Une étrange alliance - Islamophobie et judéophobie

Ivan Segré

Ivan Segré - paru dans lundimatin#181, le 4 mars 2019

Ivan Segré a adressé à lundimatin un court opuscule (110 000 signes) qu’il destinait initialement à la publication, mais du fait des événements récents, qui ont vu la question de l’antisémitisme resurgir au premier plan, notamment médiatique, il lui a paru pertinent de le diffuser sur notre site en accès libre. A partir de l’analyse d’un cas d’école, le livre d’Oriana Fallaci « La rage et l’orgueil » (2002) et sa réception en France à l’époque, Ivan Segré montre que la lutte contre la judéophobie doit être impérativement solidaire de la lutte contre l’islamophobie, et vice-versa, sans quoi la xénophobie régnera en maître, pour le malheur tant des juifs que des arabo-musulmans et aussi, bien sûr, des hommes et des femmes de toutes races et confessions qui partagent un même axiome égalitaire et antiraciste.

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« La notion, a priori paradoxale, de racisme de gauche (idéologiquement) ou de racisme populaire ou ouvrier (socialement) est ici cruciale pour appréhender la réalité de l’islamophobie en tant que métastase de l’antisémitisme. Car il ne fait aucun doute que ce qui fait dans l’histoire de l’Europe la virulence toute particulière de l’antisémitisme et de ce dernier le terreau par excellence des totalitarismes et des populismes fascisants, c’est qu’il était devenu le lieu privilégié d’un délire consensuel, interclassiste, où l’élite et la plèbe, la droite et la gauche, les patrons et les travailleurs pouvaient communier. Contre les Juifs cosmopolites, immigrants pouilleux, agitateurs révolutionnaires, destructeurs du vieux monde et de l’ordre social établi, hordes asiatiques, c’est le racisme conservateur de la droite nationaliste qui se mobilise, tandis que de l’autre côté les victimes de l’ordre bourgeois identifient les Juifs au pouvoir de l’argent et que les anticléricaux reconnaissent dans le judaïsme tout ce qu’ils haïssent dans le christianisme. »

Ilan Halevi, Islamophobie et judéophobie. L’effet miroir

Prologue

Dans de précédents écrits, je me suis intéressé plus particulièrement à l’islamophobie ; dans d’autres, à la judéophobie ; dans celui-ci, je m’intéresse à l’un comme l’autre, à leur étrange alliance. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, disons un mot de la méthode.

On distingue communément en sciences humaines les études quantitatives et qualitatives. Le quantitatif permet de déceler les tendances lourdes ; le qualitatif, n’ayant pas ce pouvoir puisqu’il se focalise sur un point, permet en revanche d’entrer dans le détail, de donner de la chair aux mots, aux notions.

L’étude qui suit est qualitative et relève de ce qu’on pourrait caractériser comme une micro-histoire d’ordre principalement exégétique : je me saisis de faits précis, circonscrits, de nature textuelle et j’en produis une analyse. Alain Badiou, évoquant l’un de mes livres, parla de « sociologie littérale [1] ». Ce qui importe en effet à l’analyse qualitative - disons « littérale » pour ce qui me concerne - n’est pas tant le général, soit ce que chacun peut voir pour peu qu’il prenne un peu de recul et qu’il observe, la tête froide, le déroulement des affaires humaines, c’est plutôt ce que chacun peut ne pas voir, qui est celé dans le détail de la lettre et cependant possède la forme du tout.

*

On tend aujourd’hui à situer la judéophobie à « gauche » du spectre idéologique, l’islamophobie à « droite ». Toutefois, ni les uns ni les autres ne se désignent comme tels, « judéophobes » ou « islamophobes » ; ils sont bien au contraire, à les en croire, sains d’esprit, courageux et lucides, rationalistes et irrespectueux des opinions établis, en un mot : savants.

De fait, la plupart sont grossiers et lâches. Certains, il est vrai, sont plus raffinés ; il en est même une poignée qu’on excuserait volontiers, tant ils peuvent être, par ailleurs, attachants. Prenons le cas de cet islamophobe patenté, Michel Houellebecq. Son roman Plateforme (2001) raconte une histoire d’amour inopinée sur fond de tourisme sexuel en Thaïlande et sa fin tragique à la suite d’un attentat islamique. Dans un passage du livre, le narrateur rapporte les propos d’un guide touristique égyptien au sujet de l’islam :

« Quand je pense que ce pays a tout inventé !... s’exclamait-il en désignant d’un geste la vallée du Nil. L’architecture, l’astronomie, les mathématiques, l’agriculture, la médecine… (il exagérait un peu, mais c’était un Oriental, et il avait besoin de me persuader rapidement). Depuis l’apparition de l’islam, plus rien. Le néant intellectuel absolu, le vide total. Nous sommes devenus un pays de mendiants pouilleux. […] Il faut vous souvenir, cher Monsieur (il parlait couramment cinq langues étrangères : le français, l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le russe), que l’islam est né en plein désert, au milieu de scorpions, de chameaux et d’animaux féroces de toutes espèces. Savez-vous comment j’appelle les musulmans ? Les minables du Sahara. Voilà le seul nom qu’ils méritent. Croyez-vous que l’islam aurait pu naître dans une région aussi splendide ? (il désignait de nouveau la vallée du Nil, avec une émotion réelle). Non, Monsieur. L’islam ne pouvait naître que dans un désert stupide, au milieu de Bédouins crasseux qui n’avaient rien d’autre à faire – pardonnez-moi – que d’enculer leurs chameaux. Plus une religion s’approche du monothéisme, songez-y bien, cher Monsieur -, plus elle est inhumaine et cruelle ; et l’islam est, de toutes les religions, celle qui impose le monothéisme le plus radical. Dès sa naissance, il se signale par une succession ininterrompue de guerres d’invasion et de massacres ; jamais, tant qu’il existera, la concorde ne pourra régner sur le monde. Jamais non plus, en terre musulmane, l’intelligence et le talent ne pourront trouver leur place ; s’il y a eu des mathématiciens, des poètes, des savants arabes, c’est tout simplement parce qu’ils avaient perdu la foi [2]. »

Cette diatribe anticléricale à forte connotation xénophobe, on la retrouve, presque mot pour mot, à l’autre pôle, celui des judéophobes patentés, dont certains – une poignée - sont tout aussi attachants que le romancier conservateur. Prenons pour exemple un texte de l’écrivain anarchiste Alain Guyat paru dans Lundimatin (un site d’information ami) en décembre 2016 et intitulé « Haut les tartes ! Bas les masques ». Il commence comme suit :

« Trois mille ans de puissance étatique, foncière, militaire, religieuse et patriarcale suffisent pour nous en convaincre : ce qui caractérise le pouvoir, c’est qu’il ne sort de son antre qu’habillé, maquillé, enrobé, enveloppé, enduit. Le pouvoir avance toujours masqué, sous le drap pesant de la pourpre sénatoriale, sous l’aigle et le laurier de la Rome impériale, sous le postiche du pharaon, sous la couche épaisse du fard télévisuel. Et ce que tout gouvernant redoute le plus, ce n’est pas tant qu’on l’orne, qu’on le barbouille ou qu’on le couvre, mais au contraire, qu’on le dé-masque. La première affaire de ce genre est rapportée il y a trois mille ans dans cette sous-littérature pesante et interminable rédigée par et pour des chameliers schizophrènes, phallocrates et incestueux : la Bible. »

L’analyse anarchiste du pouvoir d’Etat opère ici en deux temps : il est d’abord question de l’histoire antique, plus précisément des premières formes impériales du pouvoir politique (« l’aigle et le laurier de la Rome impériale », « le postiche du pharaon »), puis il est question de « la Bible ». On passe ainsi de formes historiques du pouvoir à un texte qui leur est plus ou moins contemporain, et la logique qui sous-tend ce passage est la suivante : la « loi » constitutive des pouvoirs impériaux (Rome et Egypte en l’occurrence) n’est autre que la « loi » consignée dans la Bible. Le judaïsme biblique, explique en effet Guyat, est « la première affaire de ce genre ». L’Egypte pharaonique ayant précédé l’écriture de la Bible, la préséance n’est cependant pas chronologique, elle est formelle : la Bible serait la première mise en forme aboutie, délibérée, des fourberies de la « puissance étatique, foncière, militaire, religieuse et patriarcale ». Et Guyat d’en donner aussitôt pour preuve l’histoire de Noé :

« Noé y apparaît, chef de la dernière troupée d’humains ayant survécu au Déluge. A peine a-t-il le temps d’inventer la viticulture qu’il finit saoul comme une vache, vautré à loilpé sous sa guitoune. Découvert en l’état par son fils Cham, ce dernier, voyeur malgré lui, sera puni par une bien saloparde malédiction de la part de dieu et réduit en esclavage. Notons déjà l’embrouille bien glandilleuse : on ne sanctionne pas celui qui porte le masque de la grandeur et qui l’oublie au fond des ouatères en s’en revenant d’aller vomir ; on condamne le témoin de la nudité du roi. Belle endauferie… »

Le guide égyptien de Houellebecq, on l’a vu, oppose l’Egypte pharaonique, civilisation supérieure, à l’islam, religion stupide. Mais hormis cette divergence de vue au sujet de l’Egypte des pharaons, il définit le Coran comme Guyat définit la Bible : une « sous-littérature de chameliers ». Et on peut parier que l’un et l’autre tomberaient d’accord : rien de substantiel ne distingue le Coran musulman de la Bible juive. On peut du reste le vérifier, car s’il n’est pas question de Mahomet dans le texte de Guyat, il est en revanche question de Moïse dans celui de Houellebecq. Introduisant le personnage égyptien qui tient le rôle de l’islamophobe, le narrateur, qui discute avec des collègues d’un programme touristique pour une agence de voyage, évoque les circonstances de leur rencontre :

« Les vacanciers de Marrakech feraient un peu de chameau. Ceux de Sharm-el-Sheikh pourraient observer les poissons rouges, ou excursionner dans le Sinaï, sur le site du buisson ardent, là où Moïse avait ‘pété les plombs’, selon l’expression imagée d’un Egyptien que j’avais rencontré trois ans plus tôt lors d’une excursion en felouque dans la Vallée des Rois. [3] »

Une fois établi le caractère psychotique de l’homme Moïse, reste à comparer la manière dont juifs et musulmans « pètent les plombs ». Or, il est question des Juifs au terme du roman, indirectement, mais de manière à l’évidence ciblée. Après l’assassinat de sa bien-aimée par un commando islamiste en Thaïlande, le narrateur perd le goût de vivre et se pose alors à lui la question du ressentiment :

« On peut certainement rester en vie en étant simplement animé par un sentiment de vengeance ; beaucoup de gens ont vécu de cette manière. L’islam avait brisé ma vie, et l’islam était certainement quelque chose que je pouvais haïr ; les jours suivants, je m’appliquai à éprouver de la haine pour les musulmans. J’y réussissais assez bien, et je recommençai à suivre les informations internationales. Chaque fois que j’apprenais qu’un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien, ou une femme enceinte palestinienne, avait été abattu par balles dans la bande de Gaza, j’éprouvais un tressaillement d’enthousiasme à la pensée qu’il y avait un musulman de moins. Oui, on pouvait vivre de cette manière [4]. »

De même que les terroristes islamistes massacrent indistinctement hommes, femmes (y compris enceintes) et enfants dans un hôtel de la côte thaïlandaise, de même les Israéliens dans la bande de Gaza. Les deux extrêmes, comme on a coutume de dire, se rejoignent : islam et judaïsme aux yeux du naïf lecteur ; islamophobie et judéophobie à ceux de l’analyste. Et c’est donc, en l’occurrence, le mot « chameliers » qui opère la jonction. Car Juifs ou Arabes, après tout, ils sont « sémites », si on entend par là le surgissement d’un alphabet écrit de droite à gauche et énoncé « en plein désert, au milieu de scorpions, de chameaux et d’animaux féroces de toutes espèces ». L’écrivain de droite comme de gauche en tombent d’accord : Bible ou Coran, de ce désert oriental ne pouvait sortir qu’une « sous-littérature pesante et interminable rédigée par et pour des chameliers schizophrènes, phallocrates et incestueux ».

On relèvera sans peine ce que le jugement de l’Egyptien de Houellebecq, célébrant les beautés touristiques de la vallée du Nil, doit à un rapport de classe, le prolétaire égyptien caressant l’oreille de son interlocuteur « blanc » à la manière d’une masseuse thaïlandaise [5] ; de même, on relèvera sans peine ce que le jugement de Guyat doit à ce même rapport de classe, le « chamelier » ne pouvant qu’apparaître sous les traits d’une brute sous-développée, schizophrène, phallocrate et incestueuse aux yeux de la petite bourgeoisie occidentale. Mais est-ce un rapport de « classe » qui s’exprime de la sorte ou un rapport de « race » ? Le pouvoir de « classe », parce qu’il s’efforce de paraître naturel et parce qu’en outre les formations ethniques et les formations sociales se recoupent en bien des points, tend à prendre la forme d’un pouvoir racial, qui peut être brutalement ethnique ou plus insidieusement culturel. Ainsi, sous la plume de Raoul Vaneigem, c’est le signifiant « circoncision » plutôt que « chameliers » qui opère la jonction. Dans son essai de 1999, Pour une internationale du genre humain, il paraît en effet reprendre à son compte l’antique argument de Paul au sujet de cette circoncision juive qui dresserait une « barrière » entre les hommes :

« L’humain tolère tout, sauf l’inhumanité. Rien ne nous convaincra d’admettre les comportements barbares véhiculés par de prétendues spécificités culturelles : mépris de la femme, maltraitance des enfants, mutilations sexuelles. Le charme du folklore tient à ce qu’il offre d’agrément au vivant. Il n’st autorisé en aucun à justifier l’infibulation somalienne, l’excision africaine, la circoncision juive et musulmane, la tradition misogynique, la mise à mort rituelle des corridas, la tuerie cynégétique, l’imbécillité de terroir stratifiée par des siècles de mentalité agraire [6]. »

La « circoncision juive et musulmane » serait du même ordre, inhumain, que l’ablation du clitoris, la suture des lèvres du vagin ou autres mutilations du corps et de l’esprit. La différence est pourtant aisément identifiable, la circoncision n’étant guère plus mutilante qu’un tatouage ou un piercing. C’est donc l’argument de Paul qui, manifestement, surdétermine le propos de Vaneigem :

« Rappelez-vous donc qu’autrefois, vous les païens – qui étiez tels dans la chair, vous qui étiez appelés « prépuce » par ceux qui s’appellent « circoncision », [...] d’une opération pratiquée dans la chair ! – rappelez-vous qu’en ce temps-là vous étiez sans Christ, exclus de la cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse, n’ayant ni espérance ni Dieu en ce monde ! » (Épître aux Ephésiens, 2, 11-16 [7])

Dans le cas du texte de Guyat également l’anomalie saute aux yeux, puisqu’on y transite comme par enchantement d’un plan historique, matériel (« Rome impériale » et « pharaon ») à un plan textuel, fabuleux (« la Bible »), l’idée étant que la « loi » consignée dans la Bible hébraïque (ou Ancien Testament) est celle-là même qui est constitutive des pouvoirs impériaux de l’antiquité égyptienne et romaine. Or, comment est-ce possible ? Certes, la Bible est un produit de l’histoire et ses rédacteurs étaient des hommes en chair et en os. Peut-être formaient-ils une bande de chameliers débiles ; peut-être pas. Mais quoi qu’il en soit, ils n’avaient ni le pouvoir des pharaons, ni celui des empereurs romains. Aussi, comment passe-t-on d’une poignée de scribes plus ou moins « chameliers » à la « Rome impériale » ou, en amont, à « l’Egypte pharaonique » ? La réponse de Guyat tient en trois mots : « schizophrènes, phallocrates et incestueux ». Autrement dit, une même composition d’affects caractériserait les chameliers rédacteurs de la Bible (ou du Coran) d’une part, les empereurs romains comme les pharaons égyptiens d’autre part.

