travail de terrain, rendant béante la coupure entre population et partis. Cette coupure s’accompagne d’une hémorragie des militants, qui sont très nombreux à délaisser leurs organisations, les quittant pour de bon ou devenant de simples sympathisants, d’une manière qui entérine la position de spectateurs que les appareils leur laissent. Cela est particulièrement le cas au sein de la gauche marxisante et nationaliste trop heureuse de ne plus être désignée comme des « zéro virgule » (en référence à ses anciens scores électoraux) pour ne pas croire qu’elle va gouverner dimanche prochain.

Le passage au pouvoir de Syriza en Grèce se retrouvant obligée d’appliquer les programmes d’austérité dont la condamnation lui a valu son succès électoral, devrait pourtant apparaître riche d’enseignements, et ce particulièrement pour un pays se trouvant lui aussi dans une situation de dépendance exacerbée vis-à-vis de l’Union Européenne et des bailleurs internationaux. Malgré cela, de nombreux commentateurs de la vie politique continuent de chercher à démontrer que si l’UGTT (le principal syndicat), ou telle ou telle coalition s’était présentée aux élections, la victoire aurait été largement acquise. Soit toujours la même manière de refaire le match et de se persuader que derrière la désunion entre les différents partis, les progressistes sont une majorité comptable. Et donc qu’ils pourraient sous peu remporter le pouvoir et gouverner. Éludant la question de savoir ce qu’ils seraient en mesure d’y faire ou ce qu’ils deviendraient alors, particulièrement au moment où le fossé se creuse avec toute base militante.

Vu l’enthousiasme initial, les démocrates pouvaient rêver à mieux et ne manquent pas de décrier ce bipartisme déjà installé, les excès des uns ou des autres, ou encore ce « coup d’État démocrate » qui peut permettre à des personnalités vu comme « non-démocrates » de remporter les scrutins. Cette critique de la démocratie « confisquée », par les anciens de la dictature, par les islamistes, les affairistes, par l’idiotie ou autre chose, déchante toujours de la démocratie réelle tout en souhaitant sauver son utopie par un mélange de formalisme et de considérations morales. Chaque lendemain d’élections voit ces partisans de la vrai démocratie se morfondre, abattus d’avoir une nouvelle fois été menés en bateau, mais admettant difficilement que le mot d’ordre de démocratie qui pouvait sembler réunir un contenu désirable, surtout sous un régime prenant la forme d’une dictature, n’est aujourd’hui qu’un signifiant de peu de valeur. Cette critique a pour corollaire la défense d’une démocratie réinventée, vraie, transparente, participative, agonistique, ou autre e-democratie (voire « M-démocratie », la révolution du web mobile ayant déjà rendu obsolète pour certain la démocratie simplement électronique). À côté de ces mots d’ordre familiers que l’on retrouve au sein de nombreux mouvements dans le monde dont la première des revendications consiste en une réinvention de la démocratie, la Tunisie aura au moins échappée au slogan du type « nous sommes les 99 % » qui n’a jamais rencontré d’échos. Cela est très probablement lié au fait que 99 % était le score que n’avait pas eu peur de s’attribuer Ben Ali au cours d’élections truquées. Dès lors, la construction d’une telle unanimité ne peut apparaître que comme une opération suspecte et faussée, niant tout conflit existant.

Dans presque tous ces divers modèles visant à faire advenir une vraie démocratie, la neutralité des dispositifs est sensée assurer qu’en sortent à chaque coup la justice et l’expression de la volonté générale. Le respect absolu des procédures, l’indépendance de telle ou telle institution étatique ou médiatique, la transparence, ou encore la consultation régulière des citoyens deviennent ainsi des objectifs en soi. Leur accomplissement seul suffirait à résoudre tous les problèmes, faisant disparaître la corruption, les violences policières, la méfiance entre l’État et les administrés, jusqu’aux conflits sociaux qui s’en trouveraient harmonieusement régulés. Cet effet magique de la procédure est bien celui d’un formalisme idéaliste, qui n’a jamais été présent au cours des soulèvements tunisien, égyptiens ou autres. En effet, ces derniers ne vivent pas de formes abstraites, mais inventent des manières d’agir singulières et des formes d’organisations communes. Pour beaucoup, ce formalisme rêvé devient néanmoins ce par quoi il faudrait en passer pour accomplir les buts de la révolution. Sauf qu’en l’occurrence la perspective de constamment s’en remettre au bon fonctionnement d’un dispositif extérieur revient presque toujours à se priver de tout pouvoir face à des adversaires qui ne sont pas prêts d’abandonner celui dont ils disposent.

