« Le soleil est si effrayant qu’il me semble que les objets s’enlèvent en silhouette, non pas seulement en blanc ou noir, mais en bleu, en rouge, en brun, en violet. »
Lettre de Cézanne à Pissarro du 2 juillet 1876.
C’est sur un petit encart aux côtés de la toile de Cézanne, Golfe de Marseille vu de l’Estaque, que j’avais pu lire cette phrase du maître aixois écrite dans une lettre à son ami Camille Pissarro lors de l’un de ses séjours dans ce qui n’était encore qu’un petit village détaché de Marseille. Le tableau prêté par Orsay était descendu de Paris pour l’exposition Peindre Marseille au Musée des Beaux-arts l’année dernière, à l’été 2024. L’œuvre était particulièrement surveillée, de peur sans doute que ne se reproduise un drame qui aurait encore un peu plus entaché la réputation de la ville. On sentait qu’une fois de plus Paris avait fait la leçon à Marseille, lui avait dit de faire attention et de se tenir à carreaux. Le tableau avait ainsi droit à son propre gardien qui ne le lâchait guère des yeux, d’un marquage au sol à ne pas franchir et d’une vitre comme beaucoup de tableaux exposés aujourd’hui. Bref, tant d’obstacles qui empêchent de voir vraiment puisque la peinture demande de s’approcher, d’observer les touches, les traces, puis de prendre du recul et de varier les distances de regard. C’est une chose particulièrement vraie dans la peinture de Cézanne qui est une peinture de couches et de matière et qu’une inspection rapprochée peut aider à saisir. Par ailleurs, c’est en partie pour cela mais également pour une question subtile et complexe de dessin, de teinte et de couleur que les toiles de Cézanne ne supportent guère les photographies et les reproductions. Le résultat est souvent décevant, la toile apparaissant affadie, terne et délavée. C’est une des raisons pour lesquelles cette peinture est souvent incomprise et que bon nombre de personnes peuvent passer à côté. Mais c’est aussi parce qu’elle ne cherche jamais l’esbroufe, Cézanne n’ayant jamais fait dans la facilité. Cette peinture-là demande à être vue en vrai pour en être saisi puisque la peinture de Cézanne est une question de saisissement. Une question de présence de la matière picturale qui fait sens au regard. Ce jour-là, cette toile de Cézanne, Golfe de Marseille vu de l’Estaque, que pour le coup je n’avais jamais vue en vrai, m’avait saisie. La profondeur du bleu de la mer était impressionnante. Un bleu incroyable, concret, pas celui d’un horizon rêvé mais dans lequel on pourrait vivre. Et j’étais resté un certain temps, envoûté, à le scruter. M’y étant pourtant rendu plusieurs fois ces derniers temps, je dois avouer que la baie de l’Estaque ne m’a pas fait pas la même impression. Sans doute parce qu’à l’époque du peintre, le lieu ne s’était pas encore industrialisé ni étendu comme il l’est aujourd’hui. Si bien que sous toutes les couches successives d’activité humaines qui s’y sont succédé jusqu’à aujourd’hui et qui saturent le regard quand on essaye de contempler la mer, on ne retrouve plus grand-chose du paisible bourg côtier. Ce qu’il reste, c’est un village mangé par le tourisme et la surexploitation du rivage.
Le tableau, lui, un peu à l’écart de l’exposition, détonnait. Le reste de l’exposition était consacré à l’École de Marseille, école de peintres provençaux de 1850 à 1920. Si cette école méconnue et longtemps méprisée est aujourd’hui plus ou moins réhabilitée, les tableaux présents offraient un fort contraste avec la peinture de Cézanne. S’il s’agit pour cette dernière d’une peinture solide, terrestre, presque lourde, elle est cependant toujours en mouvement, en mutation. Son unicité même, sa cohérence, ne s’oppose pas à sa multiplicité. Cézanne sait que le plus gros objet qui soit, le plus pesant, telle que la Sainte-Victoire, lévite en vérité dans l’espace infini. La citation elle-même du peintre montre que Cézanne se méfie du soleil, et plus encore du soleil du midi, c’est-à-dire d’une lumière uniforme, unique et régulière. Ce qui l’intéresse c’est moins l’expression unilatérale de l’éclairement direct que ses effets indirects sur les choses. Sur leur façon et leur manière d’absorber, de retenir ou de renvoyer l’éclat du soleil. Il sait par ailleurs les liens complexes et infinis entre la lumière, les ombres et les couleurs. Qu’il y a là une multitude de vie cachée à observer, à sentir, à exprimer et qui varie selon le temps et l’espace. A l’inverse, face à l’œuvre de Cézanne que je ne cessais d’observer, se trouvait alors toute une série de tableaux qui semblaient représenter une Provence figée, surfaite, idéalisée, où tout est assigné à une place et n’y bouge pas, sous un soleil net et sans transition. Ici le soleil est un astre dominateur censé donner un peu de sa gloire à la région pour qu’elle se pavoise mais qui l’écrase au final et empêche aux êtres et aux objets de se ménager des lieux à peupler dans la toile. La Provence de Mistral ou de Puget en somme. Une Provence éternelle, mais d’une éternité bien différente de celle qui anime les toiles de Cézanne : une éternité morte. Cette Provence caricaturale est vantée aujourd’hui par Martine Vassal quand, pour se défausser de ses obligations de prendre en charge les mineurs non accompagnés en recours du collectif Binkadi qui campaient au kiosque des Réformés cet été, elle affirme que « ce n’est pas aux Provençaux d’assumer le coût de cette immigration ». Régulièrement, la présidente de la métropole d’Aix-Marseille et du département des Bouches-du-Rhône convoque ce terme de Provençaux pour parler des administrés locaux, se prenant au passage pour la cheffe de la Provence qu’elle n’est pas. Cela lui permet de convoquer un imaginaire et de défendre une certaine vision du territoire, soi-disant d’une région attachée à ses racines et à ses traditions mais en la réduisant en vérité à une version parodique, superficielle et inoffensive. Une vision du monde pauvre et pitoyable qu’elle partage avec l’extrême-droite, celle des Smartbox et du label Les plus belles fêtes de France de Stérin et du Puy du Fou de Bolloré, Retailleau et De Villiers. Alors que ce sont précisément eux qui ont détruit partout en France les savoir-faire locaux et les langues régionales, qui ont surexploité les terres et converti les territoires autochtones au capitalisme pour un monde de parc d’attraction et de carton pâte ultralibéral. Mais Martine Vassal ne partage pas seulement la vision du monde et les valeurs de l’extrême-droite [1], elle a fini par en adopter les méthodes. En effet, dans la même déclaration qu’elle tweete pour dire haut et fort qu’elle ne prendra pas en charge les jeunes migrants à la rue, elle affirme, sans ne mentionner aucune source, que 80% des faits de délinquance dans la ville sont dû aux étrangers [2]. Après les incendies de cet été qui ont brûlé des terres jusqu’aux portes de Marseille, à l’Estaque justement, causés par sa politique mortifère et forçant les habitants à fuir leur maison, elle est allée jusqu’à partager une fausse information lancée par le média d’extrême-droite Frontières qui affirmait que des jeunes des quartiers nord avaient pillé les maisons abandonnées [3].
Cézanne est bel et bien un peintre provençal, un peintre de cette région et pas d’une autre et qu’il finira par ne plus quitter. Il était fermement attaché au territoire (obsédé même), à sa spécificité, à ses traditions et son art populaire. Mais il n’est en rien un peintre régionaliste. Cette peinture, celle qui ouvre le chemin de l’art moderne, n’aurait pas pu exister sans ce territoire local, sans cette lumière, sans la baie de l’Estaque, la Sainte-Victoire et l’arrière pays aixois, et sans cet attachement viscéral du peintre au lieu qui lui a fait voir le jour. Mais il ne s’agit pas d’une Provence évidée et inerte, d’apparats et identitaire au service d’intérêts et d’idées. C’est un lieu vivant, ancré mais en mouvement. Ici l’ancrage n’empêche pas la circulation. Le local ne s’oppose pas à l’universel, au contraire il le permet. Parce que c’est le spécifique, l’indigène qui sont la seule voie possible pour l’infinité, le singulier et la différence le seul chemin pour le commun. Néanmoins, à l’étage de l’exposition, un autre tableau, ne comprenant pas très bien s’il faisait partie du parcours ou s’il était situé dans un espace distinct [4], entrait en résonance avec la toile de Cézanne. Il s’agit de la seule œuvre de Courbet présente dans les collections marseillaises, le splendide Cerf à l’eau représentant l’animal en fuite sautant une rivière traqué par une meute de chiens. Le cervidé peint au moment de son bond au-dessus du passage d’eau semble en suspension et comme aspiré par les cieux. On a alors l’impression qu’il est en train de les contempler. Je sentais les deux œuvres se répondre, devenir amies, représentantes de la même éternité en devenir, et ainsi briser leur isolement mutuel, placées l’une et l’autre aux extrémités de la salle. Courbet lui aussi est un peintre solidement ancré dans ses terres jurassiennes et franc-comtoises, soucieux des siens, des lieux et des traditions populaires de son pays. Il n’a jamais fait cependant une peinture officielle, grotesque et sclérosée du coin mais a réussi au contraire à faire un art dépassant les frontières depuis et par ses limites mêmes. Surtout, au-delà de cet écho réunissant les deux toiles ce jour-là, c’est Cézanne tout entier qui est l’héritier de Courbet. Le peintre provençal a dit plusieurs fois son admiration pour la peinture du maître d’Ornans. C’est toute son œuvre qui s’inscrit dans la lignée de celle du jurassien, des débuts à l’influence presque littérale jusqu’à la pleine singularité de sa peinture ensuite où l’obsession pour la vérité de la nature sera toujours restée à travers ses évolutions une vision sœur, complémentaire et prenant le relais du travail accompli par Courbet. C’est pour cela qu’il y a cinq ans lors de la rédaction d’Une Lumière jaune, il était déjà prévu que j’écrive sur Cézanne et qu’une ultime partie lui soit consacrée pour conclure le reste de l’article. Au final, l’art pictural offre à voir des rapports au monde radicalement opposés. Qu’on soit Meissonier ou Puget au service de la gloire de Napoléon III et de son régime ou d’une Provence fantasmée et de la France de Louis XIV, ou qu’on soit Courbet et Cézanne, soucieux, inquiets même de rendre au plus juste la sensation qu’ils ressentent devant ce qu’ils voient, l’esthétique est alors selon l’honnêteté des buts qu’on y attache, un objet d’apparat utilitaire ou au contraire une affaire sérieuse.
Au cœur de l’Empire : Aix-en-Provence
S’il y a bien une ville qui représente cette Provence figée, c’est Aix-en-Provence. Afin de mener à bien cet article et souhaitant voir l’exposition au Musée Granet dans le cadre de l’événement Cézanne 2025, je m’y suis rendu cet été. Je n’y avais pas foutu les pieds depuis bientôt presque dix ans et le moins que l’on puisse dire c’est que ça ne m’avait pas manqué. Il est assez sidérant de voir qu’une telle ville existe à moins de trente kilomètres de Marseille, même si en vérité tout ce qui se trouve autour de la cité phocéenne est à peu près du même acabit. La première chose qui frappe bien sûr c’est à quel point la ville est bourgeoise, d’une bourgeoisie transparente et qui ne se cache pas. C’est un microcosme nanti qui vit sa vie stérile dans un entre-soi minable ponctué de soirées culturelles. La seconde chose qu’on remarque c’est le côté fake qui va si bien avec l’aspect bourgeois. Aix ressemble à un décor surfait où des PNJ s’animent. En bonne ville bourgeoise, c’est une ville de boutiquiers (il ne semble n’y avoir que ça, des commerces et des terrasses) où chaque magasin semble rivaliser dans une mise en scène pour vendre des concepts creux. Ce ne sont plus des boutiques classiques mais des mises en situation avec leurs agencements laids pour refourguer des produits inutiles. On a même la sensation que les concepts-stores ont été inventés ici, tant ils donnent l’impression d’être là depuis la nuit des temps. En revanche, on a du mal à savoir où s’achètent les vraies choses, comme de la simple nourriture par exemple. Tout n’est qu’une atmosphère sans âme, bien lisse, bien propre, bien nette, sous une lumière égale. Tout doit être visible et rien ne peut se cacher. Tout y est faible, affaibli. Là-dedans, Cézanne sert de faire-valoir à ce vilain petit monde. Ici, à l’inverse de ce qu’ont subi les villes populaires de Lille ou de Marseille ces dernières décennies, il n’y avait pas besoin de pacifier et nettoyer la ville par le biais de la culture. En effet, Aix-en-Provence dans son essence même et depuis toujours semble toute entière aseptisée. L’enfant du pays a donc été aligné sur le reste et rendu inoffensif. Les circuits Cézanne avec les ballades à travers la ville et les visites commentées dans les lieux où il a vécu et travaillé servent de support à un tourisme insignifiant où les enjeux de son travail et l’intensité de sa vie sont neutralisés. C’est assez ironique et on ressent beaucoup de malaise et de dégoût à voir les bourgeois locaux se presser dans les files d’attente des expositions qui lui sont consacrées pour se montrer. Un peu comme Courbet avec Ornans, il est dépeint comme un homme bourru et qui a son caractère mais qu’on pardonne car ce sont là les signes de son génie. Il est vu comme un artiste solitaire et à l’écart mais dont rien ne vient déranger la bonne société aixoise. On célèbre son œuvre parce qu’elle a mis la ville en lumière aux yeux du monde. On insiste pour cela sur ce que sa peinture aurait de novateur (une innovation creuse et sans objet qui sert de publicité à la ville) mais sans jamais parler du chamboulement profond qu’elle a contribué à provoquer dans les sociétés occidentales : la destruction de la représentation en art. Tout comme il peut sembler fou qu’une telle ville existe si proche de Marseille alors qu’elle est son antithèse, il est stupéfiant de constater que c’est à Aix-en-Provence que Cézanne a vu le jour et a développé sa peinture jusqu’à son apogée tant la cité dans sa suffisance semble l’opposé de tout ce que transmet la puissance et la subtilité des tableaux du maître.
Ce n’est pas que cette ville n’a pas eu d’histoire (au contraire elle est ancienne) mais son passé semble toujours avoir été faux, superficiel, sans profondeur, sans avoir été vécu. C’est ainsi depuis son origine qu’elle est l’inverse de Marseille. En vérité, il y a bien une raison tout à fait logique à ce qu’une telle ville existe toute proche de la cité phocéenne. En effet, si Aix-en-Provence a été édifiée par les Romains en 122 avant JC pour chasser les tribus gauloises présentes sur le territoire, mater la zone et servir de base arrière à l’armée impériale pour de futures conquêtes en Gaule, elle doit également son existence au besoin pour Rome de surveiller Marseille, surtout son commerce alors que la cité était encore largement indépendante. En 49 avant JC, à l’issue du siège de la ville par César, Marseille sera même rattachée à la province narbonnaise à laquelle Aix-en-Provence appartenait. Plus tard, Aix deviendra en 1189 la capitale de la Provence par le choix des Comtes de la région d’en faire leur nouvelle résidence. En 1501, après son rattachement à la France, elle accueillera le Parlement de Provence jusqu’à la Révolution. Lors du règne de Louis XIV, le roi séjournera à plusieurs reprises dans la ville où il sera particulièrement bien accueilli, par les élites locales comme par la population. Si la ville perd le chef-lieu du département à la Révolution au profit de Marseille, la cour d’appel de justice s’y trouve toujours, lui permettant de garder un œil sur le traitement des affaires judiciaires marseillaises. Aix est donc une ville de l’Empire. Depuis Rome jusqu’à Paris, elle a toujours servi de base arrière aux autorités en place pour tenter de contrôler Marseille. Ce qui fait dire au chroniqueur régionaliste André Bouyala d’Arnaud que si « […] Marseille a porté ses regards vers le Sud, vers la mer, vers la Barbarie fabuleuse. [...] Aix a regardé vers le Nord, vers le royaume. ». A l’instar des concepts-stores, on a l’impression quand on y passe même que quelques heures que c’est dans cette ville antique que l’Empire y a été pensé, imaginé et conçu, il y a fort longtemps dans l’antiquité, un midi en plein soleil sur l’une de ses places vides et désertes qui ne laisse aucun ombrage.
Marseille, la ville barbare
Marseille, où est mort Rimbaud et né Artaud comme le dit l’écrivain Pierre Guyotat, aura au contraire souvent et longtemps su s’aménager des espaces opaques à l’ombre de l’Empire. Pendant qu’Aix célébrait dans la liesse la venue du Roi Soleil, la cité était assiégée par l’armée royale pour se venger d’une révolte urbaine des marseillais. Louis XIV voulait reprendre la main sur une ville trop indépendante à son goût. Il décida alors la construction des forts Saint-Jean et Saint-Nicolas à l’entrée du Vieux-Port. Moins pour défendre la côte des invasions étrangères que pour surveiller les habitants. Comme aiment à le répéter de nombreux locaux ici, les canons des forteresses n’étaient pas dirigés vers la mer mais bien vers la cité. Quelques siècles plus tard, Napoléon III décidera la création d’une grande artère entre le Vieux-Port et le port de la Joliette en perçant à travers les buttes des Carmes et des Moulins. Il s’agit de l’actuelle rue de la République dont les objectifs étaient de se débarrasser des quartiers pauvres de la vieille ville, de pouvoir mieux contrôler le port de commerce en plein essor et d’inciter les bourgeois à s’installer dans les immeubles au style haussmannien fraîchement construits [5]. En s’inscrivant dans la lignée historique avec la Rome antique, la Royauté et l’Empire français, les nazis raseront non loin de là le quartier populaire de Saint-Jean, où est né le célèbre cambrioleur de riches Marius Jacob, avec la complicité du gouvernement de Vichy [6], détruisant ainsi l’un des plus vieux quartiers de Marseille et repaire de la Résistance. Si Aix-en-Provence a toujours occupé le rôle de surveillant en chef de Marseille, les différentes autorités de la ville (royales, républicaines...) ont elles aussi continuellement cherché à la mater. En effet, à travers les époques depuis au moins le règne du Roi Soleil jusqu’à plus récemment avec le socialo-communiste Defferre, le droitier Gaudin ou le socialiste Payan, les pouvoirs en place ont cherché, avec des méthodes différentes et plus ou moins d’intensité et de violence, à la faire rentrer dans le rang du mode de vie capitaliste, à détruire son tissu plébéien pour planifier l’espace urbain et à expurger ses éléments interlopes et étrangers [7]. Si la ville a su lutter pendant longtemps, ces dernières décennies, et plus encore ces dernières années, Marseille a particulièrement souffert. Il y a dix ans, c’est un autre type de fort tout aussi redoutable pour calmer les clameurs de la ville qui a vu le jour aux côtés de ceux pondus par le souverain de l’époque. Par ailleurs, il ressemble fort à un bastion (ou à un data center). Je parle bien entendu du Mucem. Bâtiment phare de Marseille capitale de la culture 2013, il a été conçu dans le but de pacifier Marseille et de redorer son image pour permettre l’accélération du développement économique et du tourisme international. Doté d’anciennes collections parisiennes, c’est bel et bien un musée parisien, un musée d’État, un édifice de l’Empire construit pour une fois de plus dompter Marseille non plus par la force mais par les doux chants de la culture et de ses promesses aseptisantes. De plus, si le Mucem ressemble aussi à un data center c’est peut-être parce qu’il a comme principal mécène l’un des leaders des centres de données dans le monde, l’étasunien Digital Reality [8]. Cette société collabore avec Mivne Real Estate, une entreprise israélienne particulièrement active en territoires occupés et possède en collaboration avec elle des infrastructures dans des terres volées aux Palestiniens. Alors que le musée s’enorgueillit régulièrement à travers ces expositions d’être un porte-voix des cultures méditerranéennes, ce dernier a comme principal financeur une entreprise qui encourage la colonisation en Palestine. Derrière ses apparats culturels vertueux et inclusifs, se cache une réalité faite de violence et de sang. Si l’Empire use de méthodes fourbes et plus douces pour faire avancer son emprise à travers la culture, ça n’est pas pour autant qu’il renonce à la force. L’efficacité de sa stratégie est même précisément faite de ces deux aspects réunis et Marseille subit cette double offensive. A travers le Mucem donc, qui est une sorte de vitrine, mais plus largement par toute une vaste stratégie de réaménagement urbain qui conjugue belles promesses et répression féroce. C’est le cas du plan le plus emblématique, celui d’Euroméditerranée qui a colonisé la côte et le port au nord depuis la Joliette. S’il se poursuit depuis maintenant presque trente ans, l’intensité de sa mise en place ne s’est pas tarie. Ce sont des quartiers entiers qui ont disparu. Je me rappelle encore quand il y a moins de dix ans je parcourais ces endroits de la Joliette jusqu’à la Villette. En si peu de temps, beaucoup de choses ont changé et le temps semble s’être accéléré. A tel point que j’ai l’impression que ces dernières années appartiennent déjà totalement au passé. L’espace et le temps récents disparaissent sans laisser de traces.
Les constructions battent leur plein désormais d’Arenc à Gèze, là où il y a cinquante ans la préfecture enfermait secrètement des sans-papiers dans un hangar insalubre, ancêtre des CRA actuels [9]. On ne parle pas assez de ces énormes chantiers en cours dans ce secteur de Marseille et des chamboulements immenses qu’ils provoquent dans la vie des habitants. Ce sont des bâtiments ressemblant à des bunkers gigantesques qui s’élèvent désormais dans le paysage et le défigurent, étendant un peu plus le périmètre d’un quartier inhabitable et sans âme. De nombreuses familles de Roms ont été expulsées à plusieurs reprises alors qu’elles vivaient là et c’est au tour désormais des biffins réunis autour du marché aux puces de se faire harceler et agresser par la police [10]. Elle fait de même à Noailles où elle les chasse plusieurs fois par jour. S’il fallait trouver un quartier emblématique des bouleversements récents connus par Marseille, c’est celui-ci. Les effondrements des deux immeubles de la rue d’Aubagne tuant huit habitants il y a maintenant sept ans en ont été le signe le plus violent. Les plaies sont encore vives et le procès dont le verdict a été rendu cet été n’aura pas beaucoup aidé à les refermer [11]. Certes il y a eu des condamnations mais aménagées au bracelet électronique. Sans parler des prévenus acquittés, sans même parler de ceux qui n’ont même pas été inquiétés. Et des premiers d’entre eux, c’est-à-dire l’équipe municipale de l’époque et du premier des premiers d’entre eux, Gaudin. Qu’on aurait pu condamner, même à titre posthume. Le procès aurait pu être celui de tout un système, celui du public main dans la main avec le privé mais bien entendu ça n’a pas été le cas. De plus, au-delà de leur fracas immédiat, les effondrements de la rue d’Aubagne n’ont pas cessé par la suite de propager des ondes de choc. Depuis le drame, quelque chose a changé. Ici aussi, à l’instar de la Joliette et à peu près simultanément, tout est allé vite. Le centre-ville n’est définitivement plus le même. Beaucoup de personnes ont été déplacées sans retrouver leur logement d’alors. Si le processus de gentrification était déjà en cours auparavant, il a connu avec cette catastrophe, mais également avec la sortie du Covid, un bond qui semble avoir scellé le sort du centre. Désormais la rue d’Aubagne est peu à peu grignotée par des bars et des restaurants pour hipsters faussement fauchés. Le nombre d’offres d’Airbnb a explosé en même temps que le montant des loyers des logements ordinaires. Marseille est devenue cool. Elle était déjà dans l’air du temps pour les artistes sans argent mais elle l’est devenue pour tout le monde à ce moment-là. Une terrible malédiction frappe la ville depuis, celle d’être aimée par des abrutis et pour de mauvaises raisons. C’est peut-être même cette hype-là qui finira par achever Marseille.
Cette politique répressive de l’État et de la métropole qui accompagne les requalifications urbaines et se marie à la perfection avec cette hype marseillaise a aussi les bénédictions de la mairie qui a publié des arrêtés municipaux pour pouvoir expulser les vendeurs de rue. Si Martine Vassal se fascise, Benoit Payan, le maire PS de la ville, qui s’empresse de se recueillir au chevet de la dépouille de l’assassin Gaudin mais est imcapable de reconnaître le génocide en Palestine, n’est pas en reste. Certainement que son électorat de néo-arrivants du centre-ville venu s’encanailler à Marseille ne veut tout de même pas voir la misère de trop près, les dominants ayant toujours cette exigence de ne pas vouloir être dérangés. C’est peut-être pour cette raison que le maire, en vue des prochaines élections municipales de 2026, n’aura pas daigné bouger un petit doigt pour mettre à l’abri les minots de Binkadi qui campaient dehors cet été alors même que la ville avait ouvert un gymnase en 2021 pour des jeunes qui vivaient à la rue. Sans doute n’est-ce pas le moment d’envoyer des signaux trop à gauche à cet électorat de faux rebelles. Pour les rassurer et afin de nettoyer les rues dans lesquelles ces nouveaux habitants se sont rués, Payan a annoncé en début d’année son plan tranquillité qui est une étape supplémentaire dans la surenchère sécuritaire. L’effectif de la police municipale aura doublé sous son mandat, passant de 400 à 800 agents. Elle ne se contente pas de missions mineures, telle que la circulation. Armée depuis 2015 par Gaudin, elle épaule la police nationale par exemple lors des rafles de sans-papiers comme à Noailles encore une fois ou à la Porte d’Aix [12].Et après l’ouverture d’un commissariat municipal sur la Canebière, Payan a annoncé la mise en place d’autres postes de police, notamment sur la rue Loubon à la Belle de Mai [13], à côté de la future médiathèque du quartier. C’est donc encore et toujours cette double tactique à la fois soi-disant d’ouverture, de bons sentiments et d’équipements publics culturels d’un côté et de répression de l’autre qui est à l’œuvre pour museler la ville populaire. Sans oublier que le tout, commissariat et médiathèque, doit être desservi par le futur tramway. A la Belle de Mai, il est encore en projet mais le trajet a été acté et il risque de défigurer le quartier. De nombreuses démolitions de vieux immeubles d’habitations sont prévues pour le faire passer aux endroits où la route est trop étroite. Le cœur villageois, si important à Marseille, situé place Caffo, va certainement en prendre un coup et avec lui toute sa vie locale faite d’entraide et de solidarité. A Gèze en revanche, les rails sont déjà là et il doit bientôt être mis en service. Là-bas, il a été une arme aux avant-postes pour accélérer la rénovation urbaine et agrandir le périmètre d’Euroméditerranée. Ces deux dernières décennies, le tramway s’est considérablement plus développé que le métro et ça n’est pas un hasard. Il a été allègrement utilisé par Gaudin pour reconfigurer des rues entières du centre-ville et le relier à Euroméditerranée (encore !) alors même que le métro y allait déjà [14] ! Mais à l’inverse du métro, il permet de rénover la chaussée et les façades d’immeubles là où il passe et de changer le visage des quartiers qu’il traverse. Il s’agit d’un outil particulièrement efficace utilisé par les décideurs pour métamorphoser les lieux de vie qui résistent à la ville moderne. C’est sans doute pour cette raison que c’est le tramway qui ira rejoindre les quartiers nord et non le métro alors même que la ville de Marseille est particulièrement étendue. Réaménager ainsi une partie des quartiers pauvres tout en évitant de les rapprocher de trop près du centre-ville, le combo est particulièrement gagnant. Longtemps concentrée au cœur de la cité, l’offensive ne semble donc plus avoir de limites. Pour justifier le fait que le métro marseillais couvre une partie particulièrement ridicule de la ville, on entend dire régulièrement que le sous-sol marseillais est friable et ne permet pas de creuser aisément pour y installer des infrastructures de transport. Pourtant il y a un projet pour lequel ces problèmes semblent soudainement disparaître, c’est celui de la future LGV qui doit relier Marseille à Nice. En effet pour remédier au fait que la gare Saint-Charles est un cul-de-sac, il a été décidé la construction d’un immense tunnel sous Marseille, de l’entrée de la ville au nord jusqu’à la gare [15] où une future station souterraine sera aménagée. L’opération nécessite le creusement et le déplacement d’une immense quantité de terre et les travaux engendreront énormément de pollution dans les quartiers les plus pauvres de la ville, souffrant déjà particulièrement de ce problème. Étrangement les projets servant aux riches avancent bien plus facilement que ceux qui pourraient aider à mettre fin à la ghettoïsation et à la ségrégation des endroits les plus défavorisés de Marseille. De plus, le plan prévoit la refonte et l’agrandissement de la gare Saint-Charles, ce qui servira de prétexte au réaménagement des quartiers alentours. Après le tramway, la Belle de Mai va une fois de plus subir les assauts de la métropolisation. Il faut dire que situé entre le centre-ville et Euroméditerranée, c’est un quartier qu’ils rêvent de conquérir depuis de nombreuses années.