À s’en tenir à un point de vue immédiatement matérialiste, historique et social, la transition paraît pourtant bien hasardeuse puisqu’à l’évidence ce n’est pas un même ethos qui, dans l’antiquité, caractérise des « chameliers » d’une part, des classes dirigeantes romaines ou égyptiennes d’autre part. Pour que l’antagonisme entre des « chameliers » nomades et des empereurs ou des pharaons sédentaires ne joue pas, pour que la transition soit possible des uns aux autres, comme par enchantement, il faut nécessairement se situer à un très haut niveau de généralité, d’abstraction ; et juger en outre que tous ces chameliers circoncis n’avaient d’autre idée en tête que la prise du pouvoir.

I
La rage et l’orgueil,
Ou la résistible ascension d’une maladie de la mort

Nous sommes après le 11 septembre 2001, après aussi les attentats de Madrid, Londres, Paris, Nice, Bruxelles ou Barcelone. J’ouvre le livre d’une femme de prime abord irréprochable. C’est une adresse aux musulmans, dont voici un extrait :

Mais vous vous êtes laissé gagner lentement à tel point qu’un préjugé tenace est né : tous les musulmans sont islamistes. Désormais, lorsque vous ne l’êtes pas, vous devez le prouver. Vous qui rêviez de vous fondre dans la République, vous voilà redevenus musulmans au sens intégriste du terme. Mais le pire pour moi n’est pas là. Après tout, vos renoncements vous regardent. Le pire, c’est mon regard lorsque dans la rue je croise un musulman portant la barbe. Cet instant furtif où je m’arrête pour le regarder. Le pire, c’est la disparition de mon indifférence vis-à-vis de vous, le possible prélude de ma ruine intérieure.

Que penser d’un tel écrit ? Est-ce l’expression d’un courage féministe ou d’une lâcheté xénophobe ? Il y est question des musulmans coupables de s’être laissé gagner par l’islamisme et des conséquences policières qui en résultent, enfin du « pire » qui n’est pas le renoncement du musulman, sa trahison, son intégrisme, mais ce que cela provoque chez l’écrivain français, européen, occidental, contraint aujourd’hui de haïr les musulmans tandis qu’hier ils lui étaient indifférents. Argument imparable : l’étranger est donc responsable de la maladie du xénophobe, de sa « ruine intérieure ». Comme le faisait observer Raymond Aron commentant, ironique, un propos du général De Gaulle au sujet, cette fois, des Juifs : « Bien sûr, il y a longtemps que nous le savons : sur les persécutés retombe la responsabilité de la persécution [8] ». Du judéophobe à l’islamophobe, une même méditation se prolonge, se relaie. Méditation d’esprits confus, de corps désorientés. Triste mélodie d’un insatiable ressentiment.

*

De la révolution chi’ite de 1979 en Iran - qui renversa le régime pro-occidental du Shah, lui-même issu d’un coup d’Etat fomenté par la CIA contre le démocrate Mossadegh parce qu’il avait nationaliser le pétrole iranien (1953) – jusqu’à Soumission de Michel Houellebecq paru début 2015, roman de politique fiction narrant les frasques sexuelles du narrateur avec une juive sur fond de montée au pouvoir en France d’un imaginaire parti de la fraternité musulmane, la focalisation du débat sur l’islam a pris de multiples formes. L’une des plus instructives dans le cas français, et a fortiori italien, est sans aucun doute le livre d’Oriana Fallaci La rage et l’orgueil paru en France (chez Plon) en mai 2002. La célèbre journaliste l’écrivit d’une traite dans les semaines qui suivirent les attentats du 11 septembre 2001, à l’évidence sous le coup de la colère et de la maladie (elle était atteinte d’un cancer). Acte courageux pour les uns, lâcheté xénophobe pour les autres, son livre permet d’examiner le clivage qui traverse aujourd’hui l’intellectualité française et peut-être plus largement européenne, voire occidentale : « islamo-progressistes » versus « islamophobes ». Par « islamo-progressistes », nous entendons désigner ceux qui ont combattu aux côtés des musulmans contre l’écrit xénophobe de la journaliste italienne ; par « islamophobes », ceux qui ont combattu aux côtés de La rage et l’orgueil contre les « islamo-progressistes ».

Pour tracer la ligne de partage entre le normal et le pathologique (la phobie), il faut en effet de revenir à ce livre et à sa réception non seulement en Italie, où il fut un best-seller (800 000 exemplaires vendus en quelques mois [9]), mais aussi en France. Inutile, sans doute, d’entrer dans le détail d’une longue et fastidieuse litanie de reproches, d’invectives, parfois d’obscénités adressée aux musulmans – appelés « fils d’Allah » - immigrés en Europe ou demeurés dans leur pays d’origine. On résumera l’essentiel en disant que selon Fallaci le terrorisme islamiste n’est pas un dévoiement de l’Islam, une réaction criminelle à un ensemble de questions notamment sociales, économiques et politiques, mais l’expression aboutie d’une religion dont le contenu dogmatique véhicule un obscurantisme barbare et monocorde depuis son apparition au VIIe siècle de l’ère commune jusqu’à nos jours. À titre d’exemple, page 134 de La Rage et l’orgueil, elle écrit : « (...) Oussama Ben Laden et les Talibans (je ne me lasserai jamais de le répéter) ne sont que la manifestation la plus récente d’une réalité qui existe depuis mille quatre cents ans. Une réalité sur laquelle l’Occident ferme inexplicablement les yeux ».

Il s’agit donc d’ouvrir les yeux de « l’Occident » : une invasion arabo-musulmane est en cours, dont les formes diverses (immigration, natalité galopante, terrorisme) relèvent d’une même stratégie : faire de l’Europe, cœur historique de la civilisation occidentale, une « Eurabie ». C’est le constat dressé dès l’avant-propos Au Lecteur  : « Vous ne comprenez pas, vous ne voulez pas comprendre, qu’une Croisade à l’envers est en marche. Une guerre de religion qu’ils appellent Djihad, Guerre Sainte. Vous ne comprenez pas, vous ne voulez pas comprendre, que l’Occident est pour eux un monde à conquérir. A châtier, soumettre à l’Islam [10] ». L’enjeu de cette guerre larvée, sinon déclarée entre l’Occident chrétien et l’Orient islamique est donc la survie et la pérennité de la Civilisation, une fois posé que l’Islam est une barbarie et le Coran un appel à la haine, au pillage et au meurtre. La conquête de l’Occident par l’islam étant d’ores et déjà engagée, il ne reste d’autre alternative que la résistance ou la mort. Au totalitarisme nazi a ainsi succédé le totalitarisme islamique, incarné non seulement par les « djihadistes » du 11 septembre mais par tous les musulmans qui s’affirment comme tels, d’une manière ou d’une autre. Car être musulman, c’est être barbare, qu’on soit armé ou désarmé, homme, femme ou enfant, immigré en Europe, étudiant en Egypte, paysan en Palestine, ouvrier en Algérie, ayatollah en Iran ou émir dans le Golfe persique.

Pourtant, est-ce bien un livre « islamophobe » ou s’y trouverait-il une « part de vérité », l’islam n’étant pas vraiment une civilisation, à défaut d’être une pure et simple barbarie ? Discuter ce point ne s’impose pas : quiconque est un tant soit peu historien ou curieux des civilisations étrangères sait que l’émergence de l’islam correspond à une formidable avancée civilisationnelle et que son histoire multiséculaire est faite d’ombre et de lumière, comme c’est le cas du christianisme, la religion d’empire immédiatement concurrente. Le texte de Fallaci, sans discussion possible, est donc de fond en comble xénophobe, ou encore ethnocentriste, au sens où Lévi-Strauss se plaisait à observer que l’ethnocentrisme est le lait dont se nourrissent les progénitures de toutes les ethnies du monde :

« Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les « sauvages » (ou ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. On sait, en effet, que la notion d’humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n’est nullement certain – l’histoire récente le prouve – qu’elle soit établie à l’abri des équivoques ou des régressions » (Race et histoire, 1952).

Convient-il de passer au crible des études « décoloniales » l’affirmation de Lévi-Strauss selon laquelle l’Europe serait l’espace civilisationnel au sein duquel la notion d’humanité aurait « atteint son plus haut développement » ? Sans doute. Mais en attendant, le livre de Fallaci témoigne donc « des équivoques ou des régressions » dont les sociétés occidentales sont capables. Certes, la journaliste affirme à plusieurs reprises que l’islam n’est pas une race mais une religion et qu’en conséquence ses invectives ne sauraient être qualifiées de « racistes » ; ce qui ne l’empêche toutefois pas de nommer « Eurabia » le but de la conquête islamique, après s’être interrogé sur ce « quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûtent les femmes de bon goût ». Dès lors, le constat s’impose : c’est une prose sordide, à l’évidence pathologique. Et pourtant certains, et non des moindres, y ont entendu le chant d’une femme victorieuse de la mort, à commencer par Robert Misrahi, éminent philosophe, spécialiste de Spinoza, qui dans un numéro de Charlie Hebdo daté du 23 octobre 2002 rendit compte en ces termes du livre xénophobe :

« On découvre ainsi qu’Orianna Fallaci est non seulement une authentique femme libre athée et progressiste, indépendante et courageuse, mais qu’elle est aussi un véritable écrivain. Son écriture est à la fois à la première personne et soucieuse d’universel, elle est dynamique et syncopée, violente dans la forme et inspirée dans le fond par un amour brûlant : celui de la vérité au service de la vie libre. »

Quinze ans plus tard, c’est en ces mêmes termes, quasiment mot pour mot, que d’autres exaltent la prose de Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), auteur d’un livre intitulé Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire [11]. Effet de miroir singulier, d’autant que Bouteldja eut pu tout aussi bien intituler son livre La rage et l’orgueil et Fallaci le sien Les Musulmans, les Juifs et nous. Car, s’il est principalement question des « fils d’Allah » dans le livre de la journaliste italienne, il est aussi, par endroit, question des « fils de Moïse ». C’est du reste une expérience fort instructive que d’examiner de près le discours de Fallaci à l’endroit des Juifs, sorte de basse continue, discrète mais tenace, de son islamophobie.

*

Dans La rage et l’orgueil, l’Europe et l’Amérique occupent une position commune, celle d’une Civilisation menacée par l’islam, de Los Angeles à Moscou. C’est le thème principal du livre, traçant une ligne de démarcation entre « eux » et « nous » :

« Certains ne sont ni contents ni mécontents. Ils s’en foutent. L’Amérique est loin, disent-ils. Entre l’Europe et l’Amérique il y a un océan d’eau. Oh, non, mes chers : vous vous trompez. Il y a un filet d’eau. Car lorsque le destin de l’Occident est en jeu, lorsque la survie de notre civilisation est en danger, l’Amérique c’est nous. Les Etats-Unis c’est nous. Nous Italiens, nous Français, nous Anglais, nous Allemands, nous Suisses, nous Autrichiens, nous Hollandais, nous Hongrois, nous Slovaques, nous Polonais, nous Scandinaves, nous Belges, nous Espagnols, nous Grecs, nous Portugais...Et aussi, nous Russes qui, grâce aux musulmans de la Tchétchénie avons déjà eu notre portion des massacres. Les massacres de Moscou. Si les Etats-Unis s’écroulent, l’Europe s’écroule. L’Occident s’écroule. Nous nous écroulons. [12] »

Concernant les « massacres » commis par des musulmans Tchétchènes à Moscou, on lit sur l’encyclopédie Wikipedia : « Une série de cinq attentats en Russie en 1999 contre des immeubles d’habitations entre le 31 août et le 16 septembre 1999 dans plusieurs villes de l’ouest du pays font au moins 290 morts et un millier de blessés. Ces attaques commises à l’explosif et à la voiture piégée sont officiellement attribuées par les autorités russes à des indépendantistes Tchétchènes. Cependant, plusieurs observateurs indépendants prétendent au contraire que les autorités russes auraient organisé ces attentats pour justifier l’invasion du Daghestan par celles-ci à partir du 7 août, et le déclenchement de la Seconde guerre de Tchétchénie ». Il se pourrait donc que les musulmans tchétchènes aient bon dos… Quoi qu’il en soit, si le « nous » énoncé par Fallaci comprend explicitement les Américains, les Européens et les Russes, comprend-il pareillement les Israéliens ? Autrement dit : est-ce que l’Occident qui court de Los Angeles à Moscou passe par Tel Aviv ? La question de « l’Identité culturelle » de l’Europe est évoquée en fin d’ouvrage [13] :

« Cette Europe clownesque et stupide qui fornique avec les pays arabes et qui pour empocher leurs pétrodollars parle d’ « Identité culturelle » avec le Moyen-Orient... (Que veut dire Identité culturelle avec le Moyen-Orient, race de filous ?!? A la Mecque ? A Bethléem, à Damas, à Beyrouth ? Au Caire, à Téhéran, à Bagdad, à Kaboul ?!?). »

L’affirmation d’une « Identité culturelle » partagée entre l’Europe et le Moyen-Orient est ainsi violemment récusée par la journaliste, qui y voit même un « suicide de l’Europe » deux pages plus loin [14]. Qu’en est-il des Israéliens, dès lors qu’ils ne sauraient bâtir un pont entre l’Europe et le Moyen-Orient, l’Occident chrétien et l’Orient islamique, sans contribuer par là même au « suicide de l’Europe » ? La question se pose d’autant plus que la place d’Israël est manifestement ambiguë dans l’esprit des élites européennes, ainsi que le remarquait André Glucksmann dans un livre intitulé Le discours de la haine  :

« Divers dérapages manifestent qu’une vulgate du Quai d’Orsay tient Israël pour une épine plantée au cœur du « monde arabe ». On se souvient de la sortie d’un ambassadeur de France à Londres sur le « shitty little country...Why should the world be in danger of World War III because of those people » (...). Quand Silvio Berlusconi proposa ex abrupto d’étendre l’Europe à la Russie, la Turquie et Israël, il lui fut répondu côté français : pourquoi Israël ? « il n’y a aucun lien géographique » (ce qui est vrai), aucun lien « ni historique ni culturel entre Israël et l’Europe » (ce qui est un comble d’analphabétisme volontaire) [15]. »

La position d’Israël apparaît donc doublement problématique : il n’appartient ni au monde arabe (étant plutôt « une épine plantée au cœur du monde arabe »), ni à l’Europe (n’ayant de lien « ni géographique, ni historique ni culturel ») ; d’où la conclusion qu’un tel Etat ne peut être qu’une cause de conflit potentiellement mondial, autrement dit un problème, d’autant plus s’il n’a pas vocation à servir de pont entre l’Occident chrétien et l’Orient islamique. Est-ce également la conclusion de Fallaci ? Elle soutient par ailleurs qu’au nazisme a succédé l’islam. (C’est notamment au nom de son passé de résistante et de fille de résistante qu’elle appelle à combattre l’islam). Or, suivant cette analogie, le combat d’Israël paraît être solidaire de celui de l’Occident. C’est du moins sur cette note qu’elle entame sa longue diatribe :

« Tu me demandes de parler, cette fois. Tu me demandes de rompre au moins cette fois le silence que j’ai choisi. Le silence que depuis des années je m’impose pour ne pas me mélanger aux cigales. Et je le fais. Parce que j’ai appris qu’en Italie certains se félicitent de ce qui s’est passé comme l’autre soir, à la télévision, se félicitaient les Palestiniens de Gaza. « Victoire ! Victoire ! ». Hommes, femmes, enfants. (En admettant que quiconque fait une chose pareille puisse être qualifié d’homme, femme, enfant) [16]. »

L’indignation que suscitent les cris de « victoire » de Palestiniens de Gaza qui, sous la plume de Fallaci, deviennent « les » Palestiniens de Gaza, place d’emblée Israël aux côtés de l’Amérique dans le combat contre l’Islam, car si « certains » italiens se sont félicités des attentats du 11 septembre, ce sont tous « les palestiniens de Gaza » qui criaient « victoire ». Est ainsi suggérée une analogie entre le combat d’Israël contre « les palestiniens de Gaza » et celui de l’Amérique contre les terroristes du 11 septembre, étant entendu que « les Palestiniens de Gaza » qui crient « Victoire » ne méritent pas plus que les terroristes du 11 septembre la qualification « d’homme, femme, enfant ». Autrement dit, les victimes israéliennes du terrorisme palestinien et les victimes nord-américaines du 11 septembre sont les victimes d’une agression de même nature de la part d’un même ennemi : l’islam. C’est sur cette base que des intellectuels attachés à la défense du sionisme et à la lutte contre l’antisémitisme ont cru pouvoir sceller une alliance avec l’islamophobie de Fallaci : Israël appartient à la Civilisation occidentale victime de la barbarie islamique. En témoigneraient les atrocités commises par des combattants de l’Islam : « Aux militaires soviétiques, ils sciaient les jambes et les bras, t’en souviens-tu ? Un petit vice auquel ils s’étaient déjà livrés au Liban, sur des prisonniers chrétiens et juifs [17] ». Les « prisonniers chrétiens et juifs » sont ainsi pareillement victimes de la barbarie islamique. Et l’appartenance d’Israël à l’Occident paraît définitivement acquise page 134, lorsque Fallaci interroge : « Est-elle dirigée seulement contre les chrétiens et les Juifs, contre l’Occident, l’avidité des fils d’Allah ? » Se dresser « contre l’Occident », c’est donc se dresser contre « les chrétiens et les Juifs ». Enfin, page 186, dénonçant la gauche européenne, Fallaci revient ultimement sur la communauté de destin entre Israéliens et Occidentaux :

« La mode ou bien la tromperie qui au nom de l’Humanitarisme (sic) absout les délinquants et condamne les victimes, pleure sur les Talibans et crache sur les Américains, pardonne tout aux Palestiniens et rien aux Israéliens. Et qui au fond aimerait revoir les Juifs exterminés dans les camps de Dachau et Mauthausen. »

Le fait paraît donc solidement établi : sous la plume de Fallaci, « l’Occident » comprend les Américains, les Européens et les Juifs. Et c’est donc la raison pour laquelle des apôtres de la défense du sionisme et de la lutte contre l’antisémitisme ont célébré, à l’instar de Misrahi, le « courage intellectuel » de l’auteur de La rage et l’orgueil. Ils nous paraissent toutefois être allés un peu vite en besogne, car cette appartenance d’Israël à l’Occident est beaucoup plus ambigüe qu’il n’y paraît. Prenons le cas de Jérusalem. Si l’ « Identité culturelle » de l’Europe ne passe pas par Bethléem, Damas ou Beyrouth, où l’on concèdera à Fallaci qu’en guise de chrétiens il n’y a guère que des Arabes, en revanche un détour par Jérusalem s’impose, l’islam étant en guerre « contre les chrétiens et les Juifs ». De la ville trois fois sainte, il est question brièvement aux pages 89-90 lorsqu’ouvrant une parenthèse, Fallaci s’adresse au plus saint des hommes :

« (Permettez-moi une question, Votre Sainteté : est-il vrai qu’il y a quelque temps Vous avez demandé aux fils d’Allah de Vous pardonner les Croisades lancées par vos prédécesseurs pour récupérer le Saint-Sépulcre ? Ah oui, c’est vrai ? Mais les fils d’Allah Vous ont-ils demandé pardon de l’avoir pris, le Saint Sépulcre ? (...) Vous demandez pardon à des envahisseurs qui vous volent le Saint Sépulcre et qui voudraient vous prendre le Vatican ?!?). »

Il y a d’un côté des musulmans qui « volent le Saint Sépulcre », de l’autre un Pape qui demande à ces mêmes musulmans de « [Lui] pardonner les Croisades ». Histoire grotesque, puisque le Pape n’a pas à demander pardon, sachant que le Saint-Sépulcre lui appartient et qu’il est légitime de chercher à récupérer ce qui vous appartient, d’autant plus légitime que ce n’est là qu’un œuf dans la main du voleur, l’islam conquérant ayant pour objectif, au-delà de Jérusalem, le Vatican (où mènent tous les chemins…). Ce qui toutefois est singulier, c’est l’emploi du présent à cet endroit du texte : « des envahisseurs qui vous volent le Saint-Sépulcre et qui voudraient vous prendre le Vatican ». L’action de voler le Saint-Sépulcre, à en croire Fallaci, se poursuivrait donc jusqu’à aujourd’hui. Ce serait d’actualité, par différence avec ce qui appartient au passé, comme « d’avoir mis sous leur joug et pendant presque huit siècles la très catholique péninsule ibérique, tout le Portugal et les trois quarts de l’Espagne [18] ». Les musulmans volent-ils aujourd’hui le Saint-Sépulcre comme ils ont volé hier la péninsule ibérique ? La difficulté posée par le texte de Fallaci requiert ici toute notre attention.

S’il s’agit du Saint-Sépulcre au sens strict, personne ne l’a jamais volé au Pape, sinon éventuellement les Eglises concurrentes (Protestantisme ou Orthodoxie). Par conséquent, il ne peut s’agir du Saint-Sépulcre au sens strict mais bien de sa mise sous tutelle par une force occupante, soit la redoutable question de la souveraineté politique sur les Lieux Saints des trois monothéismes situés à Jérusalem, et plus précisément dans la Vieille Ville, dont la prise par les Croisés était la condition sine qua non d’une libération du Saint-Sépulcre. Retraçons brièvement l’histoire de la souveraineté politique sur Jérusalem. Samuel Seguev, dans un livre écrit au lendemain de la guerre des six jours et de la réunification de facto de Jérusalem sous l’autorité politique d’Israël, résume en quelques lignes une histoire multiséculaire :

« À l’exception des Croisés et des Anglais, aucun occupant n’y avait installé sa capitale, comme l’avait fait le peuple juif à l’époque biblique. Pendant des siècles, tout Juif dans le monde avait tourné ses regards trois fois par jour vers Jérusalem, et considéré la Cité de David comme le symbole de sa souveraineté nationale. Par un étrange paradoxe, ce qui avait toujours été autorisé aux Juifs sous tous les régimes qui se succédèrent en Palestine – les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Tartares, les Mamelucks, les Turcs et les Anglais – leur avait été refusé par le royaume hachémite durant les vingt dernières années [1949-1967]. Au mépris des clauses de l’accord d’armistice signé à Rhodes le 3 avril 1949, et des promesses faites par Amman au gouvernement israélien, la Jordanie avait interdit aux Juifs l’accès des Lieux Saints. L’antique cimetière du mont des Oliviers, le plus vieux cimetière juif du monde, avait été profané et ses pierres tombales arrachées pour servir à la construction des fortifications de l’armée jordanienne, ainsi que de routes et de trottoirs. Le quartier juif de la Vieille Ville avait été rasé, et sur les trente-cinq synagogues qu’il comptait en 1948, une seule est restée debout. Toutes les autres, dont la célèbre synagogue Hourva, construite il y a plus de mille ans, avaient été détruites. Les autorités jordaniennes interdisaient même l’accès de leurs Lieux Saints aux Arabes musulmans et chrétiens d’Israël. Ce n’est qu’après bien des pressions que le gouvernement jordanien avait finalement consenti à autoriser les chrétiens à traverser deux fois par an la ligne d’armistice, pour célébrer Noël à Bethléem et refaire à Pâques le Chemin de croix. Les pèlerins dont le passeport portait le cachet des autorités israéliennes étaient automatiquement refoulés à la frontière jordanienne, et d’autres, qui étaient passés par la Jordanie, se voyaient interdire l’entrée de Jérusalem. (…) Alors que les Lieux Saints chrétiens et musulmans avaient été pieusement gardés par les Eglises chrétiennes et les cadis musulmans, ceux des Juifs avaient été abandonnés aux actes de vandalisme des Jordaniens [19]. »

Se sont ainsi succédés à Jérusalem, hormis la parenthèse croisée, « les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Tartares, les Mamelucks, les Turcs et les Anglais », auxquels ont succédé les autorités jordaniennes en 1948, avant qu’en 1967 les Israéliens les en chassent pour faire de la ville sainte leur capitale réunifiée (dite « éternelle et indivisible »), refusant par là même, jusqu’à nouvel ordre, de la partager avec les Palestiniens. De quoi parle donc Fallaci lorsqu’elle reproche au Pape de demander « pardon à des envahisseurs qui vous volent le Saint-Sépulcre » ? Est-ce à dire que la souveraineté sur Jérusalem revenant de droit au Pape, tant qu’elle ne lui aura pas été restituée, il y aura un voleur dans l’histoire ? La leçon paraît en effet être la suivante : il est regrettable qu’un Pape demande pardon pour les Croisades quand c’est précisément la politique qu’il conviendrait de relancer. Or, dans ces histoires de Croisades, les « envahisseurs » ont été bien souvent des Juifs avant d’être des musulmans… [20] Cette étrange missive au Pape n’entame cependant pas le militantisme laïc de Fallaci. Aux pages 135-136, elle évoque « la prétendue gauche », à qui elle rappelle « ce que Marx et Lénine disaient : ‘la religion est l’opium du peuple’ » ; puis elle développe :

« Personne ne rappelle que tous les pays islamiques sont dominés par un régime théocratique, que d’une manière ou d’une autre chacun d’eux est une copie ou aspire à être une copie de l’Afghanistan et de l’Iran ? Bon Dieu, il n’y a pas un seul pays islamique qui soit gouverné de façon démocratique ou du moins laïque ! Pas un seul ! Même ceux qui souffrent d’une dictature militaire comme l’Irak et la Libye et le Pakistan, même ceux qui sont tyrannisés par une monarchie rétrograde comme l’Arabie Saoudite et le Yémen, même ceux qui sont gouvernés par une monarchie plus raisonnable comme la Jordanie et le Maroc, n’ignorent pas le joug d’une religion qui règle tous les moments de leur journée et tous les aspects de leur vie ! Mais alors pourquoi ces gauchistes oublieux ou faussement oublieux jacassent-ils autant contre les sionistes d’Israël ? Pourquoi et de quel droit condamnent-ils les sionistes qui portent le chapeau noir et la barbe et les frisettes de la Dame aux Camélias ?!? Ce droit m’appartient à moi qui suis laïque et qui frémis même en écoutant les mots Etat-Théocratique : il n’appartient pas à ces girouettes devenues plus bigotes qu’un curé de campagne ! »

 

L’argument se présente comme une défense « des sionistes d’Israël » qui sont la cible de ce que certains appellent « l’islamo-progressisme », soit l’alliance entre l’islam et une « prétendue gauche » européenne. Fallaci dénonce le caractère contre nature d’une telle alliance et s’interroge : « Mais alors pourquoi ces gauchistes oublieux ou faussement oublieux jacassent-ils autant contre les sionistes d’Israël ? » Paradoxal, en effet : les « gauchistes » critiquent le caractère « théocratique » de l’Etat juif mais sont « oublieux ou faussement oublieux » du caractère lui-même « théocratique » des pays islamiques. Puis intervient une seconde interrogation, qui n’est pas seulement une reprise rhétorique de la première, mais son explicitation : « Pourquoi et de quel droit condamnent-ils les sionistes qui portent le chapeau noir et la barbe et les frisettes de la Dame aux Camélias ? » En passant indistinctement des « sionistes d’Israël » aux représentations imagées de l’orthodoxie juive, Fallaci inclut dans le sionisme une radicalité religieuse qui, exceptée des courants marginaux, ne se revendiquent pourtant pas de l’idéologie sioniste, c’est-à-dire d’une souveraineté étatique juive en Terre sainte [21]. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, au regard de l’altérité palestinienne, il est difficile de faire la différence entre sionisme laïc et orthodoxie religieuse tant prime, en Israël, une sorte d’union sacrée. Il n’empêche : les « gauchistes » dénoncent haut et fort le caractère « théocratique » du sionisme tout en passant sous silence le caractère « théocratique » des Etats islamiques. Fallaci, à l’inverse, est cohérente qui ne distingue pas entre telle et telle théocratie, entre telle et telle « barbe », entre tel et tel « joug d’une religion qui règle tous les moments de leur journée et tous les aspects de leur vie ». Faut-il en déduire que sa charge contre tout « régime théocratique » pourrait viser indistinctement l’Etat d’Israël comme les Etats islamiques ? La cohérence de son propos l’exige et Fallaci ne s’y soustrait pas, ajoutant aussitôt : « Ce droit m’appartient à moi qui suis laïque et qui frémis même en écoutant les mots Etat-Théocratique : il n’appartient pas à ces girouettes devenues plus bigotes qu’un curé de campagne ! » Quel « droit » est celui de l’auteur de La rage et l’orgueil et non celui des « gauchistes oublieux » devenus les alliés de l’islam ? L’interrogation précédente y a répondu : « Pourquoi et de quel droit condamnent-ils les sionistes qui portent le chapeau noir et la barbe et les frisettes de la Dame aux camélias ?! ? Ce droit m’appartient à moi… ». Fallaci s’arroge donc un « droit » qu’elle conteste aux « gauchistes oublieux », à savoir le « droit » de condamner les « sionistes d’Israël » et leur Etat théocratique. Un lecteur attentif en conclura que, une fois la mémoire revenue aux « gauchistes oublieux » - cela grâce au livre de Fallaci - ils pourront les uns et les autres, cette fois à l’unisson, condamner l’Etat théocratique, qu’il soit sioniste ou islamique, en vertu d’un axiome politique partagé : un Etat où vivent un grand nombre d’individus portant « la barbe » et soumis au « joug d’une religion qui règle tous les moments de leur journée et tous les aspects de leur vie » est à l’évidence un Etat théocratique, c’est-à-dire arriéré et barbare. Quant au pourcentage à partir duquel ces individus barbus et leurs femmes et enfants constituent une menace pour les autres, gens laïcs, normaux, le lecteur se reportera au pourcentage d’immigrés arabo-musulmans en Italie, en France ou en Europe au début du XXIe siècle.

À suivre Fallaci, le Pape et les « gauchistes oublieux » ont donc chacun une mémoire déficiente, le Premier parce qu’il oublie que la souveraineté sur Jérusalem lui revient de droit contre « les envahisseurs » de toute sorte ; les seconds parce qu’ils oublient qu’un « régime théocratique » est tel quelle que soit « la barbe » incriminée, qu’elle soit juive ou musulmane. C’est pourquoi il est finalement malaisé de trancher : Israël appartient-il ou n’appartient-il pas à « l’Identité culturelle » qui réunit l’ « Amérique de Bush » à la « Russie de Poutine » ? Relisons son propos de la page 186 :

« La mode ou bien la tromperie qui au nom de l’Humanitarisme (sic) absout les délinquants et condamne les victimes, pleure sur les Talibans et crache sur les Américains, pardonne tout aux Palestiniens et rien aux Israéliens. Et qui au fond aimerait revoir les Juifs exterminés dans les camps de Dachau et Mauthausen. »

Une relecture plus attentive met en évidence une nouvelle difficulté : la dénonciation de « l’Humanitarisme (sic) » par Fallaci repose sur le fait qu’il « absout les délinquants et condamne les victimes », ce qui correspond ensuite au fait qu’il « pleure sur les Talibans et crache sur les Américains », les verbes absoudre et condamner se radicalisant, sur un mode pathétique, en pleurer et cracher, illustrant avec force le retournement abject de la culpabilité en innocence et vice-versa (d’où le « sic » accompagnant « l’Humanitarisme »). Mais une fois introduits les termes de l’apparente analogie – « Palestiniens » et « Israéliens » étant placés en regard de « Talibans » et « Américains » - une singularité rompt la persistante monotonie du discours : il n’est plus question d’un coupable sur qui l’on pleure et d’un innocent sur qui l’on crache, mais de deux coupables, l’un à qui l’on « pardonne tout », l’autre « rien ». Et il n’est donc plus possible d’équivaloir les attentats du 11 septembre contre l’Amérique à ceux visant des civils israéliens à Tel-Aviv ou à Jérusalem. Il y a en effet une nuance : l’Amérique que l’on « condamne » est innocente tandis qu’Israël est un coupable à qui l’on ne « pardonne » rien.

Ce qui disqualifie l’humanité de ces « hommes, femmes, enfants », « Palestiniens de Gaza », c’est donc qu’en ce jour du 11 septembre 2001 ils aient pu crier « Victoire ! Victoire ! » au spectacle de l’Innocence blessée par la folie meurtrière de l’islam. Mais il n’est nullement déductible de là, sinon par une extrapolation hasardeuse, qu’un attentat suicide dans un restaurant de Jérusalem ou un autobus de Tel-Aviv puisse relever aux yeux de Fallaci d’un même outrage à l’humanité. Et il se pourrait donc que « l’Identité culturelle » qui court depuis l’Amérique, séparée de l’Europe par un « simple filet d’eau », jusqu’à la Russie, « son meilleur allié », ne passe pas par Jérusalem sans causer quelques turbulences… Et pour tâcher de se faire une idée plus précise des turbulences en question, voyons ce que Fallaci, aux détours de certaines phrases, dit de la Bible hébraïque.

*

Il est littéralement question de la Bible hébraïque à trois reprises dans La rage et l’orgueil. D’abord aux pages 28-29, lorsqu’elle évoque des déclarations de Ben Laden affirmant que « la grande majorité des musulmans, dans le monde, ont été contents des attaques contre les Tours jumelles » ; puis s’interroge : « Fallait-il cette preuve, cette confirmation, pourtant ? » Question rhétorique, tant les preuves de la barbarie islamique abondent :

« Les Occidentaux aveugles n’ont qu’à écouter leurs hosannas au Dieu-miséricordieux-et-coléreux, leurs braillements Allah akbar-Allah akbar. Djihad-Guerre Sainte-Djihad. De simples franges extrémistes ? De simples minorités fanatiques ? Non, mon cher, non. Ils sont des millions et des millions, les extrémistes. Ils sont des millions et des millions, les fanatiques. »

Le choix du mot hébreu « hosanna », en guise du mot hymne, louange, hommage ou supplique (hosanna signifie littéralement « sauve-nous de grâce »), ne peut manquer de surprendre dans un contexte où il sert à nommer la prière du musulman et introduit des mots transcrits de l’arabe : « Allah akbar » et « Djihad ». Comment interpréter la présence de ce mot hébreu dans un contexte qui assimile la prière du musulman à un appel au meurtre ? Les « hosannas au Dieu-miséricordieux-et-coléreux » nous renvoient-ils à l’Ancien Testament avant de nous renvoyer au Coran ? Ou bien le tour littéraire est-il idéologiquement neutre, renvoyant tout aussi bien au christianisme, c’est-à-dire indifféremment aux trois religions monothéistes, étant entendu que l’usage du mot « hosanna » ne saurait désigner le seul Coran ? Après enquête, il apparaît exclu que sous la plume de Fallaci le « Dieu-miséricordieux-et-coléreux » puisse servir à désigner le Dieu des Evangiles car, dans La Force de la raison, le livre paru immédiatement après La rage et l’orgueil, elle explique que l’attribut de la colère est précisément ce qu’abolit le Christ : « J’y voit [il s’agit du Christ comme figure du Dieu-Homme] l’éclipse du Dieu abstrait tout-puissant impitoyable de toutes les religions. Zeus qui réduit en cendres avec ses foudres, Jéhovah qui fait du chantage avec ses menaces et ses vengeances, Allah qui asservit avec ses cruautés et ses actes insensés [22] ». Le qualificatif « coléreux » renvoie donc indifféremment aux « foudres » de Zeus, aux « menaces » et « vengeances » de « Jéhova » comme aux « actes insensés » d’ « Allah » - et cela par différence avec le Christ ; d’où déduire que le choix du terme hébraïque « hosanna » pourrait ne pas être innocent.

Il est de nouveau question de la Bible juive à la page 42, lorsque Fallaci évoque les trésors culturels de l’Italie et prévient : « Et si les foutus fils d’Allah me détruisaient un de ces trésors, un seul, c’est moi qui deviendrais un assassin. Donc écoutez-moi bien, fidèles d’un Dieu qui aime la loi de l’Œil-pour-Œil-et-Dent-pour-Dent. Je n’ai pas vingt ans mais dans la guerre je suis née, dans la guerre j’ai grandi, dans la guerre j’ai vécu la plupart de mon existence ». Qui est ce « Dieu qui aime la loi de l’Œil-pour-Œil-et-Dent-pour-Dent » ? Est-il le Dieu des musulmans ? Celui des Juifs et des musulmans ? Ou bien celui, monothéiste, des Juifs, des chrétiens et des musulmans ? S’il s’agissait de nommer le Dieu des seuls musulmans, pourquoi évoquer un verset de la Bible hébraïque ? Car il est clair que la formule « Œil-pour-Œil-et-Dent-pour-Dent » se rapporte à celle-ci avant de se rapporter au Coran. De fait, si l’on trouve bien une occurrence de la loi du Talion dans le Coran, il se trouve que la sourate qui l’introduit se réfère explicitement à la Bible des Juifs :

« Nous avons fait descendre le Pentateuque ; il contient la lumière et la direction. Les prophètes, vrais croyants résignés à Dieu, devaient juger les juifs d’après ce livre (...). Dans ce code nous avons prescrit aux juifs : Ame pour Ame, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures seront punies par la loi du talion. (...). » (Coran, Sourate 5, v. 48-49, traduction de Kasimirski, 1840).

Il est donc impossible de qualifier le Dieu des musulmans de « Dieu qui aime la loi du Œil-pour-Œil-et-Dent-pour-Dent » sans introduire par là-même une équivoque relativement au Dieu des Juifs. Quant à conclure que l’expression désigne le Dieu monothéiste, christianisme compris, c’est impossible, nous l’avons vu, le Christ ayant rompu avec cette représentation de Dieu. Aussi, à moins de supposer que Fallaci attribue au Coran une célèbre formule de la Bible hébraïque, il nous faut conclure que l’usage de la formule biblique « Œil-pour-Œil-et-Dent-pour-Dent » souligne la parenté du Dieu « Allah » avec le Dieu « Jéhova » par différence avec le Christ. Voyons si la troisième et dernière occurrence le confirme. Page 128, Fallaci évoque un entretien qu’elle eut en 1968 avec le Dalaï-Lama, soit « l’homme le plus pacifique, le plus tendre, le plus sage que j’ai connu dans ma vie sans illusions ». Et quelques pages plus loin, elle y revient :

« Pourtant, au cours de ces trente-trois années, je n’ai jamais oublié les paroles du jeune moine qui m’avait si émue. Je me suis renseigné mieux sur sa religion et j’ai découvert que contrairement aux musulmans qui prêchent l’œil-pour-œil-et-dent-pour-dent, contrairement aux chrétiens qui parlent toujours de pardon et ont inventé l’Enfer, les bouddhistes n’emploient jamais le mot ‘ennemi’. [23] »

Le pacifisme, la tendresse et la sagesse du moine bouddhiste sont ici opposés « aux musulmans qui prêchent l’œil-pour-œil-et-dent-pour-dent » mais aussi aux chrétiens qui, s’ils « parlent toujours de pardon », ont cependant « inventé l’Enfer ». Car si les chrétiens ont rompu avec la loi incriminée (la loi du Talion) en prêchant le « pardon », leur « pardon » ici-bas a pour pendant « l’Enfer » dans l’au-delà. Fallaci n’en concèdera pas moins qu’il est plus civilisé de promettre « l’Enfer » au-delà que de l’imposer ici-bas avec la loi du Talion. Reste toutefois une difficulté, à savoir que, pour mener à bien cette comparaison entre le bouddhisme et le monothéisme, au travers de laquelle l’écrivain italienne, qui n’est pas bouddhiste, témoigne de son ouverture d’esprit, il eût fallu dire un mot du judaïsme. Or, Fallaci n’en dit rien. Et la raison en est, à l’évidence, que ce n’est pas nécessaire : sachant que la loi du Talion est référée à l’Ancien Testament dans l’esprit de tout lecteur, qu’il soit de culture chrétienne ou musulmane, s’ensuit qu’il est inutile de comparer le bouddhisme au judaïsme, la comparaison étant implicitement instruite par l’opposition des bouddhistes à ceux « qui prêchent l’œil-pour-œil-et-dent-pour-dent ». Est-ce à dire que les musulmans, ces fanatiques « fils d’Allah », ne font finalement rien d’autre que prêcher en arabe les enseignements des « fils de Moïse » ? C’est une leçon analogue que professait l’historien des civilisations Arnold Toynbee dans les années Cinquante, lorsqu’il expliquait que « l’élément commun à ces deux idéologies occidentales » que sont le christianisme et le communisme n’est pas autre chose, en dernière analyse, que « le fanatisme », et qu’il précisait « que toutes deux [l’] ont hérité du judaïsme [24] ». Et c’est donc à cette lumière qu’il convient de relire une troisième fois le propos de Fallaci en page 186 de La rage et l’orgueil :

