Une réponse à M. Hazan

Évidemment, quand 60% des commissariats brûlent en quelques semaines, certains policiers changent de camp. Par peur. Non pas par gentillesse.

paru dans lundimatin#60, le 9 mai 2016

Cher Éric,

L’article que vous écriviez il y a trois semaines m’a fait réfléchir sur le rôle de la police au sein d’un mouvement et sur notre confrontation avec les forces de l’ordre en général. J’aimerais reprendre un à un les arguments que vous exposiez car ils me semblent découler d’une lecture anhistorique de notre situation et produire une forme de paralysie dont on se passerait bien en ces temps décisifs.

La thèse principale

Vous dites : "Lors des manifestations de ces jours derniers, le mot d’ordre le plus souvent repris parmi la jeunesse était : « Tout le monde déteste la police ! ». C’est émotionnel, c’est compréhensible mais ce n’est pas intelligent. Dans toutes les insurrections victorieuses, depuis la prise de la Bastille jusqu’à la mise à bas de Ben Ali et Moubarak, le moment décisif a été celui où les « forces de l’ordre » ont fait défection. Et inversement, chaque fois que ces forces ont fait bloc pour défendre le régime, les insurgés ont été vaincus et massacrés. C’est comme une loi, il n’y a pas d’exceptions."
Une loi, donc, universelle et anhistorique, ne souffrant pas l’exception : nous avons besoin de la police pour réussir une insurrection. Pour étayer cette fameuse loi, trois exemples, sur lesquels il faut revenir.

Les mauvais exemples

La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Sans entrer dans les détails, que vous connaissez mieux que moi, rappelons tout de même que le 13 juillet, ce ne sont pas moins de 48 000 électeurs qui se constituent en milice, vont piller des entrepôts pour y trouver des armes, ordonnent la construction de 50 000 piques, vont chercher des armes aux Invalides le jour même et prennent finalement la Bastille alors que celle-ci n’est tenue que par 30 Gardes Suisses et 80 vétérans de guerre invalides. Certes, lors du pillage des Invalides, certains régiments refusent d’attaquer les 80 000 personnes massées devant. Évidemment, les choses auraient pris une autre tournure en cas d’affrontement direct. Mais personne n’est allé les voir pour les supplier de passer de l’autre côté : les chefs de régiment ont décidé par eux-mêmes, sans aucune coercition, de ne pas charger une foule déterminée à prendre les armes et prête à tout pour atteindre ses fins.

Les mises à bas de Ben Ali et de Moubarak. Concernant la Tunisie, ce sont environ 388 personnes qui ont été tuées durant la révolution de 2011 et plus de 2000 blessés. Le peuple tunisien se bat avec les policiers sans craindre d’aller jusqu’à la mort. La haine de la police était l’un des trois piliers du mouvement (avec la corruption politique et la misère sociale). Personne n’a vu des affrontements aussi violents depuis 30 ans dans le pays. Même situation pour Moubarak : dans toute l’Égypte, les cabanons de police dans la rue sont incendiés, puis les voitures de police et les commissariats, dont les prisonniers sont libérés. Les jours suivants, les archives des commissariats sont méticuleusement pillées et détruites. Trois roquettes sont tirées sur la police dans le Sinaï (probablement par des Bédouins) à Cheikh Zouwayed. Là encore, les policiers furent d’abord une cible de choix avant d’être les alliés grâce auxquels l’insurrection fut victorieuse. Évidemment, quand 60% des commissariats brûlent en quelques semaines, certains policiers changent de camp. Par peur. Non pas par gentillesse.

La diversité des situations

Analysons ces situations. Premièrement, si le rapprochement entre Ben Ali et Moubarak semble justifié, celui avec la prise de la Bastille paraît aberrant : peut-être que le contexte politique est semblable (misère sociale, inégalités, etc) mais l’organisation de la police et des "forces de l’ordre" n’a rien à voir dans les deux cas. En 1789, de multiples corps d’infanterie, de cavalerie ou d’artillerie se juxtaposent et n’obéissent pas à un commandement unifié. La plupart des soldats sont recrutés localement et peuvent se retourner plus facilement du côté de la foule, dont ils proviennent. Certains régiments refusent effectivement de défendre les Invalides lorsqu’on leur demande. En Tunisie et en Égypte, une distinction essentielle est à faire entre la police et l’armée. Si quelques policiers ont rejoint les manifestants, ce fut négligeable dans les deux cas : le retournement des "forces de l’ordre" nomme en réalité la décision bien pesée de l’armée de venir s’interposer entre manifestants et policiers. "Les forces de l’ordre" sont plus complexes que vous ne le laissez entendre et elles ne se retournent jamais en bloc du côté des manifestants. Il faudrait, dans votre analyse, commencer par distinguer la police et l’armée pour comprendre un peu mieux la situation dans certains pays. Il faudrait aussi prendre en compte, pour le cas de la France, les avancées considérables effectuées dans le secteur du maintien de l’ordre. Pour ne citer qu’un seul exemple, on sait tous que la police anti-émeute, depuis le milieu du XXe siècle, est immédiatement séparée de la région où elle habite afin que la fraternisation avec le peuple soit rendue plus difficile. La police a avant tout policé les policiers eux-mêmes : de la vie de caserne à la perspective de carrière, tout est fait pour rendre la fraternisation impossible, ou indésirable.