Contrairement à ce que bien des démocrates déçus répètent inlassablement, l’engouement plus que relatif pour participer aux élections, autant qu’aux procédures formalistes de la démocratie participative ou assimilée, n’est probablement pas lié à un manque de culture démocratique - qu’il faudrait pallier par une pédagogie sans fin sous le nom « d’apprentissage de la démocratie », ou pire, par une loi rendant obligatoire la participation aux élections. Il semble plutôt indiquer un désintérêt ou une désertion de ces cadres qui ne proposent chaque fois que de faire revenir l’impression de s’être fait avoir, ou clairement pour laisser le conflit s’exprimer sur d’autres terrains.

En la matière les mouvements de contestation ne se sont pas limités à demander une telle modernisation de la gouvernance. À travers divers gestes et aspirations s’est trouvé bien autre chose que la démocratie posée comme horizon indépassable, pas forcément par un rejet franc de cette notion que parce qu’il apparaît vite que celle-ci ne peut suffire. La place prépondérante qu’ont pris les discours portant sur la démocratie, les libertés ou la constitution dans le devenir de la révolution ne dissimule pas seulement un oubli des questions sociales, mais bien une marginalisation d’autres formes de la politique qui comptent d’abord sur leur autonomie. Face à cela les myriades d’organisation qui incitent les jeunes à orienter leurs contestations vers les urnes, à s’investir dans des instances ou projets locaux, représentent le fer de lance d’une politique venant sans cesse féliciter les révolutionnaires d’exercer une démocratie qui se limite à s’adresser aux gouvernants et à entrer dans les institutions. Exigeant d’eux toujours plus de patience.

Les grèves ou mouvements qui ne s’en tiennent pas aux limites autorisées et qui demandent plus qu’être entendus, se voient bien vite opposés la réussite de la transition démocratique sensée réaliser leurs aspirations. Dans la Tunisie contemporaine ce mot d’ordre incarne un puissant appareil de capture de la subjectivité, un énoncé mobilisateur pour tenter de susciter une adhésion à des procédures et à des dispositifs qui permettent de maintenir une continuité, de restaurer une autorité en grande partie affaiblie et d’étendre des formes de contrôle sur la société. Pour assurer le bon fonctionnement des dispositifs démocratiques, des institutions comme L’Instance supérieur Indépendante pour les élections (ISIE) ou la mission d’observateurs des élections de l’Union Européenne argumentent notamment en faveur de la la nécessité d’instaurer un Identifiant unique du citoyen (IUC), favorisant la bonne tenue des élections. Cet identifiant unique permettrait une interconnexion de nombreuses bases de données publiques, comme celles des cartes d’identité, des passeports, de l’état civil, tout autant que celles de la sécurité sociale, ou encore un relevé des déplacements. La gestion de cet outil facilitant les démarches administratives et le fonctionnement des dispositifs électoraux par le ministère de l’Intérieur achèvera de convaincre les sceptiques que sa fonction policière n’est pas que potentielle.

Séquences électorales, sauvetage économique, dialogue national, lutte contre le terrorisme... ce mot d’ordre de réussite de la transition démocratiques se trouve chaque fois invoqué lors des divers épisodes qui organisent la dépossession de toute puissance réelle des mains de ceux qui occupent la rue ou cherchent les formes de leur autonomie. Dans chacune de ces séquences il est frappant de sentir également comment il possède une capacité à replier toute situation sur un espace national, restaurant une souveraineté étatique strictement bornée. Les innombrables échos, de gestes ou de slogans, dont ont témoigné l’ensemble des soulèvements ouverts en 2011 et au-delà, se trouvèrent largement refermés avec le déplacement forcé de leurs enjeux vers l’obtention dans tel ou tel État d’une feuille de route électorale, par la tenue d’un scrutin, la transformation d’un mouvement en parti de gouvernement, etc.

Quand des mouvements se reconnaissent les uns les autres malgré les distances et leurs singularités propres, se dessine un plan partagé, celui d’une puissance commune. Qui prend une consistance à travers une multiplicités de formes, dans l’inspiration donnée, les circulations de pratiques – et il suffit de penser combien l’occupation massive des places a profondément marqué la période, ou encore comment la peur généralisée que faisaient régner des régimes policiers en Égypte, Libye, au Bahreïn, au Yémen ou en Syrie, a pu être massivement dépassée en voyant que d’autres avaient franchis ce pas. Une telle puissance est susceptible d’inquiéter bien au-delà des frontières y compris des gouvernements qui parfois ne sont alors l’objet d’aucune contestation, mais qui en redoutent à juste titre les effets. En plus de leurs intérêts économiques en jeu, le soutien international d’États du monde entier à l’instauration rapide d’une raisonnable démocratie en Tunisie, et en Égypte dans un premier temps du moins, indique que les soulèvements d’ampleur et leurs suites les concernent tout aussi directement. Il apparaît bien que les processus électoraux viennent fermer et séparer ces devenirs communs.

La lutte antiterroriste posée comme ultime rempart de la démocratie achève de refermer le champ des possibles. La rengaine qui veut qu’en Tunisie ou ailleurs les terroristes en veulent au processus démocratique en cours apparaît comme un piège rhétorique même pour les plus critiques de l’état d’urgence et des mesures d’exceptions. L’engrenage est immédiat : à la « déstabilisation » qu’opéreraient les terroristes, tous les moyens visant à stabiliser la situation constituent autant de remèdes, y compris le sauvetage d’une économie en crise et la défense des appareils les plus honnis de l’État. « Auparavant, les djihadistes s’en sont pris à l’un des piliers de notre économie : le tourisme. Maintenant, ils visent nos institutions. Leur but est d’affaiblir l’État et de faire échouer le processus de démocratisation en cours [2] » discourt ainsi l’ancien président de l’Assemblée nationale constituante, à l’unisson avec les représentants de la gauche marxisante ou ceux du syndicat patronal.

Ce lieu commun voulant que les terroristes en veulent à la réussite démocratique tunisiennes ou qu’il seraient déterminés à empêcher le bon déroulement des élections a beau peiner à s’appuyer sur des élément précis, au moindre projet d’action, la menace est sans cesse brandie. Quelle que soit l’expression qu’entérinent les scrutins électoraux porteurs d’enjeux limités, l’échéance électorale semble toute d’abord sceller les mesures de sécurité qui l’accompagnent : il n’est pas anodin que la qualification à peu près systématiquement accolée aux élections passées qui n’ont ni passionné les foules, ni particulièrement attiré l’attention des groupes armés, fut celle de « sous haute surveillance ». L’État put démontrer son engagement à protéger la démocratie et à en être le garant, en déployant sur le pays toutes les forces de sécurité disponibles à proximité des bureaux de votes, occupant l’espace de manière incontestée.

La consécration des démocrates comme politique de la réconciliation

L’espace d’un instant, peu après la fuite de Ben Ali, la démocratie a réuni autour d’elle presque tout le monde, et même particulièrement ceux que son invocation avait participé à défaire. Les vieilles élites et tout le petit personnel de l’État qui n’étaient pas en fuite s’y sont très vite ralliés, essayant de sauver leurs sièges de la vague qui déferlait. Cette clémence que les perdants d’alors demandent au soulèvement prend bien assez vite le ton démocrate. En janvier et février 2011, ceux qui occupent le pouvoir en attendant des élections promises sont encore trop associés à la répression et au régime pour pouvoir se maintenir. Sous la pression, en particulier des rassemblements Kasbah 1 et 2 où des manifestants de tout le pays viennent camper devant le palais du gouvernement à Tunis, les gouvernements se succèdent. Si le premier campement est évacué par la force, la seconde sera levé après la promesse d’une feuille de route électorale, incité en cela par les organisations syndicales et politiques criant aussitôt victoire.

