Une mémoire judéo-palestinienne contre le fascisme

A propos de la symbolique de Sde Teiman
Ivan Segré

Ivan Segré - paru dans lundimatin#499, le 2 décembre 2025

Le centre de détention de Sde Teiman est en passe de devenir un symbole en Israël, disons une sorte de schibboleth : pour une partie des Israéliens, il représente le serment de fidélité du soldat à la nation, son louable dévouement à la guerre contre le « terrorisme » et, également, au combat politique contre une « gauche » antinationale qui s’évertuerait à salir l’image d’Israël ; pour d’autres Israéliens, il est le symbole de la réalité fasciste de l’État d’Israël.
Pour une certaine mémoire juive, Sde Teiman est davantage encore.

Depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950, et au-delà, il existe une mémoire juive largement partagée, parce qu’elle fut commune à tant de juifs vivant aussi bien en Europe de l’Est que dans le monde arabe, en Égypte, en Irak ou en Syrie : l’activisme politique des juifs, engagés d’une part dans des parti communistes qu’ils contribuèrent bien souvent à fonder, d’autre part dans les organisations sionistes, les uns et les autres, la plupart du temps, clandestins. Cet activisme les exposa à une répression politique féroce, dont, outre les livres d’histoire, sont tissées bien des mémoires familiales.

Aussitôt après la seconde guerre mondiale, il se trouve que la répression féroce de cet activisme politique, en Égypte, en Irak ou en Syrie, fut notamment orchestrée par d’anciens officiers nazis dont les compétences acquises durant le IIIe Reich, et l’idéologie, y trouvèrent abri. L’ethno-nationalisme et l’autoritarisme des régimes arabes consonaient avec la tradition fasciste européenne.

Dans une somme consacrée aux Juifs en pays arabes, l’historien Georges Bensussan évoque la répression qui, dans les années 1950, s’est abattue sur les Juifs d’Irak, d’Égypte et de Syrie, quelle que soit la réalité de leur engagement politique :

De 1948 à 1950, après avoir fermé les frontières, le gouvernement irakien procède à près de 600 arrestations au sein de la communauté juive, sous des prétextes futiles souvent. Près de Kut, dans une zone marécageuse, des prisonniers juifs, « torturés, périssent de mort lente, coupés du monde », rapporte l’ACJ début 1949. Plusieurs détenus meurent de faim. […] La torture fait « partie de l’enquête judiciaire », explique le ministre de l’Intérieur irakien, Omar Nidmi, et pratiquée surtout sur les militants sionistes. […]. A ces « méthodes médiévales de torture » il faut ajouter les abus sexuels sur les jeunes prisonniers juifs. En Egypte, les arrestations recommencent en 1952, après l’arrivée au pouvoir des militaires pourtant défais par Israël en 1949. En octobre 1955, plus de 500 Juifs « bien connus pour leurs sympathies sionistes » sont arrêtés et envoyés en camp et torturés – « c’est la norme ». […] Absence d’hygiène, entassement, faim (privation complète de nourriture les premiers jours), soif surtout, cellules de confinement, les coups en permanence et les menaces (« Vous allez tous mourir »). Les biens personnels sont volés. Ce climat est avéré en Égypte, mais il semble plus féroce encore en Syrie et en Irak jusqu’aux derniers jours de la communauté juive. Il arrive, mais le cas est rare, que l’expulsion soit ordonnée. Après avoir subi une vie impossible, le départ est vécu comme une délivrance. Les expulsions (en particulier d’Égypte) sont maquillées en départs volontaires comme en Irak. Elles s’accompagnent toujours de violences. Le départ forcé d’Égypte, fin novembre 1956, aurait été planifié par le département des Affaires juives (dirigé par un ancien nazi), une branche du ministère de l’Intérieur qui a rassemblé un dossier sur chaque individu et sur chaque « entreprise juive ». Au moment de partir, chacun doit, une arme dirigée sur lui, signer une déclaration attestant qu’il s’en va de son plein gré [1].

Le cheminement du judéo-fascisme de Ben Gvir et, au-delà, de l’appareil d’État israélien, est aisément identifiable : il s’agit d’étendre à l’ensemble de la population palestinienne la politique menée au camp de Sde Teiman et, de la sorte, d’appliquer aux Palestiniens ce qui fut appliquée aux Juifs d’Irak, d’Égypte ou de Syrie.

C’est ce que Yeshayahu Leibowitz anticipait, dès les années 1980, lorsqu’il évoquait une filiation « judéo-nazie » en voie d’emporter le sionisme. Il n’a cependant jamais renoncé à se définir lui-même comme « sioniste ». Car il ne s’agissait assurément pas d’embrasser la cause d’un nationalisme arabe dont les ressorts n’étaient pas moins fascistes, sinon « nazis ». Le partage du territoire en deux États qu’il appelait de ses vœux semble une option rendue caduque par la politique de colonisation menée depuis des décennies en « Judée-Samarie ». L’alternative est donc aujourd’hui plutôt la suivante : ou bien se convertir au judéo-fascisme, en disciple des formateurs nazis de l’appareil répressif des régimes arabes, ou bien embrasser la cause binationale israélo-palestinienne et, d’un même pas, – au nom d’une certaine mémoire dorénavant juive aussi bien que palestinienne - se dresser contre le fascisme, d’où qu’il vienne. Bref, contre ceux qui s’évertuent à opposer les signifiants « juif » et « arabe », il s’agit de mettre en évidence la puissante mimétique qui, politiquement, les structure, et d’un même pas de se dégager des fausses contradictions, afin de mettre au jour l’antagonisme véritable : l’égalité israélo-palestinienne surmontant l’affrontement phallique de deux fascismes « bonnets blancs, blancs bonnets ».

Ivan Segré

[1Georges Bensussan, Juifs en pays arabes. Le grand déracinement. 1850-1975, Tallandier, 2012, 2021, p. 824-826.

Ivan Segré est philosophe et talmudiste
lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :