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Une discussion avec Eric Vuillard

« Il a fallu dix millions de morts pour que toutes les tombes se ressemblent ».

paru dans lundimatin#121, le 6 novembre 2017

L’année dernière, nous avions interrogé l’écrivain Eric Vuillard. A l’époque, son dernier ouvrage était 14 juillet, et il n’avait pas encore gagné le prix Goncourt. Peu après cet entretien, il publie L’Ordre du jour, qui a remporté le fameux prix, à la surprise générale.

En vérité, un prix Goncourt n’est jamais une bonne raison de lire un livre, mais cette fois-ci ça vaut le coup !

Pour vous en convaincre, relisez à l’occasion ce riche entretien, qui montre, à nos yeux, en quoi la plume d’Eric Vuillard permet de faire exploser la rassurante clôture de notre présent.

Bonne (re)lecture.

"Le contremaître, l’ouvrier, le marchand, tous – à part quelques patriciens circonspects –, tous vont à la guerre les yeux bandés, tous avancent la main sur le cœur vers l’inconcevable. Bien sûr, il y a l’esprit de revanche, l’amour de la patrie, la défense du sol national, ces raisons qu’on invoque. Mais cela ne suffit pas, cela ne suffit jamais à expliquer pourquoi un beau jour des millions d’hommes viennent en chantant tous ensemble se placer les uns en face des autres dans des champs de betteraves, et, brusquement, se tirent dessus."

"La Bataille d’Occident".

Eric Vuillard écrit des romans historiques. Il y en a un qui raconte la conquête du Pérou par Pizarre et l’anéantissement de l’empire Inca (Conquistadors). Il y en a un qui raconte la Première guerre mondiale (La Bataille d’occident). Il y en a un sur Buffalo Bill (La Tristesse de la terre), et aussi un sur la colonisation française (Congo). Et d’autres.

Et il y a 14 juillet, qui raconte cette journée comme l’émeute effrénée qu’elle fût en réalité.

Ces romans parlent de choses grandes et tragiques ; il s’agit toujours de conquête et d’extermination, de toutes les conquêtes et de toutes les exterminations qu’il a fallu pour fabriquer l’Occident, de la quantité inouïe d’or et de sang qui fait la texture si particulière de notre civilisation. Ces romans sont comme des instantanés de l’horreur qu’est notre histoire, de la catastrophe toujours présente que l’on enseigne sous le nom de "passé".

A la lecture, ces romans ont quelque chose de vertigineux : l’Histoire y apparaît non pas comme un recueil de récits héroïques ou fondateurs, comme un sympathique chapelet d’époques vintages, chacune sa couleur et sa tonalité. Non, l’Histoire y apparaît comme une puissance dévorante et absurde, Furie qui exige son lot de sacrifices, et qui pourrait bien nous immoler à son tour, Moloch aveugle et déterminé.

Eric Vuillard fait de ces sacrifices d’étranges romans qui sont comme de longs poèmes. A l’heure de la chute d’Alep, cela méritait quelques éclaircissements.

Vulture : Conquête fulgurante du Pérou millénaire ; tourbillon inouï de la Première guerre mondiale ; journée décisive du 14 juillet … Vos romans, avant tout, abordent des moments où l’histoire s’accélère, jusqu’à l’horreur, ou au vertige. L’histoire admet-elle plusieurs vitesses ? A quoi ces vitesses se mesurent-elles ? Comment se composent-elles ?

Eric Vuillard : Il me semble que la plupart de mes récits conjuguent le temps bref de la décision ou de la conquête avec une sorte d’enlisement. Dans Conquistadors, il y a la fulgurance du guet-apens de Cajamarca où les Espagnols capturent l’Inca, mais il y a eu auparavant une lente et laborieuse progression. Et puis, une fois l’Empire tombé, les Espagnols piétinent de plusieurs manières, ils se trouvent plongés au milieu d’un espace inconnu, ils cherchent éperdument un nouveau trésor, et ils vont se perdre afin de découvrir l’Eldorado qu’ils possèdent déjà. Ce sont peut-être les deux vitesses de nos désirs, le geste vif, le coup de harpon, le poing qui se serre brutalement sur ce que l’on dérobe ; c’est le moment de la jouissance si l’on veut. Mais on en revient, tout l’or du monde ne suffit pas à combler le vide ; il existe un illimité de la richesse et du pouvoir qui inscrit la concupiscence dans le temps long, c’est le versant mélancolique.

Il est raisonnable de dire que vous faites, dans vos livres, ce que Benjamin appelle l’histoire des vaincus. Conquistadors, qui raconte la défaite essentielle des Indiens, se clôt par les mots « Gloria victis » (gloire aux vaincus). On comprend que les Indiens aient été plus nobles que les assassins envoyés d’Espagne, néanmoins, quelle gloire attend ceux qui se font massacrer par millions, bisons, paysans français, Indiens, plébéiens en tout genre ? Pensez-vous que l’écriture soit nécessaire pour faire apparaître cette gloire ? Que peut réellement accomplir l’écriture en faveur des vaincus ? Et comment la gloire produite par le récit favorise-t-elle la rédemption réelle que les vaincus attendent ?

L’écriture est une vieille manie qui nous vient d’Homère. Les boucliers étincellent, les fronts scintillent. Depuis, le jeu d’écrire est hanté par ce mot mystérieux, la gloire, qui est peut-être le nom secret de la poésie. Nous héritons d’une technique ancienne, l’écriture, que nous émancipons lentement des premiers services qu’elle a rendus aux princes : compter et conter. Lorsque dans Anna Karenine, Tolstoï nous montre un grand propriétaire terrien, Levine, en train de comparer le prix que lui coûte la livrée de ses laquais avec les salaires misérables de ses ouvriers, nous voici plongés dans les eaux glacées du calcul dont parle Marx. Ce passage dégrise. La littérature a pour vocation de nous dégriser. Mais ne serait-il pas dommage de la dépouiller de cette gloire qui a tant servi les puissants, au moment où elle pourrait être, enfin, au service de tous ?
Le pouvoir des mots dépend de la conjoncture. Heinrich Heine, par exemple, usait d’une ironie sinueuse, savante ; il vivait sous un régime démagogue, cotonneux, mais autoritaire. L’ironie était pour lui le moyen de tenir un double langage, qui serait compris aussitôt. Chez lui, la gloire tient beaucoup au rutilement de sa prose ; c’est une manière de satiriser élégamment le pouvoir sans risquer l’écrou. Puisque la rédemption réelle, comme vous l’appelez, ne peut pas être décrétée, la littérature doit épier les mouvements de la vie collective. Il lui faut se tenir dans l’ombre d’une stratégie, mais d’une stratégie flottante, incertaine, emportée par la tentation des mots.

Que signifie le mot justice pour quelqu’un qui a pris l’habitude d’écrire à propos d’injustices si énormes qu’elles semblent définitivement irréparables ? Peut-on espérer une justice pour les morts ?

Lorsqu’on visite un cimetière de la guerre de 14, on éprouve une émotion très forte ; c’est une impression largement partagée. Ce n’est pas seulement le grand nombre de morts qui nous touche, c’est le fait que toutes les tombes sont les mêmes. On est bien loin de nos cimetières ordinaires, de ces nécropoles envahies de petites chapelles gothiques où la bourgeoisie claquemure ses ossements. Il a fallu dix millions de morts pour que toutes les tombes se ressemblent, il a fallu une guerre mondiale pour que l’égalité devienne visible, tangible, et seulement dans la mort.
Il y a donc bel et bien une justice pour les morts, mais elle coûte très cher. La littérature exige moins. Mais il existe une puissance émancipatrice au cœur de l’acte d’écrire et de lire ; une force libératrice accompagne la diffusion de nos pensées et de nos récits. On doit donc espérer une justice pour les vivants, pour le grand nombre.

Les romans historiques se caractérisent habituellement par une foultitude de détails censés donner, par leur épaisseur, une sensation de réalisme, c’est-à-dire la sensation que le passé devient présent. Vous privilégiez au contraire une forme de prose poétique, marquée par une profonde empathie envers vos personnages, quelques détestables qu’ils soient. Des rêveries de Pizarre aux obsessions de Schlieffen, vous troublez sciemment l’effet de réel par des méditations projetées sur vos personnages. Et pour autant, cela fonctionne aussi bien que l’écriture classique des grandes fresques historiques. Y a-t-il donc un réalisme ou une exactitude proprement poétiques ?