« La mode ou bien la tromperie qui au nom de l’Humanitarisme (sic) absout les délinquants et condamne les victimes, pleure sur les Talibans et crache sur les Américains, pardonne tout aux Palestiniens et rien aux Israéliens. Et qui au fond aimerait revoir les Juifs exterminés dans les camps de Dachau et Mauthausen. »

Nous avons déjà relevé que si les « Américains » sont des innocents qu’on inculpe à tort, les Israéliens sont des coupables à qui l’on ne « pardonne (…) rien ». Or, suit aussitôt une singulière référence aux « camps », Fallaci suspectant la « prétendue gauche » européenne de secrètement désirer « revoir les Juifs exterminés dans les camps ». Les Israéliens étant des coupables à qui l’on ne pardonne rien, on s’interroge : était-ce aussi le cas des « Juifs exterminés » ? Auraient-ils été des coupables à qui l’on n’a rien pardonné ? Sa référence aux « camps » est en effet singulière puisqu’elle mentionne exclusivement « les camps de Dachau et Mathausen », lesquels étaient pourtant des camps de concentration par différence avec les camps d’extermination, dont le plus célèbre est Auschwitz. En talmudiste, cette étrangeté - sorte d’anomalie littérale appelant le lecteur à interpréter - est la piste que j’ai scrupuleusement suivie dans un précédent ouvrage, La Réaction philosémite (Lignes, 2009) : soucieux de connaître le point de vue de Fallaci quant à l’existence des camps d’extermination de Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale, j’ai lu attentivement ses deux autres livres écrits après le 11 septembre 2001, La force de la raison et Entretien avec moi-même, sorte de prolongement en deux nouveaux volumes de La rage et l’orgueil. Et il s’est avéré que non seulement Fallaci ne mentionne jamais le camp d’extermination d’Auschwitz, s’en tenant rigoureusement à la seule mention de camps de concentration (Dachau, Mathausen, Buchenwald, Bergen-Belsen), mais qu’en outre elle ne résiste pas au plaisir, dans La force de la raison, de rendre un vibrant hommage à deux fieffés négationnistes, Faurisson et Amaudruz, victimes comme elle d’une législation suisse passée corps et âme du côté de l’ennemi :

« Elles sont nombreuses, les victimes des actes 261 et 261 bis. Pour donner un exemple : le défenseur des animaux suisse Erwin Kessler qui, comme Brigitte Bardot, ne supporte pas l’abattage halal, et qui, pour l’avoir critiqué, se fit flanquer deux mois de prison ferme. Un autre exemple : l’historien suisse Gaston Armand Amaudruz, octogénaire, qui publiait un petit mensuel révisionniste (revoir l’Histoire, c’est-à-dire la raconter d’une façon différente de la version officielle, est interdit de nos jours, vive la liberté), et qui fut condamné à cause de cela, le 10 avril 2000, par le Tribunal de Lausanne, à un an de prison et à une lourde amende. Un autre : l’historien français Robert Faurisson, révisionniste aussi, qui fut poursuivi en justice à son insu, le 15 juin 2001, et condamné à un mois de prison. Ferme aussi, malgré son âge avancé. Pour le motif qu’un de ses articles, publié en France, avait été repris par une revue helvétique. Donc, si j’ai été poursuivie en justice et condamnée à mon insu dans le pays des montres et des banques chères aux tyrans, pour finir en prison à Berne ou à Lausanne ou à Genève, il me suffirait d’aller boire un café à Luganno [25]. »

Il est parfaitement honorable de considérer que la liberté d’expression n’est pas négociable et que l’institution judiciaire n’a pas vocation à trancher le vrai du faux en matière d’opinions politiques ou de faits historiques. A vrai dire, par les temps qui courent, c’est même salutaire. Mais défendre la liberté d’expression d’Amaudruz et de Faurisson en expliquant que leur révisionnisme consiste à « revoir l’Histoire, c’est-à-dire la raconter d’une façon différente de la version officielle », après avoir cité exclusivement des camps de concentration (Dachau, Mathausen, Buchenwald, Bergen-Belsen) et laissé entendre que les Israéliens sont des coupables à qui l’on ne pardonne rien, c’est étrange …

Ne perdons cependant pas le fil de notre propos : le livre de Fallaci est principalement islamophobe ; c’en est le thème dominant, le mode majeur. Et c’est pourquoi, à la différence de textes ouvertement judéophobes, il a bénéficié du soutien plus ou moins prudent, plus ou moins tapageur, de certains médias mainstream. Plutôt que de parcourir les principaux organes de la presse française ou européenne, prenons un cas d’école, celui de l’hebdomadaire Le Point. Analysons sa présentation du livre La rage et l’orgueil à l’époque de sa sortie en France.

II
Le djihad français

L’hebdomadaire Le Point daté du 24 mai 2002 a consacré à la parution française de La Rage et l’Orgueil une importante présentation comprenant de larges extraits de l’ouvrage ainsi que l’analyse critique de « six spécialistes » [26] : Philippe Grimbert (« psychanalyste »), Alain Finkielkraut (« philosophe »), Malek Chebel (« psychanalyste, anthropologue »), Yasid Sabeg (« président de CS Groupe », présenté comme « le seul patron français issu de l’immigration maghrébine à diriger un groupe côté en bourse »), Gilles Kepel (« spécialiste du monde musulman ») et Daniel Sibony (« psychanalyste »). Le choix de ces différents analystes semble répondre à deux exigences d’objectivité : la première est celle du savoir, d’où l’appel à un « philosophe », un « anthropologue », un « spécialiste du monde musulman » ou un « psychanalyste » - ce dernier étant privilégié puisque trois des « six spécialistes » sont psychanalystes (Sibony, Chebel et Grimbert), ce qui tendrait à souligner la dimension passionnelle, sinon pathologique, du texte de Fallaci ; la seconde exigence d’objectivité qui semble avoir été prise en considération par l’hebdomadaire est la confession des intervenants, puisque deux d’entre eux sont explicitement arabo-musulmans (Yasid Sabeg est présenté comme issu de l’immigration maghrébine et Malek Chebel se présente d’emblée comme musulman, écrivant : « En tant que musulman... »), et qu’on peut supposer que le choix d’interroger par ailleurs Sibony et Finkielkraut répond à un souci de présenter, de manière suggestive, un point de vue « juif » sur le livre de Fallaci. (Le Juif imaginaire d’Alain Finkielkraut et Psychanalyse et judaïsme. Questions de transmission de Daniel Sibony, par exemple, sont des ouvrages ouvertement marqués par l’identité juive de leur auteur). En revanche, le point de vue des deux derniers « spécialistes » (Gilles Kepel et Philippe Grimbert) ne paraît pas impliquer une énonciation identitaire ou confessionnelle : il s’agirait de points de vue neutres, objectifs, à tout le moins sans confession particulière.

Un tel dispositif critique paraît donc articuler d’une part un point de vue de « spécialistes », d’autre part un point de vue identitaire ou confessionnel incluant à parts égales des juifs, des musulmans, ainsi que des non-juifs et des non-musulmans. Or, si une telle interprétation du dispositif critique proposé par l’hebdomadaire est fondée, s’ensuit que le point de vue absent est le point de vue confessionnel chrétien, puisque ni Grimbert, ni Kepel ne semblent devoir incarner un tel point de vue. Cela témoignerait du fait que les points de vue explicitement ou implicitement « musulman » ou « juif » sont perçus comme particuliers, au sens, vraisemblablement, de points de vue somme toute minoritaires dans le cadre d’un hebdomadaire national français. Mais cela pourrait témoigner aussi du fait que l’articulation de l’identité chrétienne ou occidentale avec le point de vue du « spécialiste » - celui du savoir ou de l’objectivité - est sous-entendue comme évidente, ou non problématique, à l’inverse, peut-être, des deux autres. Pourtant, le point de vue de l’hebdomadaire Le Point n’est a priori pas plus libre de préjugés identitaires que celui de Chebel ou Sibony. Mais peut-être n’est-il n’est pas perçu comme étranger ? Quoi qu’il en soit, l’intérêt de cette présentation du livre de Fallaci résidera donc dans la confrontation des différents points de vue des « spécialistes » entre eux, puis dans la confrontation de ces différents points de vue avec celui de l’hebdomadaire Le Point.

Les comptes-rendus les plus résolument critiques, voire franchement hostiles, sont ceux de Malek Chebel, Yasid Sabeg et Gilles Kepel. Selon Chebel, le livre de Fallaci est « une éructation viscérale » qui « surfe sur tous les thèmes de l’extrême droite », expliquant notamment : « C’est un livre révisionniste. En récrivant l’histoire, l’auteur oublie que les problèmes d’immigration actuels sont les reflets de la colonisation européenne ». Et ce faisant, Fallaci, selon lui, « se place au même niveau que les barbus qu’elle déteste ». Enfin, renvoyant la balle, il conclut : « ce livre s’adresse d’abord aux chrétiens. Ce sont les malaises de l’Occident qui y transparaissent, pas ceux de l’Islam ». Selon Sabeg, « il est inacceptable intellectuellement et moralement de tenir un discours aussi transgressif sur la civilisation et la société arabo-musulmanes ». Et il ajoute : « Même s’il faut reconnaître et déplorer que le monde arabo-musulman soit parfois à l’écart des grandes mutations sociales et culturelles du monde moderne, on ne peut réduire cet état à une pure incarnation de violence, de fanatisme, d’archaïsme et d’obscurantisme ». Enfin, il conclut sur des questions qui lui paraissent fondamentales et que ce livre ne contribue en rien à éclairer, notamment celle-ci : « Comment les musulmans de France vont-ils s’assimiler dans une nation organique judéo-chrétienne ? » L’affirmation du caractère « organique » de l’appartenance des Juifs à la « nation » chrétienne laissera sans doute certains lecteurs du livre de Fallaci dubitatifs… Mais passons à Gilles Kepel. Selon lui, le seul intérêt du livre de Fallaci est sa valeur de témoignage, plus précisément de symptôme, en ce sens que « le 11 septembre a été un immense catalyseur : l’horreur a permis de nommer l’Autre, l’ennemi, la menace, de lui donner un visage en l’icône de Ben Laden, à laquelle on ramène les bandes de banlieue comme les clandestins du ponte Vecchio, dans une confusion générale du sentiment ». Et Kepel de conclure : « Ce que les institutions de sondage peinent à percevoir de la psychologie des foules, la littérature - et surtout la mauvaise - nous incite à le déceler ». Ces trois analyses ont ainsi pour point commun de récuser toute valeur à l’ouvrage, exceptée sa valeur de symptôme, signalant la rémanence d’un discours xénophobe auquel les attentats du 11 septembre auraient conféré une nouvelle et inquiétante légitimité. Et dès lors que rien ne distingue, sur la forme comme sur le fond, leurs points de vue respectifs, concluons qu’il s’agit du pôle « islamo-progressiste » tel que nous l’avons défini, celui d’une alliance progressiste contre l’islamophobie.

L’analyse de Philippe Grimbert se présente sous la forme d’une lettre personnelle adressée à l’auteur, d’où une tonalité plus affective, par endroit empathique. Grimbert commence par expliquer qu’il a été d’abord séduit par la prose envoûtante de Fallaci : « Je vous ai crue, par moments, j’ai haï avec vous, j’en ai même redemandé, éprouvant très exactement ce que vous cherchiez à susciter en moi ». Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Puis j’ai reposé le livre, une fois tu le chant des sirènes, je l’ai trouvé haïssable ». Il souligne notamment le glissement qui s’opère lorsque l’ « islamiste » devient l’ « arabe » ; et il prévient : « vous dérapez, Orianna, sur la même logique qui, chez certains, a transformé tout juif en un signataire du Protocole des Sages de Sion ». Son analyse se conclut sur le regret que ce glissement ait conduit à ce que « le fantasme l’emporte sur la raison ». Si le point de vue de Grimbert rejoint donc, pour l’essentiel, ceux de Chebel, Sabeg et Kepel, à savoir que le livre de Fallaci est pathologique, il s’en distingue toutefois par le souci d’exprimer son désaccord sur un mode empathique, où pointe même un soupçon de fascination, Grimbert ayant été contraint de s’arracher au « chant des sirènes ». Et si l’on en croit la légende, cela n’a pas dû être facile.

L’analyse de Daniel Sibony est à certains égards paradoxale, étant une critique acerbe de La rage et l’orgueil mais menée de telle sorte qu’elle reprend à son compte l’argument principal de l’ouvrage, à savoir l’identification de l’islam et de « l’islamisme », lequel est pourtant communément compris comme sa dérive intégriste. Il explique en effet que l’accusation de « racisme » proférée par les détracteurs du livre permet d’esquiver le « problème » que Fallaci a le mérite de poser : 

« Car pour cette femme il y a problème du fait que ces musulmans sont en sympathie avec les islamistes radicaux qui en veulent à l’Occident, les kamikazes, etc. Là, d’autres bien-pensants, musulmans ou pas, viendraient bien l’apaiser : « Mais de qui parlez-vous ? Ces intégristes violents ne font pas partie de l’Islam ! Nos immigrés, eux, à part quelques voyous, sont des êtres pacifiques. S’en prendre à eux, c’est du racisme ! » Mais elle ne marche pas (...). »

Et à l’évidence, Sibony « ne marche pas » non plus, raison pour laquelle il qualifie de « bien-pensants » ceux qui dénoncent les amalgames xénophobes, voire racistes de la journaliste italienne. Le « problème » de Fallaci est en effet celui de Sibony, à savoir qu’entre les « musulmans » d’un côté, les « islamistes radicaux » de l’autre, il y aurait une nuance plutôt qu’un clivage. En témoigne la suite de son propos, lorsqu’il observe, avec une ironie que Fallaci n’aurait pas récusée : « leur crème pensante [celle des « foules musulmanes »] a pu dire que l’attentat fut horrible, injustifiable, mais que l’Amérique le méritait, avec son ’arrogance’ ». Autrement dit, le fanatisme des « foules musulmanes » n’épargne pas « leur crème pensante », ainsi que le signale le mot « mais » souligné par l’analyste, et l’aveu lourd de conséquences qu’il introduit : « l’Amérique le méritait ». Exemplaire de cette « crème pensante » pourrait donc être, aux yeux de Sibony, le propos liminaire d’Abdelwahab Meddeb dans La maladie de l’islam écrit en 2002. Citant l’ancien conseiller du président Clinton, Robert Malley, qui jugeait « difficilement acceptable » l’argument selon lequel « la politique américaine était la première responsable » des attentats du 11 septembre, il lui répondait :

« N’en déplaise au sens commun américain, je persiste d’abord à confirmer que les trois raisons invoquées comme hypothèses d’école sont celles-là mêmes qui entretiennent la maladie de l’islam et qui participent à sa propagation [Malley ayant évoqué ces trois raisons : « sanctions et frappes contre l’Irak, attitude pro-israélienne, soutien aux régimes oppressifs »]. Je me demande ensuite en quoi ce type d’argument manquerait de logique. Et par qui il serait « difficilement acceptable » sinon par les concepteurs et les exécutants de cette politique. (…) J’admets que l’argument n’est pas suffisant pour expliquer les attentats (…) ; mais il peut constituer une légitimation a posteriori. [27] »

Si le psychanalyste engagé paraît donc rejoindre Fallaci pour ce qui est d’observer que « leur crème pensante a pu dire que l’attentat fut horrible, injustifiable, mais que l’Amérique le méritait », par ailleurs Sibony critique vertement le livre de Fallaci, lui reprochant principalement de substituer le « cri » à l’ « analyse » : « Bref, elle ne voit pas d’autre issue que le cri et l’insulte, avec d’évidents dérapages qu’elle ne peut éviter. Faute d’analyse ». Sibony accrédite donc l’argument de Fallaci identifiant l’islam à l’islamisme, mais en soulignant que l’analyse fait défaut, tant et si bien, observe-t-il, que « ce qui la révolte contre les immigrés de l’Islam, c’est une jalousie envers eux ». Et il justifie cet énoncé provocateur en expliquant que « la rage envers cette immigration tient au fait qu’elle défie les européens de casser leur identité, de l’ouvrir, de la dédoubler en quelque sorte, de vivre un entre-deux identitaire ». Le point de vue de Sibony est donc plus sévèrement critique que celui de Grimbert, car dénué d’empathie, mais paradoxalement il est aussi plus en accord avec le livre de Fallaci puisqu’il moque les « bien-pensants » qui voudraient en dénoncer la xénophobie raciste, tandis que Grimbert reproche précisément à Fallaci ses amalgames entre musulmans (ou Arabes) et islamistes (ou terroristes). À suivre Sibony, le problème est que Fallaci s’avère incapable de mener à bien la nécessaire critique de l’islam – « Faute d’analyse ». En revanche, lui, Sibony, est à même de la mener à bien, et c’est donc à lui qu’il reviendra d’ « affronter » ce qu’il décrit ainsi : « la parade automatique qu’on a vu fonctionné après le 11 septembre : ce sont là des ’déviations’ de l’islam, qui, lui, est une religion de paix, de tolérance, de droits de la femme, de liberté individuelle, etc. ’Déviations’, comme on parlait autrefois de ’déviations’ totalitaires du marxisme ». Il conviendrait donc aujourd’hui de se donner les moyens intellectuels d’identifier l’islam à l’islamisme, comme il convenait hier d’identifier le marxisme au totalitarisme, ce dont Fallaci, hélas, s’avère « incapable » – « Faute d’analyse ».

Venons-en à Alain Finkielkraut. Parmi les six « spécialistes » interrogés par l’hebdomadaire, il est sans conteste le moins critique, s’il n’est pas envoûté. Il explique qu’ « Orianna Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux ». Certes, il regrette qu’ « elle ne résiste pas à la tentation d’enfermer ceux qu’elle appelle les Fils d’Allah dans leur essence mauvaise », mais sa réserve n’a d’autre enjeu que de déjouer, sur un mode ironique et acerbe, les arguments des détracteurs de ce livre : « C’est ce qui permettra à la vertu de reprendre la main et à Télérama de dénoncer la lepénisation des esprits dans une Europe contaminée par le ’virus’ populiste’ ». Les analyses de Chebel, Sabeg, Kepel ou encore Grimbert relèveraient donc, à l’en croire, du « mensonge vertueux », de même que pour Sibony elles relèvent de « la parade automatique ».

L’analyse du dispositif critique proposé par l’hebdomadaire national fait ainsi apparaître que quatre des « six spécialistes » interrogés s’accordent, avec les nuances précisées ci-dessus, sur le caractère xénophobe du livre de Fallaci - l’un d’eux risquant même une comparaison avec un opuscule de sinistre mémoire : le Protocole des Sages de Sion -, tandis qu’à l’inverse deux « spécialistes » se refusent à discréditer le principal argument du livre examiné, à savoir l’identification de l’islam à l’islamisme. Nous obtenons de la sorte un pôle « islamo-progressiste » composé de quatre « spécialistes » dénonçant la xénophobie de Fallaci, et un pôle « islamophobe » composé de deux « spécialistes » se refusant à la dénoncer. Or, ces deux « spécialistes » sont Daniel Sibony et Alain Finkielkraut, soit les deux intellectuels pouvant être identifiés comme juifs en raison de certains de leurs ouvrages.

L’hypothèse d’un dispositif critique impliquant une grille de lecture dédoublée, l’une présentant le point de vue de « spécialistes », l’autre présentant le point de vue de différentes sensibilités confessionnelles, paraît donc d’autant plus justifiée à présent qu’une lecture apparemment cohérente s’en dégage : les « spécialistes » arabo-musulmans, Chebel et Sabeg, qualifient l’ouvrage de xénophobe, et ils sont appuyés par les jugements des « spécialistes » neutres, Grimbert et Kepel, qui partagent pour l’essentiel leur point de vue, tandis que les « spécialistes » connus comme juifs, Sibony et Finkielkraut, s’accordent pour dénoncer le « mensonge vertueux » des « bien-pensants » et souscrire, ce faisant, au principal argument de Fallaci dans La rage et l’orgueil. Est-ce à dire que le pôle « islamo-progressiste » réunit des arabo-musulmans et des « spécialistes », hommes de savoir, neutres et objectifs (anthropologues, psychanalystes, politologues), tandis que le pôle « islamophobe » n’est autre, en dernière analyse, qu’une cabale juive contre l’islam ? Le vibrant éloge de La rage et l’orgueil par Robert Misrahi le confirmerait. Mais avant de risquer une telle hypothèse, encore nous faut-il analyser le point de vue de l’hebdomadaire national lui-même.

*

Hormis les points de vue des « six spécialistes », Le Point consacre un important dossier à La rage et l’orgueil, annoncé en première page du magazine par un encart placé en haut de la couverture principale, laquelle est consacrée aux ambitions présidentielles du ministre de l’intérieur de l’époque Nicolas Sarkozy (photographie de couverture). L’encart dédié à La rage et l’orgueil est composé d’une photographie de l’auteur et d’un titre : « Cette femme qui défie l’Islam » - suivi d’un sous-titre : « Le livre-scandale d’Orianna Fallaci : extraits et polémiques ». À suivre l’hebdomadaire, Fallaci serait donc une « femme qui défie l’Islam », ce qui a pour effet de susciter sinon la sympathie, du moins le respect due à une action courageuse. Et le sous-titre s’interprétant dès lors à cette lumière, s’ensuit que si « le livre » fait « scandale », c’est apparemment en raison de ce défi lancé à l’islam par une femme. En effet, ce qu’il est donné de comprendre du « scandale », à s’en tenir là, c’est qu’une « femme » puisse défier l’Islam, tandis que si l’hebdomadaire avait titré : « Cette femme qui insulte l’Islam » - le « scandale » aurait porté sur le fait d’insulter une religion, reléguant du même coup le mot « femme » dans les limbes (le fait d’insulter autrui étant pareillement condamnable qu’on soit homme ou femme). C’est ainsi que les « polémiques » annoncées en couverture de l’hebdomadaire suggèrent d’emblée la ligne de partage suivante : il y aurait d’un côté ceux qui soutiennent « cette femme qui défie l’Islam », de l’autre ceux qui ne la soutiennent pas - ou pire, la conspuent. Examinons maintenant le dossier en question.

Les pages consacrées à La rage et l’orgueil s’ouvre sur une très belle photographie de l’auteur (une femme incontestablement belle, forte et singulière, le regard fier, le port altier, d’une grâce déroutante, sorte de Bouteldja italienne). Sur la page de droite est écrit en gros titre : « Polémique : cette femme qui dit non à l’Islam ». C’est la reprise du titre de couverture, mais avec cette nuance que l’acte de défier est devenu l’acte qui consiste à dire « non ». Or, que Fallaci dise « non à l’Islam », c’est sous-entendre que l’Islam demande quelque chose à Fallaci et, à travers elle, à tous ceux qu’elle souhaite représenter en prenant la parole (et représente effectivement au vu du succès éditorial de son livre en Italie). Les titres choisis par l’hebdomadaire suggèrent donc que l’islam vient frapper à la porte des occidentaux, américains, français, italiens ou russes, et qu’il s’agit de lui répondre par « oui » ou par « non ». Le compte-rendu du livre est signé « Fabien Roland-Lévy pour Le Point ». Il débute par ces mots, représentatifs de sa tonalité d’ensemble :

« Orianna Fallaci rompt avec fracas dix ans de silence. Traumatisée par les attentats du 11 septembre, la journaliste a écrit un brûlot antimusulman, « la Rage et l’Orgueil » (Plon), qui paraît aujourd’hui en France. Il a déclenché en Italie une intense polémique et provoqué un phénomène de librairie (800 000 exemplaires vendus). Ce livre provocateur, qu’elle présente comme « un sermon aux européens » aveuglés et inertes, est la version enrichie d’un article fleuve paru sur quatre pages serrées du Corriere della serra. Ce « petit livre » est un réquisitoire incandescent contre « la guerre que les fils d’Allah ont déclaré à l’Occident », terroristes islamistes, mais aussi foules musulmanes fanatisées, quand ce ne sont pas ces demandeurs d’asile somaliens, campant sur la place du dôme à Florence, qu’elle décrit avec une troublante cruauté. [28] »

Ainsi, ce livre « antimusulman » est présenté comme un « brûlot », un « livre provocateur », un « réquisitoire incandescent » qui ne vise pas seulement les « terroristes islamistes » ou les « foules musulmanes fanatisées », mais aussi bien « les demandeurs d’asile somaliens campant sur la place du Dôme à florence », lesquels seraient décrits « avec une troublante cruauté ». Et même si, à l’instar d’Alain Finkielkraut, il s’agit après coup de prendre ses distances avec certains aspects du livre de Fallaci, en expliquant par exemple qu’ « il est certes impossible de la suivre dans l’ensemble de ses analyses et de son entreprise de dynamitage du politiquement correct », il demeure donc que, pour le journaliste Fabien Roland-Lévy comme pour Finkielkraut (et dans une moindre mesure Sibony), ces réserves n’entament en rien la pertinence du propos de Fallaci, puisque jusque dans leurs outrances ses saillies méritent le titre d’ « analyses ». Et surtout, écrire un texte « antimusulman » n’est donc pas, aux yeux de l’auteur de ce compte-rendu, une opinion comme une autre, c’est une opinion qui entreprend le « dynamitage du politiquement correcte ». De Misrahi, Sibony et Finkielkraut jusqu’à Roland-Lévy (le journaliste du Point) on identifie ainsi le timbre d’une même basse continue, qu’on qualifiera d’islamophobe, ou à tout le moins de sensible aux sirènes de la xénophobie. Or, se pourrait-il que le Juif, cet autre étranger, ou sinon lui son frère, le sioniste, soit celui qui, en dernière analyse, tire les ficelles ? Certains veulent le croire. Examinons la chose sans préjugé. Ouvrons l’hebdomadaire Actualité juive, le principal organe de la communauté juive en France.

*

L’hebdomadaire Actualité Juive daté du 20 juin 2002 consacre ses pages 8 à 12 à La Rage et l’Orgueil. Une première page (p. 8) signée Franklin Rausky en propose un compte-rendu ; une seconde page (p. 9) signée Laetitia Enriquez évoque les poursuites judiciaires dont le livre fait l’objet ; les troisième et quatrième pages présentent les « points de vue divergents » de « personnalités du monde intellectuel ou religieux de premier plan », l’une (p. 10) étant consacrée aux critiques favorables, l’autre (p. 11) aux critiques défavorables ; enfin une dernière page (p. 12) signée Claude Meyer présente la vie, la personnalité et l’œuvre d’Oriana Fallaci. Prenons les choses dans l’ordre. Sous la rubrique « Commentaires », Franklin Rausky, professeur d’université, écrit le compte-rendu critique d’un ouvrage qui, depuis sa parution, a suscité une polémique grandissante ; d’où le titre de son article : « Faut-il brûler La Rage et l’Orgueil ? » Il commence par souligner le vibrant hommage de Fallaci à l’Amérique, rapportant notamment la citation suivante : « [L’Amérique est] né d’un besoin de l’âme, le besoin d’avoir une patrie, et de l’idée la plus sublime que l’homme ait jamais conçue : l’idée de la Liberté, ou mieux, de la liberté mariée à l’égalité ». Et Franklin Rausky d’appuyer l’hommage de Fallaci en observant que la démocratie nord-américaine a été fondée « sans la violence sanglante de la guillotine qui marqua la Révolution française ». Puis il en vient au vif du sujet, la « rage » de Fallaci, notamment lorsqu’elle s’emporte contre ses concitoyens italiens qui, rapporte Rausky :

« (…) acceptent l’invasion de leurs villes par des immigrés musulmans, parmi lesquels des trafiquants de drogue, des bandits « qui nous assaillent dans nos maisons pendant le sommeil » ou des « prostituées malades du sida ou de la syphilis qui frappent la vieille religieuse dévouée à les sauver ». Et ce dans le silence résigné des habitants de la péninsule. »

La manière de rapporter, sans la moindre distance critique, tantôt l’esprit du texte de Fallaci, tantôt sa lettre (les citations sont entre guillemets et en italiques), paraît laisser entendre que Rausky partage l’indignation de la journaliste italienne ; dit autrement, qu’il épouse les poncifs d’un imaginaire xénophobe et par endroit franchement raciste. Est-ce le chant des sirènes qui produit son effet ? Rausky explique ensuite que ce qui anime Fallaci est une « colère contre le monde arabo-musulman dans lequel la journaliste indignée voit une matrice d’intolérance, de prosélytisme violent, de totalitarisme, de terrorisme ». Or, précisément, peut-on soutenir que « le monde arabo-musulman » est une telle « matrice », c’est-à-dire davantage que ne le serait le christianisme, ou le confucianisme, ou le bouddhisme, etc. ? Le compte-rendu se conclut sur une note résolument critique qui, en un sens, répond à cette question :

« Orianna Fallaci a raison de dénoncer la menace totalitaire islamiste mais elle a tort de confondre, dans un amalgame douteux aux relents phobiques, la civilisation islamique et ses dérives islamistes. Bref, un pamphlet journalistiquement brillant, mais intellectuellement décevant. »

Rausky dénonce donc clairement, pour finir, les « relents phobiques » qu’il paraissait d’abord reprendre à son compte ; de même qu’il rétablit la vérité historique en distinguant « la civilisation islamique et ses dérives islamistes ». Il ne s’agit donc certes pas de « brûler » l’écrit de Fallaci, mais de constater qu’il est « intellectuellement décevant », comme l’est tout écrit xénophobe, aussi « brillant » soit-il.

L’article de Laetitia Enriquez, consacré aux poursuites judiciaires intentées par le MRAP et la LDH, est titré : « Les antiracistes s’en prennent à Orianna Fallaci ». On se serait attendu à une formulation plus neutre, plus factuelle ; par exemple : « Les antiracistes attaquent Fallaci en justice », ou bien lui « intentent un procès ». Ecrire qu’ils « s’en prennent » à elle, c’est laisser entendre que leur action est suspecte, sinon coupable. Mais voyons si le texte de la journaliste confirme l’impression donnée par le titre :

« Dans un pays comme la France, le livre d’Orianna Fallaci ne pouvait, bien sûr, pas passer comme un simple best-seller. Aussitôt publié par les éditions Plon, les associations antiracistes se sont empressés de qualifier l’ouvrage d’abject et d’annoncer leur intention de poursuivre la journaliste italienne devant les tribunaux. »

La journaliste présente le livre de Fallaci « comme un simple best-seller » persécuté par l’antiracisme caricatural d’associations qui « se sont empressées de qualifier l’ouvrage d’abject », vraisemblablement sans l’avoir lu. Pourtant, Enriquez reconnaît plus loin que Fallaci « a (...) écrit des vulgarités à connotations racistes dans son dernier livre », ce qui devrait logiquement justifier l’action judiciaire entreprise par le MRAP et la LDH. Mais il est vrai que nous avons extraite la phrase de son contexte. Enriquez écrit :

« Orianna Fallaci a peut-être écrit des vulgarités à connotations racistes dans son dernier livre. Mais elle a aussi publié un texte magnifique dans la presse italienne, repris ensuite par tous les journaux occidentaux, dans lequel elle dénonce le retour à (sic) l’antisémitisme en Europe, travesti sous sa forme antisioniste. »

Telle est donc la difficulté rencontrée tant par Rausky que par Enriquez : le « best-seller » de Fallaci est un tissu de « vulgarités à connotations racistes », c’est indubitable, mais la journaliste italienne a écrit par ailleurs un fort bel article sur « le retour à l’antisémitisme en Europe, travesti sous sa forme antisioniste ». L’affaire est donc délicate, puisqu’il faut pouvoir se désolidariser de cet écrit xénophobe sans toutefois faire preuve d’ingratitude à l’égard de Fallaci. Ceci posé, revenons à l’article d’Enriquez. Après avoir rendu compte des prises de positions des différentes associations antiracistes, elle conclut : « Goldnadel d’un côté, le MRAP de l’autre, et la LICRA au milieu, voilà une affaire qui en incarne bien d’autres ». L’avocat chargé de la défense de l’auteur de La Rage et l’Orgueil, maître William Goldnadel, est aussi le président d’une association de soutien à l’Etat d’Israël, l’association France-Israël  ; le MRAP, qui poursuit en justice Fallaci, est une association anti-raciste perçue par l’hebdomadaire comme idéologiquement engagée contre l’Etat d’Israël ; la LICRA, quant à elle, hésite à s’engager aux côtés du MRAP contre Fallaci. Et c’est apparemment aussi l’hésitation de Rausky et d’Enriquez dans cette affaire sensible.

Voyons maintenant les propos des analystes interrogés par l’hebdomadaire. Sous le titre « Points de vue divergents », sont présentées les « réactions contradictoires » de sept « personnalités intellectuelles ou religieuses de premier plan » : Alain Finkielkraut (« Philosophe »), Pierre-André Taguieff (« politologue »), Georges Gachnochi (« psychiatre des hôpitaux »), René-Samuel Sirat (« vice-président de la Conférence des rabbins européens »), Fouad Alaoui (« secrétaire général de l’union des organisations islamiques de France »), Sohei Bencheikh (« grand Mufti de Marseille ») et Tarik Ramadan (« écrivain et enseignant en islamologie à l’Université de Fribourg »). Il y a donc d’une part des intellectuels laïcs, à savoir un « philosophe », un « politologue » et un « psychiatre des hôpitaux » ; d’autre part des intellectuels religieux, à savoir un juif et trois musulmans. Et on observera que plutôt que d’avoir recours à un psychanalyste, l’hebdomadaire juif s’est tourné vers un « psychiatre des hôpitaux », ce qui pourrait témoigner d’une prise de position clinique quant à la nature du livre de Fallaci. Mais n’anticipons pas. Le diagnostique du psychiatre nous réserve peut-être une surprise…

L’analyse d’Alain Finkielkraut pour l’hebdomadaire Actualité Juive du 20 juin 2002 est à peu de choses près celle qu’il a déjà exposée dans l’hebdomadaire Le Point du 24 mai 2002 : il réitère son accord avec Fallaci sur l’essentiel, expliquant avoir « d’abord été saisi, même captivé par l’emportement du style et la force de la pensée » mais, après réflexion, il émet des réserves sur certaines outrances, rapportant comme un exemple de « racisme » ce sordide propos de Fallaci : « les musulmans ont tendance à se multiplier comme des rats ». (La citation exacte est : « ils se multiplient comme les rats »). Cependant, encore une fois, à cette réserve il ajoute : « C’est dommage et c’est d’autant plus dommage que l’attitude d’Orianna Fallaci permet au mensonge vertueux de reprendre la main et de condamner comme raciste toute critique de l’islam » ; osant même : « Il y a une vérité dans son exagération ». Finkielkraut, le 20 juin 2002, est encore envoûté, saisi par le « chant des sirènes ». Et il n’en sortira pas.

Pierre André Taguieff reprend également à son compte l’essentiel de l’argumentation de Fallaci puisque, selon lui, elle « vise juste, même si elle peut choquer par certaines formules ». Or, que vise-t-elle ? Il explique : « elle met l’accent sur le fait que l’accusation de racisme est utilisée comme moyen de faire taire les esprits critiques et de limiter la liberté d’expression ». Et Taguieff de conclure : « Ma critique porterait éventuellement sur le style, un peu pamphlétaire, mais pas sur le fond ». Est-ce à dire que Taguieff rejoint Fallaci sur le « fond » mais pas sur le « style » ? Apparemment. C’est donc qu’il ne voit pas que ce qui lamine le « style » de Fallaci dans ce livre, ce n’est rien d’autre que le « fond ».

Et c’est d’évidence ce que ne voit pas non plus le psychiatre Georges Gachnochi [29], qui prend également fait et cause pour Fallaci. Il distingue d’abord d’une part une intolérance chrétienne (exprimée notamment lors des Croisades) que rien ne justifierait dans les Evangiles et qui relèverait par conséquent d’un dévoiement de la lettre, et d’autre part une intolérance musulmane qui trouverait en revanche une justification dans le Coran, car « le Djihad fait bien partie de la doctrine de l’Islam ». Or, selon Gachnochi, le Djihad appelle les musulmans à combattre « tout ce qui n’est pas l’Islam ». Il conclut : « Pourquoi pourrait-on attaquer les Juifs tous azimuts et ne pas dire de l’Islam ce qu’il en est. Pour moi, le livre d’Orianna Fallaci n’est pas raciste car il ne critique pas un peuple ou une race mais bien une religion ». En d’autres termes, de même que certains s’en prennent volontiers aux Juifs, pourquoi d’autres ne pourraient pas s’en prendre aux musulmans ? On connaît la chanson : « Œil pour œil, dent pour dent… » Les trois intellectuels laïcs, Finkielkraut, Taguieff et Gachnochi s’accordent donc comme un seul homme pour reconnaître à tout le moins au livre de Fallaci le mérite de viser juste. Or, qu’a-t-elle visé ? La réponse est claire comme le jour : elle a visé l’islam. Mais à moins d’être un fieffé ignorant, et bête comme la pierre, on s’aperçoit très vite que le regard qu’elle porte sur l’islam n’est pas instruit, il est pathologique. Et pourtant ces trois intellectuels laïcs sont d’accord avec elle sur le « fond ».

Venons-en maintenant aux personnalités religieuses. Fouad Alaoui explique que « cet ouvrage n’a aucun caractère de sérieux » et croit pouvoir observer « avec satisfaction qu’il a été condamné unanimement ». Mais c’est peut-être davantage un vœu qu’un constat. L’imam Soheib Bencheikh confirme que « la réaction passionnée d’Orianna Fallaci ne comporte aucune analyse » mais craint que ses propos ne fassent « le jeu de ces fanatiques barbares » qu’elle prétend combattre. Il prend par ailleurs position contre la pénalisation du livre, affirmant avec force et dignité que Fallaci « a le droit d’écrire ce qu’elle veut, et nous, nous avons le droit de ne pas réagir ». Quant à Tarik Ramadan, il explique que « tout débat d’idées est bienvenu même s’il est très critique à l’endroit d’une civilisation mais l’insulte, le mépris, le racisme et la xénophobie ne le sont pas ». La ligne de partage polémique qui se dégage des différentes analyses recueillies par Le Point puis Actualité juive serait donc la suivante : d’un côté, des personnalités laïques qui partagent quant au « fond » la « rage » de Fallaci (Finkielkraut, Taguieff ou Le Point) ; de l’autre, des personnalités également laïques qui concluent à un écrit xénophobe (Kepel, Grimbert ou Chebel), lesquels « spécialistes » sont rejoints par des personnalités religieuses musulmanes (Alaoui, Bencheikh ou Ramadan). Reste dès lors à repérer la place, dans ce dispositif, de l’unique personnalité religieuse juive interrogée : est-elle en balance, à l’instar de la journaliste d’Actualité juive (Enriquez) qui d’une part condamne l’empressement du MRAP à condamner Fallaci, d’autre part concède qu’elle a « écrit des vulgarités à connotations racistes dans son dernier livre » ?

Le septième et dernier point de vue présenté par l’hebdomadaire communautaire est celui du rabbin Sirat, « vice-président de la conférence des rabbins européens ». S’il commence par exprimer son émotion devant la réelle menace que représentent le terrorisme islamiste et ses « appels au meurtre », notamment dans son « pays natal », l’Algérie, c’est aussitôt pour mettre en parallèle cette menace avec celle que représente le livre de Fallaci ; et il prévient : « ce serait la pire victoire des extrémistes que d’être contaminés par leur méthode et leurs réactions ». Puis, comme inspiré, il met en lumière le « fond » dont il est question dans La rage et l’orgueil : « Il faut faire très attention aux excès. Nous risquons d’atteindre en creux ce qui était jusqu’ici en relief, je pense à l’horreur des déclarations du prix Nobel de littérature, Saramago, assimilant les camps de Ramallah à ceux d’Auschwitz ». L’analyse du rabbin Sirat était donc sans appel. Et elle rejoignait, à l’autre pôle – laïc - l’analyse de Bernard-Henri Lévy qui, dans la rubrique qui lui est dévolue dans l’hebdomadaire Le Point, avait rendu compte du livre de la journaliste italienne le 14 mai 2002 et souligné, lui aussi, le lien entre islamophobie et judéophobie : « Il y a du Céline dans cette Fallaci-là. Le pire Céline. Celui qui, dans Bagatelles pour un massacre, utilisait le même lexique pour lancer son long cri de haine contre les fils, non d’Allah, mais de Moïse ». Ce jour-là, B-H. Lévy avait su exprimer le profond dégoût qu’inspire à un esprit sain les égarements de la maladie :

« Comment une journaliste de métier a-t-elle pu se laisser aller, comme le premier révisionniste venu, à des considérations oiseuses sur l’imposture séculaire qui reconnaît aux Arabes un rôle dans l’invention de la mathématique moderne ou dans la transmission vers l’Europe de la philosophie grecque ? Comment ose-t-elle décrire les « fils d’Allah » - l’expression revient sans cesse, de façon obsessionnelle - comme des êtres abjects et ridicules qui « passent leur temps le derrière en l’air à prier cinq fois par jour » et « se multiplient comme des rats » ? Quand, dans un autre accès de haine et presque de folie, elle dépeint les immigrés musulmans (page 144) comme « des hordes » de « sangliers » qui « transforment en casbah les villes glorieuses de Gênes et de Turin », quand elle décrit (page 138) l’alignement de « sandales » et de « babouches » qui « souillent » la piazza del Duomo de Florence, quand elle évoque (page 139) « les miasmes nauséabonds déposés à l’entrée d’une exquise église romane » ou les « dégoûtantes traces d’urine qui profanent les marbres d’un baptistère », quand elle s’écrie (page 138 encore) : « parbleu ! ils ont la giclée bien longue, les fils d’Allah », quand, dans une note spécialement rédigée pour l’édition française (page 188), elle ose répondre à Tahar Ben Jelloum qu’ « il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûtent les femmes de bon goût », l’effroi, la stupeur, la tristesse le cèdent à la nausée » (Bernard-Henri Lévy, Le Point, 14 mai 2002).