Le calcul politique

A partir d’une attention plus soutenue aux situations et aux fameux retournements des forces de l’ordre, on ne peut plus prétendre simplement que celles-ci sont responsables de la "victoire" des insurrections. Il y a une naïveté profonde à soutenir que l’armée, en Égypte, s’est mise au service du peuple et de la révolution sans arrière pensée, convaincue qu’elle était du bien fondé de la révolte. Certes, l’armée s’interpose, au bout de quelques semaines, entre policiers et manifestants et on ne peut nier qu’elle a évité bien des morts. Mais comment ne pas aller plus loin que les images de foule en liesse dansant sur les tanks de la place Tahrir ? Comment ne pas voir, par exemple, que cette même armée interdit aujourd’hui au peuple égyptien de fêter l’anniversaire du 25 janvier 2011 place Tahrir ? L’armée s’est posée en sauveur du peuple, ce qui lui a permis de confisquer la révolution et de mettre ses hommes au pouvoir. Paye ta victoire.

La détermination et la peur

Quand ce n’est pas le calcul politique qui guide le retournement des forces de l’ordre, ce n’est pas non plus les suppliques des manifestants, mais plutôt leur détermination. Dans tous les exemples cités, jamais il n’est fait mention de manifestants criant "la police avec nous" comme vous y encouragez. Personne ne les a supplié : une frange croissante du peuple a simplement fait part d’une détermination inhabituelle. Saccageons tous les commissariats et voyons ensuite si les policiers s’amusent encore à tabasser des lycéens. Attaquons un bâtiment à 80 000 et voyons si l’on osera nous tirer dessus. L’enjeu n’est pas de supplier les "forces de l’ordre" mais de lever en permanence le niveau de conflictualité pour atteindre un rapport de force tel qu’il permette à la peur de changer de camp. Les flics ne viendront pas avec nous lorsqu’on les aura convaincus mais quand on saura les faire trembler. Ils déserteront seulement quand la situation les amènera à reconsidérer sérieusement le parti à prendre. Évidemment que lorsque la rue a décrédibilisé l’ordre existant, que le pouvoir est en fuite de partout et que les institutions sont ridiculisées, évidemment que, à ce moment là, les représentants de l’État commencent à réfléchir un peu à ce qu’ils font. C’est à cela qu’il faut tendre, pas seulement concernant la police d’ailleurs : générer des situations où tout le monde doit prendre parti. En cela, les insurrections, "victorieuse" ou non, ne s’adressent pas aux policiers en premier lieu, si ce n’est qu’ils sont les premières cibles : elles sont juste des moments dont personne ne peut se dire quitte, au sein desquelles tout le monde doit prendre parti et qui redessinent radicalement la carte politique.

Quand bien même

D’ailleurs, même si une insurrection peut avoir besoin des forces de l’ordre, dans le fond, n’est-il pas humiliant d’aller en permanence quémander leur aide ? À dire qu’une insurrection ne doit sa victoire qu’au retournement des forces de l’ordre, on se contraint à faire des policiers les arbitres de la révolution qu’il faut supplier afin de les faire basculer avec nous. Nous ne voulons pas lutter de cette manière. Nous refusons d’être des victimes : c’est pourquoi il faut s’organiser pour lutter contre les forces de l’ordre avec une détermination croissante. Surtout, nous sommes nombreux au sein du mouvement à désirer un monde sans institution policière : à la limite, "des policiers" qui désertent ont peut-être un reste de bon sens et de courage avec lequel on peut encore composer ; par contre, "la police avec nous" est la dernière des choses à laquelle on aspire.

Tout le monde déteste la police

Pour finir, je maintiens la pertinence absolue du slogan devenu majoritaire au sein du mouvement contre la loi travail : "tout le monde déteste la police". Évidemment, il ne reflète pas une réalité : en France, la police reste une institution adulée par trop de gens, notamment les policiers. Mais il existe quand même un sentiment diffus, une sorte de petite haine rampante contre ces hommes qui ont tous les droits, mettent des PV, nous parlent de haut, arrêtent nos proches, rentrent chez qui ils veulent quand ils veulent, mutilent des ados au flashball en toute impunité, etc. En un sens, tout le monde a ses raisons petites ou grandes d’en vouloir aux forces de l’ordre, d’où la pertinence du slogan. Venons-en à l’argument que vous avancez plus précisément à ce propos : "évitons les mots d’ordre qui soudent l’adversaire en une masse indifférenciée". D’abord, je signale au passage que vous unifiez vous-même l’adversaire en parlant des "forces de l’ordre" à tout bout de champs, comme si la police et l’armée n’était qu’une seule et unique institution. Mais surtout, je me demande si ce slogan, au fond, ne s’adresse pas aussi aux policiers eux-mêmes, de générer une scission au sein même de leur subjectivité policière, entre le représentant de l’autorité publique, justement, et le fameux "être humain" qui se cache derrière l’uniforme. Autrement dit, je pense que même les policiers en viennent par là à se détester eux-mêmes, en tant que policiers. D’ailleurs, il paraît qu’ils se suicident plus que les autres. On comprend pourquoi. Ça explique aussi pourquoi ils se sentent obligé de manifester le 18 mai contre la haine qui leur est vouée : ils se sentent menacés, ils doivent retrouver de la confiance. "Force doit rester à la loi" assènent-ils ; "Ni loi ni travail" affirment nos banderoles. Même les policiers l’ont compris, la haine qu’on leur voue les rend faibles, et c’est bien à cela que nous aspirons, entre autre, en construisant un rapport de force.

"Pourquoi ne pas être intelligent ?" demandiez-vous. Pourquoi, effectivement, ne pas analyser un peu plus finement les contextes historiques, la situation invivable qui nous est faite, le rôle de la police et de toutes ses formes dans cette situation et la place de notre combat dans tout ça ? À la lumière de ces quelques lignes, en lieu et place de "tombez les casques, la police avec nous", je m’adresserai plutôt à tous les autres en leur disant : "mettez des casques, la police est à bout".

Allez, venez from Ciné 2000 on Vimeo.

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