– Bon alors, qu’est-ce que vous voulez savoir ?
– Ah ? Docteur Murray. Vous vous en êtes sorti ? Euh… Je ne voulais pas vraiment savoir…
– Et bien, dites !
– Euh… Euh… Je voudrais savoir comment il me serait possible de servir à quelque chose dans la situation actuelle. En matière de guerre et d’écologie surtout.
– Les gens sont bêtes, hihi.
– Ah bon ?
– On ne peut pas véritablement connaître une situation, mon pauvre. On peut seulement connaître des faits, analyser des conditions et des rapports de variables.
– Ah.
– A partir de là, on argumente avec clarté en ayant souci de participer à construire une discussion contradictoire.
– Ah. Mais ce n’est pas si facile quand…
– Pfff… Les gens sont bêtes, haha.
– Ah bon ?
– Ils ne se mettent pas à la hauteur des débats scientifiques.
– C’est-à-dire ?
– Scientifique, c’est quand on fait des débats contradictoires à partir des faits et qu’on argumente clairement.
– Ah.
– Bon alors, qu’est-ce que vous voulez savoir ?
– Euh… Je voudrais savoir comment il me serait possible de servir à quelque chose dans la situation actuelle. En matière de guerre et d’écologie surtout.
– Très bonne idée, hihi. Le problème, aujourd’hui, c’est que les gens n’agissent pas pour changer la situation.
– Ah vous trouvez que...
– Oh que oui ! Voyez-vous, ils sont bêtes, ils n’écoutent pas la science.
– Vous pensez qu’ils agiraient s’ils écoutaient les scientifiques ?
– Evidemment. Mais ils sont trop bêtes.
– C’est peut-être aussi parce que…
– Parce que quoi ?
– Parce que les connaissances scientifiques montrent comment sont les choses de façon déterminée, si bien qu’il ne paraît plus possible de les changer.
– Hoho, un antiscientiste primaire ! Alors allez-y, Monsieur je-sais-tout, dites-nous comment il faut faire !
– Ben non, justement, je ne sais pas.
– Pourquoi faites-vous la leçon alors ?
– Je ne fais pas la leçon, je me pose seulement la question de savoir comment servir à…
– Moi j’ai des réponses à donner, voyez-vous, et tous les jours. Et je vous dis que pour agir, il faut connaitre.
– Ah.
– Je fais des graphiques et des tableaux qui permettent aux gens d’avoir une vision simple et claire et de la partager pour agir en conséquence.
– Ben oui, mais ils n’agissent pas, vous le dites vous-mêmes.
– C’est la faute des gens, haha, ils sont trop bêtes. Ils réagiront quand ils ouvriront les yeux.
– Ah. J’ai quand même l’impression que vous partez du principe qu’ils ne savent pas et…
– Dépasser les biais des gens, voyez-vous, dépasser le langage ordinaire et ses représentations grossières, c’est la clef pour parler de la réalité.
– Ah… Aller contre l’opinion est ce qui permet de parler du réel et d’agir en conséquence ?
– Hoho, voilà qu’on s’interroge ! Vous êtes relativiste, Monsieur ?
– C’est-à-dire ?
– Vous pensez que tous les avis se valent ? Vous n’êtes pas au courant que dilater la frontière entre savoir et non savoir ouvre la porte au mysticisme ?
– Non, je ne pense pas que tous les avis se valent. Je me méfie seulement d’une certaine tendance à disqualifier les autres.
– Vous êtes prêts à croire n’importe quoi, n’importe qui ? Vous êtes platiste, Monsieur ?
– Non, mais…
– Voyez-vous, un scientifique s’applique à ne pas dire n’importe quoi.
– Mais pourquoi penser que tous les autres disent n’importe quoi ?
– Les gens sont bêtes, hihi. Ils croient que les scientifiques donnent seulement leur avis. Mais en réalité, nous, nous faisons des débats contradictoires depuis 400 ans, avec des arguments clairs à partir des faits.
– Mais pourquoi dire que les autres ne pensent pas ?
– Car ils sont bêtes. Ils ne savent pas se taire quand ils ignorent.
– Ah ? Et vous, vous vous taisez quand vous ne savez pas ?
– Evidemment. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, haha.
– Mais alors, puisque vous attendez des preuves, c’est que vous ne savez pas ce qui est vrai a priori. Donc en toute logique, vous ne devriez pas disqualifier les autres comme vous le faites, si ?
– Hoho, voilà qu’on propose un raisonnement, maintenant ! Continuez, Monsieur le philosophe.
– Et bien… J’ai l’impression que, réciproquement, vous taisez ce qui pourrait paraitre non-scientifique – par peur d’être renvoyés au monde de l’opinion. Surtout quand vous êtes en présence d’un savant que vous ne comprenez pas.
– Mais non, mon pauvre. Parce ce qu’entre nous il y a de la tolérance, voyez-vous, une certaine ouverture d’esprit. C’est un peu comme la charte du scientifique.
– Mais alors pourquoi me mettre aussi promptement, moi, dans le sac des relativistes ou des platistes ?
– Ce n’est pas moi qui dis que vous êtes relativiste. En réalité nous sommes tous d’accord, avec mes collègues.
– J’ai l’impression que les scientifiques sont effectivement assez solidaires quand il s’agit de pointer l’intrus. Dans ces conditions plus besoin de faire l’épreuve de l’ouverture, d’une certaine égalité.
– Blabla. Si vous vous sentez seul, vous n’avez qu’à vous former à la discussion scientifique.
– C’est-à-dire ?
– Apprendre à dire des choses claires.
– Ah… Aller vers la clarté est ce qui me permettrait de parler du réel et d’agir en conséquence ?
– Vous préférez le baragouinage ou les propos de comptoir, Monsieur l’obscurantiste ?
– Non, mais je me dis que vous évacuez bien vite ce qui est trop complexe pour être mis au clair.
– Oui, peut-être, mais c’est pour le bien de l’humanité.
– Le bien de l’humanité ?
– Oui, nous sommes dévoués à cette cause. Car en plus des protocoles, voyez-vous, il y a un « esprit », Monsieur. C’est un peu comme la charte du scientifique.
– Ah. Mais alors…
– Vous insinuez que ce que je fais pourrait être mauvais ? Ce n’est pas possible. Par définition, nous, on est la science, on fait le bien de l’humanité, alors que la religion fait les guerres.
– Les guerres sont faites avec vos armes.
– Non. Nous, nous faisons de la science pure. Nous nous emparons d’une question, nous construisons un objet, nous faisons des débats contradictoires à partir des faits.
– Et la question sort de nulle part ? Les réponses ne vont nulle part ?
– Si, mais ce dont on ne peut parler, il faut le taire, haha. Et puis nous, nous faisons de la science pure.
– Comment pouvez-vous prétendre servir à quelque chose alors ?
– Par définition.
– Ah… L’investigation scientifique est en elle-même une action ?
– C’est un peu ça.
– Dans ces conditions, je crains que votre action consiste avant tout à réduire le monde.
– Pfff ! La science est respectueuse de ce qui existe, Monsieur le sceptique. Nous veillons même au consentement de ceux que nous étudions. C’est un peu comme la charte du scientifique, voyez-vous.
– Je ne suis pas sûr que constituer des « objets » de recherche revienne à demander le consentement. Je crois même savoir que des animaux sont « élevés », quand ils ne sont pas « prélevés », pour être analysés. Et que des études qui consistent à introduire des objets dans leur corps sont réputés « non invasives ».
– Oui, peut-être, mais c’est pour les connaitre.
– En leur faisant violence ? En les capturant ? En les retenant dans un parc fermé ?
– C’est pour que les animaux n’aient pas de contact avec les hommes.
– Vous pensez qu’un vrai animal est un animal enfermé par les hommes pour ne pas avoir de contact avec les hommes, c’est cela ?
– Hoho, voilà qu’on raisonne à nouveau ! Bravo-bravo, mais c’est incohérent, Monsieur. Car en réalité, il n’y a aucune interaction.
– C’est exactement ce que je vous dis, Docteur Murray. Et je me demande si la connaissance ne devrait pas plutôt impliquer une interaction. Au lieu d’espionner la vie, vous pourriez connaitre au regard de ce qui est connu, non ?
– Non. Nous, nous faisons de la science pure. C’est un peu comme la charte du scientifique.
– J’ai plutôt l’impression que vous ignorez sciemment d’autres relations de connaissance. En d’autres termes, que vos connaissances créent de l’ignorance.
– Ah, ça non ! Nous sommes des progressistes, Monsieur. Nous éradiquons l’ignorance.
– J’ai plutôt l’impression que vous misez sur le progrès et qu’après, vous ne voyez plus rien de ce qui pourrait le contredire. Je crains même que votre désir illimité de connaissance conduise au viol de la nature.
– Pfff… C’est un propos intellectuellement malhonnête. Voyez-vous, les scientifiques s’immergent dans la nature. Quand ils collectent des données, ils tissent un lien avec elle.
– Mais quel lien tissent-ils ? Un lien destructeur ?
– Non. La science consiste seulement à dépasser l’humain pour aller vers la nature.
– La science dépasse l’humain, et serait pourtant humaine ? La science va vers la nature mais soumet les êtres de nature ? Pas évident votre affaire.
– Ben oui, mais bon, il faut bien qu’on connaisse. Par exemple, on ne sait pas où vont les tortues quand elles ne sont plus…
– On pourrait penser qu’elles ont décidé d’aller ailleurs.
– Non, quand même, il faut être sérieux deux minutes. Nous, nous mettons en évidence des patterns nets, voyez-vous, sans considérer les intentions – ça manquerait de rigueur.
– Ah oui, c’est vrai. On torture des tortues, on les soumet à un régime de vérité constante, mais c’est pour le bien de l’humanité – un mal pour un bien.
– Qu’est-ce que vous insinuez ?
– Que vous vous mettez des ornières pardi ! Je crains même, finalement, que vous ayez été recrutés en raison de cette capacité à vous mettre des ornières.
– Vous croyez que nous ne réfléchissons pas à ces choses, Monsieur je-sais-tout ?
– Dites-moi ce que vous en pensez alors.
– Et bien… Voyez-vous, nous suivons une démarche scientifique, mais par ailleurs, en tant que citoyens, nous nous sentons concernés par l’effondrement du monde.
– Ceci revient précisément à dire que la science est un mode de connaissance désengagé. Et puis quel lien y a-t-il entre cet engagement citoyen et la production de connaissances ?
– Pfff… Vous croyez que nous ne réfléchissons pas à ces choses ?
– Je crains que votre science soit une façon pour vos consciences de s’empêcher d’agir.
– N’importe quoi ! Nous sommes capables de transgresser la neutralité pour agir. Il y a même des Scientifiques en rébellion aujourd’hui, Monsieur le psychanalyste, alors...
– Et alors ?
– Et alors… Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ? Supprimer les scientifiques ?
– Non, je voudrais changer la connaissance. La réinsérer dans une perspective de vérité, là où existent des sujets. Cela n’a rien à voir avec le relativisme.
– Comment cela ?
– Je voudrais que le scientifique commence par considérer la réalité de son « esprit », comme vous dites. Qu’il assume sa subjectivité proprement scientifique.
– Hein ?
– Pour être pris au sérieux, vous versez dans la quantification. Et puisque les énoncés deviennent ainsi « portables », vous taisez tout le reste. Ceci vous conduit à dénier l’existence de la subjectivité. Or rien n’est moins réaliste que d’oublier l’existence même du scientifique.
– De quoi parlez-vous à la fin ?
– (Il articule exagérément) Je veux parler de l’existence de l’esprit scientifique dans la réalité dont il parle ! Pour faire les bons constats sur la situation, il faut adopter la pensée apte à faire ces bons constats. Or ceci implique de considérer que la pensée appartient à la situation.
– Pfff ! Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, haha.
– Ah, revoilà les idéologèmes ! La science s’impose à quiconque veut dire quelque chose, mais les scientifiques exigent volontiers le silence des autres.
– Mais qu’est-ce que vous me dites ? Je ne comprends rien – tortue. Est-ce que vous allez vous taire – tortue ?
– Bon, il va falloir opérer en direct je crois (il s’approche).
– Mais qu’est-ce que vous faites – tortue ?
– Je vous installe dans la position d’un objet que je vais analyser. Ne vous inquiétez pas, je vais faire des expériences non-invasives. Ce sera un mal pour un bien – le bien de l’humanité.
– Mais qu’est-ce que vous…
– Allez, une autre charte, Murray ?
– Quoi ?
– Répétez après moi. Article 1.
– Quoi ?
– Répétez. Article 1. Je serai un bon élève. Après un bac scientifique où j’aurais incubé la disqualification des autres, moqué ceux qui ont le temps de lire des livres, je ferai un master et une thèse imposée en prenant soin d’être poli avec les professeurs. Je jouerai des coudes et ferai du guiliguili pour avoir un poste dans un laboratoire.
– Mais qu’est-ce que…
– Article 2. Je prétendrai m’avancer en penseur de terrain, au contraire des philosophes reclus dans leur tour d’ivoire. Je chanterai la désillusion de l’Homme et des Essences au profit des hommes concrets et des réalités positives.
– Mais qu’est-ce…
– Article 3. Je mettrai en place des protocoles, récolterai des données et produirai des résultats. Je souffrirai le management et me rappellerai tous les jours que c’est publier ou périr. Mon salaire sera quand même la preuve de ma valeur, voire de mon utilité.
– Mais qu’… (Il se reprend) Bon, alors, qu’est-ce que vous voulez savoir – tortue ?
– Répétez ! Article 4 : Je disqualifierai à tout va pour fonder mon propre discours, j’attendrai avec arrogance « qu’on me montre », et « validerai » ensuite les savoirs de terrain. Je m’émouvrai de recevoir une leçon, brandirai la séparation science-technoscience, ignorerai les aboutissants quand ils ne seront pas jolis-jolis.
– Scientifique, c’est quand on fait des débats contradictoires à partir des faits et qu’on argumente clairement – tortue.
– Article 5 : Je feindrai de ne pas voir telle et telle chose, partagerai l’aveuglement avec mes collègues. Je nierai toute ma carrière qu’il puisse y avoir une alternative à la recherche scientifique et, à la retraite, je jouerai au repenti en disant qu’il aurait fallu faire autrement.
– Scientifique, c’est quand on fait des graphiques et des tableaux qui permettent d’avoir une vision simple et claire et de la partager pour agir en conséquence – tortue.
– Article 6. Je moquerai les activistes en prétendant qu’il faut être sérieux mais, à la moindre crise, je ferai des constats alarmants et des appels citoyens à la paix dans le monde et à l’action écologique.
– Scientifique, haha, c’est quand ce dont on ne peut parler, il faut le taire – tortue.
Toute ressemblance avec des scientifiques existant.es serait purement fortuite.