 

À s’en tenir à la ligne de partage polémique apparue à l’occasion de la sortie en France du livre La rage et l’orgueil, il y aurait donc d’un côté un parti « islamo-progressiste », composé notamment du rabbin Sirat, de Bernard-Henri Lévy et de l’imam Soheib Bencheikh ; de l’autre un parti « islamophobe » dont Alain Finkielkraut est sans conteste la figure de proue. Et comme on sait, une quinzaine d’années plus tard, scandée de moultes sorties du même acabit, l’homme reçut sa médaille, ou plutôt un sabre et un couvre-chef : il fut élu académicien [30]. Il avait témoigné, durant toutes ces années, de sa capacité à conduire le djihad. Pour la France.

Epilogue

François Rastier, dans un numéro de la revue Cités consacré aux études postcoloniales, évoque mon compte-rendu du livre de Houria Bouteldja paru sur le site Lundimatin en avril 2016 :

« Plusieurs auteurs comme Serge Halimi se sont inquiétés de la teneur antisémite et homophobe de l’ouvrage qui a cependant reçu le soutien de divers intellectuels. Malgré quelques réserves, Ivan Segré, qui se revendique à la fois du Talmud et d’un radicalisme post-badiousien, crédite Bouteldja d’un usage correct du concept de race : « son usage de la catégorie de ‘race’ n’est pas racial mais social et politique » et ajoute : « cette conception de la ‘race’ trouve historiquement son origine dans la Bible hébraïque » [31] ».

Dans le compte-rendu en question, je commence en effet par présenter la structure du livre de Bouteldja et clarifier l’usage qu’elle fait du concept de « race » :

« Le livre est composé de six parties : il y a d’abord une sorte de prologue (« Fusillez Sartre »), puis quatre développements dans lesquels l’auteure s’adresse successivement à « Vous, les Blancs », à « Vous, les Juifs », à « Nous, les Femmes indigènes » et à « Nous, les indigènes » ; enfin une dernière partie, en forme d’épilogue, s’intitule « Allahou akbar ! ». Le tout est précédé d’un court avertissement au lecteur où elle prend le soin de préciser d’une part qu’elle puise son inspiration « dans l’histoire et le présent de l’immigration maghrébine, arabo-berbéro-musulmane », d’autre part que sous sa plume les catégories de « Blancs », « Juifs », « Femmes indigènes » et « indigènes » sont « sociales et politiques », qu’elles sont « des produits de l’histoire moderne » et que par conséquent elles « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut » (p. 13). Autrement dit, son usage de la catégorie de « race » n’est pas racial mais social et politique. [32] »

Bien plus loin, j’explique en outre qu’un versant de l’argumentaire de Bouteldja « trouve historiquement son origine dans la Bible hébraïque ». Mais pour se faire une idée ce que j’entends mettre au jour, encore faut-il resituer mon propos dans son contexte :

« L’histoire particulière d’une émancipation est en effet immédiatement universalisable, et c’est pourquoi on peut la faire subjectivement sienne bien qu’y étant empiriquement étranger. C’est apparemment le sens de la proposition de James, « adepte de l’amour révolutionnaire » [lequel, évoquant ses ancêtres noirs luttant contre l’oppression, écrit : « Ils sont mes ancêtres, ils sont mon peuple. Ils peuvent être les vôtres, si vous voulez bien d’eux »]. Et je partage sans réserve sa vision : je fais mienne sa « race », je fais miens ses aïeux « noirs », comme je fais miens les aïeux du prolétariat « blanc », comme je fais miens les aïeux arabes de Bouteldja, ces ouvriers qui furent en France à l’avant-garde de la politique d’émancipation et frayèrent Mai 68, et le continuèrent après que la majeure partie des étudiants « blancs » soient rentrés dans le rang. […] Ce qui est également remarquable, c’est que cette conception de la « race » trouve historiquement son origine dans la Bible hébraïque, dont le centre de gravité est la « sortie d’Egypte, d’une maison d’esclave ». Nonobstant le fait que l’auteure puise « dans l’histoire et le présent de l’immigration maghrébine, arabo-berbéro-musulmane », elle conçoit donc « l’amour révolutionnaire », via L.C.R. James, à la manière d’antiques scribes hébreux. Car s’ils ont élaboré une fiction de cet ordre (la sortie d’Egypte étant une fiction), c’est en vue de soutenir la thèse suivante : une généalogie étant toujours une reconstruction plus ou moins fictive, plus ou moins imaginaire, elle ne peut accéder à l’universel, à la pensée, et ainsi s’offrir virtuellement à tous, que sous la condition expresse d’être le « souvenir », c’est-à-dire l’actualisation d’un processus d’émancipation [33]. »

De la pensée exposée dans ce long compte-rendu du livre de Bouteldja, ce que retient Rastier, c’est donc deux phrases qu’il agence avec un art consommé de la citation : « son usage de la catégorie de ‘race’ n’est pas racial mais social et politique » ; « cette conception de la ‘race’ trouve historiquement son origine dans la Bible hébraïque ». À se fier à l’Encyclopaedia Universalis de France, François Rastier sait lire et écrire :

« Né à Toulouse en 1945, docteur en linguistique, directeur de recherche au C.N.R.S., son œuvre est aujourd’hui reconnue internationalement. Elle est fondée sur une audace et une originalité. L’audace est sans doute d’avoir choisi comme 
champ de recherche la sémantique, discipline ardue et peu courue. L’originalité est d’avoir porté cette discipline à dépasser la seule étude du signe linguistique pour l’appliquer à des ensembles de textes. [34] » 

Sa brève évocation de mon compte-rendu du livre de Bouteldja témoigne du caractère novateur de son approche du signe linguistique. Après avoir souligné que cette diatribe postcoloniale est apparue « antisémite et homophobe » y compris à des intellectuels aussi peu suspects de colonialisme que Serge Halimi, rédacteur en chef du Monde diplomatique, Rastier explique donc que je n’y aurais pour ma part rien trouvé à redire, la preuve étant que je « crédite Bouteldja d’un usage correct du concept de race ». Me réclamant par ailleurs de la pratique du « Talmud », comment ai-je pu être aveugle aux égarements de son ressentiment ? C’est ce à quoi Rastier, maître en sémantique, a trouvé la réponse dans mon texte : « cette conception de la ‘race’ trouve historiquement son origine dans la Bible hébraïque ». Autrement dit, je partage les mêmes prémisses que Bouteldja, raison pour laquelle j’ai été séduit par son chant. Car dans l’esprit du sémanticien européen, Bouteldja et moi nous abreuvons à une source commune. Vaneigem l’appelait « la circoncision juive et musulmane », Fallaci « leurs hosannas au Dieu-miséricordieux-et-coléreux », Houellebecq ou Guyat une « sous-littérature pesante et interminable rédigée par et pour des chameliers schizophrènes, phallocrates et incestueux ».

Etrange alliance, donc, d’une islamophobie et d’une judéophobie, alliance dont la nature pathologique s’apparenterait finalement à ce que Sartre appelait la mauvaise foi, et Lacan la passion de l’ignorance.

[1Voir Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? Préface d’Alain Badiou, Lignes, 2009.

[2Plateforme, Flammarion, 2001, rééd. J’ai lu, p. 243-244.

[3Ibid., p. 242.

[4Ibid., p. 338.

[5{{}} Le guide touristique renoue avec la rhétorique de Nasser qui, ainsi que le rappelle Frédéric Encel, « recourait à la ‘grandeur’ de l’Egypte pharaonique pour sa propre propagande » (Comprendre la géopolitique, Seuil, 2009, rééd. 2011, p. 33). Au mythe nationaliste succède le mythe touristique, mais le ressort est identique : c’est un discours de propagande.

[6Le cherche midi éditeur, 1999, rééd. Gallimard, p. 194-195.

[7La Bible de Jérusalem. Traduction de l’École biblique de Jérusalem, Cerf, 1996.

[8De Gaulle, Israël et les Juifs, Plon, 1968, p. 16.

[9En Occident, il fut vendu à des millions d’exemplaires.

[10Op. cit., p. 27.

[11Ed. La Fabrique, 2016.

[12La rage et l’orgueil, op. cit., p. 95-96.

[13Op. cit. p. 192.

[14Ibid., p. 194 : « Mais ce club financier qui vole mon parmesan et mon gorgonzola, qui sacrifie ma belle langue et mon identité nationale, qui m’emmerde avec ses bêtises et ses pitreries, qui parle d’Identité Culturelle avec le Moyen-Orient et fornique avec ses véritables ennemis, n’est pas l’Europe dont je rêvais. Il n’est pas l’Europe. C’est le suicide de l’Europe ».

[15Le discours de la haine, Fayard, 2005, p. 80-81.

[16Op. cit., p. 61.

[17Ibid., p. 94.

[18Ibid., p. 89.

[19Israël, les arabes et les grandes puissances. 1963-1968, Calmann-Lévy, 1968, trad. Gabriel Roth, p. 115-117.

[20Voir notamment Simon Schwarzfuchs, Les Juifs aux temps des Croisades en Occident et en Terre sainte, Albin Michel, 2005.

[21Voir, à ce sujet, l’étude de Ilan Greilsammer, Les hommes en noirs. Essai sur les partis ultra-orthodoxes (éditions Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1991). L’auteur analyse la participation politique du mouvement orthodoxe, ou « ultra-orthodoxe » juif à la vie parlementaire israélienne. Ce courant, dont le chef historique fut l’une des figures majeures du judaïsme rabbinique israélien d’après-guerre, le Rav Shach, est un courant fondé exclusivement sur la défense du statut quo entre Israéliens laïques et Juifs orthodoxes, lequel tient principalement en deux points : autonomie du réseau éducatif orthodoxe et exemption du service militaire. Le pragmatisme politique des partis orthodoxes juifs repose donc sur une interprétation résolument profane du sionisme, auquel l’(ultra)-orthodoxie juive ne reconnaît aucune dimension messianique, à l’inverse de l’orientation qui fut celle du Rav Kook, le chef spirituel du sionisme religieux en Israël. Voir également le livre de Yacov Rabkin, Au nom de la Torah. Une histoire de l’opposition juive au sionisme (2004, Presses Universitaires de Laval), qui rend compte de ce qu’a été l’opposition du judaïsme religieux à la création d’un « Etat juif ». Rappelons enfin que « le chapeau noir » caractérise l’(ultra-)orthodoxe juif, non-sioniste ou a-sioniste au sens esquissé ci-dessus, tandis que le sioniste religieux se démarque stylistiquement en n’adoptant pas le chapeau noir et le costume ; d’où l’appellation « hommes en noir » pour désigner les (ultra-)orthodoxes (non sionistes).

[22La force de la raison, éd. Du Rocher, 2004, p. 158-159.

[23Ibid., 133.

[24 Le monde et l’Occident, éd. Gonthier, 1964, p. 58. Un peu amont, Toynbee a situé dans les « origines judaïques du christianisme » les causes profondes des guerres de religion qui ont dévasté l’Europe au XVIIe siècle : « Les hommes d’Etat japonais du XVIIe siècle n’avaient peut-être pas de grandes objections à faire au christianisme en lui-même, car les peuples d’Extrême-Orient, contrairement à leurs envahisseurs occidentaux, ne furent pas contaminés par le fanatisme religieux que leurs contemporains de l’Ouest avaient hérité des origines judaïques du christianisme et qui se traduisait à cette époque par des guerres de religion en Europe même » (ibid., p. 57).

[25La force de la raison, op. cit., p. 27-28.

[26Voir les pages 58-67 de l’hebdomadaire en question.

[27Seuil, 2002, p. 14.

[28Ibid, page 59.

[29Georges Gachnochi est le co-traducteur de Psychologie de l’antisémitisme, de I. Hermann, paru en France en 1986 aux éditions de L’éclat. Il est aussi un membre du comité de rédaction de la revue Controverses, dirigé par Shmuel Trigano. Et dans le premier numéro de cette « revue d’idées », datant de mars 2006, il est l’auteur d’un article qui a pour titre : « Le fondement identitaire des événements de novembre 2005 ». On y lit notamment la phrase suivante, qui signale l’horizon idéologique qu’il partage avec Finkielkraut et Taguieff : « À ce propos, l’idée que le racisme est la plus grande cause de l’échec de l’intégration sociale, progressive de ces personnes est très discutable, comme le montre l’ascension sociale, progressive, d’originaires des Antilles ou d’Extrême-Orient. Ou alors il faudrait rappeler que le racisme est loin d’être à sens unique, que le racisme anti-blanc, très répandu, est un facteur gênant gravement l’entrée dans la société d’accueil  » (Controverses, n°1, mars 2006, page 174). Ce n’est donc pas la xénophobie de la société d’accueil qui est en cause, c’est celle de l’étranger. On se souvient du mot d’Aron au sujet des lubies du général : « Bien sûr, il y a longtemps que nous le savons : sur les persécutés retombe la responsabilité de la persécution ».

[30Et comme par un heureux hasard, on lui confia le fauteuil de Félicien Marceau, écrivain prolifique, condamné en Belgique pour collaboration avec l’occupant nazi et exilé en France, où le général De Gaulle lui accorda la nationalité française en 1959, prélude à son élection à l’Académie en 1975, ce qui provoqua le départ outré d’un autre académicien, ancien résistant celui-là, Pierre Emmanuel… Comme le veut la tradition, Finkielkraut rendit hommage à l’ancien occupant de ce fauteuil d’académicien, avant de lui succéder, fier comme un coq.

[31François Rastier, « Sur l’interprétation postcoloniale du terrorisme islamiste », in Cités, n°72, 2017, « Le postcolonialisme : une stratégie intellectuelle et politique », p.113.

[32« Une indigène au visage pâle. Compte-rendu critique du livre Les Blancs, les Juifs et nous de Houria Bouteldja » (Lundimatin, avril, 2016).

[33Ibid.

Ivan Segré est philosophe et talmudiste
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