Concernant l’occupation de la place, on ne l’y reprendra pas : toutes les tentatives suivantes de s’y réinstaller seront aussitôt empêchées - exception faite des syndicats policiers. La partie de la place qui avait été occupée a depuis été entourée de grilles, dans le plus pur style de l’urbanisme anti-insurrectionnel. Un comité chargé de définir le programme des élections ainsi que de proposer diverses règles de fonctionnement du gouvernement intérimaire est alors formé, la « Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, la réforme politique et la transition démocratique ». La juxtaposition de termes a priori contradictoires traduit bien comment malgré la reprise de celui de « révolution », il s’agit en réalité de maintenir une continuité afin d’éviter toute rupture conséquente, en faisant pour cela primer le terme de démocratie.

À l’opposé du récit téléologique de la démocratie, avec son postulat d’un irrémédiable devenir de l’humanité vers la démocratie occidentale, il semble important de rappeler que l’avènement répété de la démocratie au cours du temps correspond souvent à une forme de conjuration du conflit. Plutôt que les sempiternels rapprochement avec la révolution de 1789 félicitant avec condescendance la Tunisie de rejoindre avec deux siècles de retard les Lumières occidentales et « le modèle historique général » (Todd), le contexte tunisien invite à faire un autre détour historique afin de rompre avec la téléologie en observant plutôt des stratégies à l’œuvre. Il semble que de nombreux parallèles puissent être faits avec un certain nombre d’hypothèses développées par Nicole Loraux dans La Cité divisée à propos de la fin d’une autre dictature, celle de la dictature des Trente en 403 avant notre ère, et de la célébration de la victoire des démocrates comme dispositif pour empêcher le retour de la guerre civile. En commençant par l’hypothèse suivante :

« par un retournement des évidence premières on n’aurait sans cesse rappelé leur victoire aux démocrates que pour mieux leur suggérer qu’ils se devaient de faire oublier qu’ils l’avaient emporté en oubliant, eux, l’étendue du tort qu’ils avaient subi. »

De telles louanges qui ne cessent ainsi de célébrer la mesure des démocrates, les valeurs de l’amnistie, le souci d’un partage équitable du pouvoir avec tous les citoyens (anciens ennemis inclus), apparaissent dans leur redondance comme prescriptrices, énonçant une ligne de conduite dont il ne faut pas dévier.

Que ceux qui ont été continuellement impliqués dans la conduite de la Tunisie deviennent les meilleurs laudateurs d’un certain ethos démocrate et d’une gouvernance vaguement rafraîchie ne va pas sans tension. La tentation de les écarter du pouvoir et des affaires a bien été exprimée, sans parler des mouvements qui imposent des remaniements rapides dans les premières semaines suivant le 14 janvier 2011. Ainsi la question d’une éventuelle exclusion des élections des responsables de l’ancien parti au pouvoir a été largement débattue. Face à ceux qui désiraient les voir écartés de la vie politique pendant une période à définir, les concernés ou ceux qui voyaient d’un bien mauvais œil cette discorde, firent valoir combien cette forme d’exclusion contrevenait à l’ethos démocratique impliquant la participation de tous. Les anciens partisans de la dictature se virent donc sauvés par le refus d’une mesure qualifiée, elle, de dictatoriale.

Parmi diverses autres stratégies évoquées afin de résorber le conflit qui se retrouvent à l’identique, Loraux mentionne le rôle du processus constituant (qui a été un peu plus largement évoqué ailleurs), la place prise par la question du « bon gouvernement » ou l’oubli organisé de la réalité historique. Ainsi la dictature est réduite à la corruption ou à de mauvaises pratiques qu’il suffirait de corriger, donnant lieu à l’attente sans fin d’un gouvernement exemplaire. Un nombre incroyable d’instances ont été crées à ce titre cherchant chaque fois à sauver les institutions et les politiques menées par le passé par des promesses d’amendement et de réforme. Idem pour le système économique, dont les impasses sont réduites à une mauvaise gestion. L’oubli de la réalité historique et du conflit de son côté est autant un oubli de l’histoire du régime, que du déroulé du soulèvement. À tire d’exemple, une nostalgie du premier président, Habib Bourguiba, s’est développée, qui se trouve opposée à Ben Ali, alors qu’à peu près toutes les institutions de la dictature étaient déjà en place à l’époque du premier. Quant au soulèvement il est notamment reconstruit comme pacifique afin de mieux coller à l’ethos démocratique, ainsi que pour conjurer le retour de toute violence, laquelle sera aussitôt qualifiée comme allant à l’encontre des principes démocratiques.

Dans toutes ces stratégies « d’effacement du conflit », la cité toute entière est priée de faire corps, oubliant les malheurs passés, qui ne seront tout au plus attribués qu’à une poignée de coupables tout trouvés : Ben Ali, sa femme et leurs proches. En plus d’un exemple d’amnistie mis en place visant à ne pas rappeler le conflit qui a eu lieu, Loraux évoque le cas des dettes contractées pendant la dictature que la cité accepte de reprendre à son compte. Tandis que divers mouvements dénoncèrent les dettes de cette période comme odieuses et illégitimes, elles seront bien sûr reprises par des gouvernants soucieux de préserver le pays de ruptures radicales, souscrivant eux-mêmes un grand nombre d’emprunts pour engager l’avenir du pays. L’intérêt commun identifié en intérêt national, dicte ainsi la réconciliation et l’amnistie, impliquant le pardon des figures honnies, la solidarité devant la crise économique tandis que le développement redevenu cause nationale doit abolir toute conflictualité sociale. Sans surprise, ce genre de rhétorique est au cœur de la politique de réconciliation permettant le retour d’un grand nombre de responsables économiques, politiques et sécuritaires, en raison de leurs compétences ou de leurs capitaux présentés comme irremplaçables.

Un projet de loi très débattu visant à amnistier tous les entrepreneurs ayant profité de leur proximité avec le régime de la dictature incarne cette tendance ainsi que l’enjeu qu’il représente. Défendue depuis les élections de 2014 par le président lui-même, cette proposition ne cesse d’être reportée sous les coups de la contestation, réapparaissant sous une autre forme pour être à nouveau congédiée, dans l’attente d’un moment propice. Puissance des mots d’ordre : le mouvement annoncé d’abord « contre la loi des intérêts », en réponse à cette loi de réconciliation économique, devint habilement après des débuts difficiles « manish musamih » - je ne pardonne pas. Un tel mot d’ordre est bien à même de dépasser les revendications de certains de ses instigateurs (exigeant principalement le passage devant les tribunaux plutôt que l’amnistie par décret) énonçant d’un coup une adresse qui touche à un affect bien plus diffu de la situation. Contournant la question piégée de savoir s’il vaut mieux avoir de nouveaux exploiteurs ou de voir revenir les anciens, sa valeur est d’abord d’affirmer que le conflit n’est pas refermé. Il signifie que quelque chose de l’ordre de l’irréconciliable ne cesse de se trouver en jeu entre les mouvements populaires qui, au passé comme au présent, ne veulent pas s’accorder avec l’ordre en vigueur et les intérêts de ceux qui cherchent à le maintenir.

Produire l’oubli des conflits, louer la modération des démocrates pour mieux en faire un impératif à respecter (quitte à ne pas le respecter soi-même), permettre le maintien des institutions comme du gouvernement et confisquer le pouvoir des mains sans lesquelles la démocratie n’aurait pu advenir... Au-delà des différences liées à la singularité de chacun des moments historiques, diverses stratégies se retrouvent de l’un à l’autre, ajoutant à la répression ordinaire une célébration tapageuse des luttes pour ce qu’elles ont rarement été. Face aux discours de réconciliation et aux louanges invitant à céder la main, le rappel au passé ou l’affirmation existentielle qu’on ne pardonne pas révèle bien ce qu’il peut subsister de non-réconcilié, de toujours ouvert sous cette tentative d’enterrement de la révolution dans des procédures étroites et une euphorie démocratique surjouée.

[1Du nom largement repris d’une conférence internationale « Investir en Tunisie – Start up démocratie », le 8 septembre 2014. Le caractère presque interchangeable des formules de « réformes économiques » et de « transition démocratique » dans une grande partie de la prose des gouvernants et des institutions internationale signale bien combien ces deux termes sont devenus, pour la gouvernementalité contemporaine, intrinsèquement liés l’un à l’autre.

[2Mustapha Ben Jaafar, cité par Alain Jourdan, « Le but des terroristes, c’est de faire échouer la démocratie tunisienne » http://www.24heures.ch/ 25 novembre 2015.

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