L’abandon aux mots ouvre un accès à la vérité. Autrement dit, certaines choses ne peuvent sans doute être saisies qu’en écrivant, en se laissant emporter un peu par le langage, traverser par ses sortilèges. Vient donc un moment où il faut s’écarter des documents, oublier les raisonnements que l’on s’est fait, et écrire.
Ce que vous dites du réalisme me semble très juste. Il existe une exactitude poétique, les mots sont un chemin vers le monde, mais pas toujours, et en effet la poésie fait une incise dans le langage, elle le bâtonne parfois, le roue et le réinvente. Le célèbre baou de Rimbaud, qui ne veut rien dire, que le dictionnaire ne peut pas adopter, suscite aussitôt chez le lecteur une sorte de déflagration hautaine, dédaigneuse, mais qui sent la plèbe.
Et puis la prose poétique offre d’autres ressources. Elle permet de caler un motif sous le motif, un dessin sous l’ornement, de dire deux choses. Elle donne un effet de profondeur et cela peut dénouer les contradictions apparentes, dialectiser les antinomies et froisser la surface plane de la raison ordinaire.

Qui dit « roman historique » dit tout de même archives, recherches, sources, documents, etc. Quelle place prend cette dimension « documentaire » dans votre travail ? Quelle émotion vous donnent les archives ? L’histoire des vaincus est marquée par l’oubli, par des sources taries, des témoignages que nous n’aurons jamais … Faut-il donc s’affranchir des sources pour saisir la vérité des moments historiques qui vous intéressent ?

Cela dépend. Certains livres, comme La bataille d’Occident ou Congo, ont été composés au gré des lectures, à partir de documents disponibles pour tout le monde. C’est une manière de monter ensemble des registres hétérogènes dans le savoir, comme la vie privée de Schlieffen, les progrès techniques, la mentalité des junkers prussiens…
Mais pour le dernier, 14 juillet, j’ai dû entreprendre un long travail d’archives. Il s’agissait de raconter la prise de la Bastille depuis la foule et non plus du point de vue des ambassades envoyées par l’Hôtel de ville ; il fallait rompre avec l’histoire écrite par les notables qui, ce jour-là, n’ont en réalité joué aucun rôle. Pour cela, il fallait aller piocher les noms des émeutiers, leurs actions, et relier les traces qu’ils ont laissées.
Les archives peuvent décider de bien des choses. L’émotion que l’on éprouve à les lire peut nous guider. Il existe par exemple une archive, un procès-verbal dont je me suis inspiré pour un chapitre de mon livre ; en fait, il y a deux procès-verbaux sur une même feuille et cela augmente l’émotion éprouvée, qui tient en même temps à la forme matérielle de l’archive et à son contenu qui est dramatique. Dans le premier procès-verbal, un cadavre d’émeutier est rapporté par trois personnes à la basse-geôle du Châtelet. Dans le second : huit mois plus tard, une femme vient identifier son mari ; c’est le cadavre. Or, les deux procès-verbaux sont sur la même feuille. Le premier procès-verbal, en date du 14 juillet 1789, décrit le cadavre, ses vêtements, ses plaies ; mais le deuxième procès-verbal a ceci de singulier qu’il est écrit dans la marge du premier, comme si le papier coutait bien cher et que la vie d’un homme, le chagrin d’une pauvre femme, ne valaient pas une autre feuille. Et puis l’écriture n’est plus la même, ce n’est plus le commissaire qui rédige, c’est un simple clerc. Il écrit vite et il abrège ; décidément la visite de cette veuve ne vaut pas un liard.
Le lien terrible entre cet objet, une seule feuille pour deux procès-verbaux, et la vie fichue de pauvres gens, commande tout le chapitre que j’écris : faire revenir en surface, ce qui se tient sous l’écriture hâtive du petit bureaucrate, une inflexible hiérarchie et le mépris des puissants.
On s’affranchit des sources de deux manières : en incarnant et en interprétant. Aucun historien ne colle strictement aux sources, cela n’aurait pas de sens. Mais l’écrivain n’a de toutes façons pas vocation à le faire, ce n’est pas son impératif catégorique. Puisqu’il n’y a pas de neutralité possible, c’est que l’exigence de vérité porte ailleurs. Bien sûr, on ne peut pas trahir les faits, mais on doit les trier, les rendre intelligibles, trancher. Et puis, à un moment, il faut écrire, il faut lâcher les documents, se laisser emporter par le courant de ce que l’on pense, vider sa querelle avec les mots.

Vous avez publié en septembre dernier votre dernier roman, 14 juillet, un récit atypique de cette journée mythique et mythifiée. C’est votre premier roman qui n’évoque pas un épisode historique absolument détestable. Pourquoi ce choix inhabituel ? Et quelle influence ont eu les évènements du printemps 2016 dans l’élaboration de ce livre ?

Eric Vuillard : 14 juillet était déjà terminé au printemps. J’en étais aux corrections sur épreuves. Je passais donc du temps à me relire entre deux manifestations ou deux AG. C’était assez curieux, assez grisant à vrai dire. Il y avait là un côté « théorie et travaux pratiques », ça n’a pas lieu souvent quand on écrit des livres, on est toujours un peu décalé dans le temps.
Mais si l’idée d’écrire à nouveau frais une prise de la Bastille m’est venue, il y a quelques années déjà, c’est que le climat politique était en train de changer. Je n’aurais pas pu avoir une telle idée, il y a quinze ans. L’écriture n’est pas une activité isolée. On écrit des livres à partir de sa propre situation dans le monde. L’écrivain pratique une activité sociale, certes un peu solitaire, mais il est pris dans les mêmes tensions que le reste des hommes. L’écriture de ce livre correspond à la situation que nous vivons collectivement, une situation pénible, bouchée, avec cependant de nouvelles formes de contestations et de révoltes. Et puis, l’Etat célèbre chaque année le 14 juillet en montrant les muscles, à grand renfort de tanks et de jeeps descendant les Champs –Elysées ; il y a une forme d’impertinence à rappeler qu’il commémore une émeute ; et le fait que cette impertinence s’inscrive dans une rentrée littéraire n’était pas pour me déplaire.

Alors, que se passe-t-il pendant une émeute ?

Bien sûr, il existe des professionnels de l’émeute, comme Fournier l’Américain ou, plus tard, Auguste Blanqui. Mais cela ne suffit pas ; il faut un mouvement populaire. Le 14 juillet est un phénomène de masse. C’est le grand nombre qui se soulève.
Pris dans la foule, chaque émeutier est comme Fabrice à Waterloo ; il n’y comprend rien. Il suit le mouvement. Au pire, la pression involontaire d’une foule peut jeter des hommes dans les bras de la maréchaussée ou dans la mort. C’est un peu ce qui arrive lorsque l’ambassade d’Ethis de Corny demande aux émeutiers de cesser le feu et que depuis les tours les assiégés continuent de tirer : cela tue plusieurs hommes.
Mais la foule n’est pas uniquement une masse aveugle et maladroite qui avance ou panique. Le grand nombre pense. Les émeutiers du 14 juillet ont la mémoire de faits récents, de la répression, des difficultés qui ont précédé. Ils se souviennent des trois cents morts de l’émeute Réveillon ; une menace concrète pèse sur les faubourgs, sur la vie de chacun. Ils savent tous qu’il y a deux jours, Lambesc a fait charger les badauds aux Tuileries ; on raconte qu’il y a eu un mort. Des rumeurs crédibles prétendent que les troupes royales menacent la capitale. Alors que faire ? Il y a des fusils aux Invalides et de la poudre à la Bastille ; cela dessine une solution. C’est ainsi que le grand nombre médite ses intérêts réels dans la chaleur de l’action.
Et puis ce n’est pas tout. Il se forme très vite des solidarités nouvelles, des camaraderies de fortune, de l’entraide. On pleure les mêmes morts, on désire la même chose ; à la pointe de l’émeute les désirs convergent. C’est ce que vise Sartre lorsqu’il dit que l’émeute culmine quand le peuple « entre en fusion. » Soudain, des désaccords s’estompent, disparaissent ; l’urgence d’une vérité plus puissante va d’ailleurs les reconfigurer plus tard, puisque l’émeute fera naître un nouveau savoir. Le peuple de Paris ignorait ce que c’était qu’être en armes. Il ignorait cette joie de vaincre, cette liesse de prendre le pouvoir. Et, puisque les vérités sont rétroactives, que les planètes ne se sont pas mises à tourner autour du soleil après la découverte de Copernic, quand la Bastille tomba, les parisiens apprirent soudain, émerveillés, que ce pouvoir, qu’ils croyaient prendre, de toute éternité il leur appartenait.

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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