Face à cette ville qui tente vaille que vaille de se remettre de ses traumatismes et des attaques incessantes qui lui sont faites, il y en a un pour qui tout va pour le mieux. Et c’est le moins qu’on puisse dire. Perché tout là-haut dans l’édifice le plus emblématique d’Euroméditerranée et qui domine le paysage marseillais depuis maintenant quinze ans, celui-là se prend véritablement pour le roi de la ville. C’est qu’il n’a pas de raison de se gêner, tant ils sont peu à lui donner tort. Si, à juste titre, on parle de Bolloré, Stérin et Arnault, il y a en a un autre qu’on laisse un peu trop tranquille. Il s’agit bien entendu de Rodolphe Saadé, patron de l’armateur CMA CGM. Chaque fois que Macron a la mauvaise idée de venir à Marseille, celui-ci se rend systématiquement au siège de la compagnie. Les deux énergumènes sont très proches et Saadé aurait de quoi être reconnaissant envers ce visiteur si zélé puisque c’est sous le mandat de ce dernier que la CMA a été exonérée de la taxe au tonnage [16]. Ainsi les revenus engrangés par l’entreprise dans le secteur du fret maritime échappent désormais à l’impôt. Depuis, les profits de la société ont explosé. Mais pour ce qui est de lui manger dans la main, les élus locaux ne sont pas en reste. C’est avec le maire (et Brigitte Macron !) que Rodolphe Saadé et sa sœur [17] ont inauguré un entrepôt construit au pied de la tour de la compagnie et qui doit servir de lieu de stockage pour les Restos du Cœur [18]. Comme toute bonne entreprise capitaliste qui se respecte, la CMA, à travers sa fondation, fait dans la philanthropie. Ainsi sur les milliards d’euros volés en échappant aux impôts, ils en saupoudrent quelques millions sur des causes à portée sociale, telles des miettes jetées aux pauvres. Ils peuvent s’enrichir grassement tout en passant pour de bons samaritains, se faire de la pub et garder le contrôle sur les projets qu’ils choisissent de financer. Cela leur permet de donner une bonne image de leur société et d’étendre leur influence sur la ville. Depuis l’exonération de la taxe au tonnage dont ils ont bénéficié, leur emprise sur Marseille n’a fait que s’accroître. Ils sont partout. Ils ont racheté les journaux locaux, la Marseillaise et la Provence (en plus de BFM TV [19]), ouvert des écoles et des centres de formations, participé à la rénovation de la statue de la Bonne Mère et de city stades, financé la sécurisation de la venue du Pape dans la ville et mis leur nom sur le maillot de l’OM [20]. On peut même retrouver la CMA CGM comme mécène principal de l’année Cézanne à Aix-en-Provence ! Pourtant, à part les manifestants venus protester contre Saadé en s’approchant de sa tour et qui se sont fait nasser et arrêter par les flics en septembre dernier lors de l’éphémère mouvement social, peu de monde ici semble s’offusquer de ce gigantesque hold up sur la ville.
Si la CMA ne semble pas faire transiter de cargaisons d’armes vers Israël [21], d’autres compagnies ne s’en privent pas. L’armateur Zim achemine des armes à l’État génocidaire. Des bateaux de sa flotte en partance ou provenance d’Israël font régulièrement escale à Fos-sur-Mer, le port industriel de Marseille. S’ils viennent y faire des haltes techniques, ils chargent aussi directement des cargaisons, notamment celles contenants des composants d’armes fabriqués par l’entreprise marseillaise Eurolinks. C’est ce type de cargaisons que les dockers marseillais ont refusé de charger en juin dernier [22]. Néanmoins, ces expéditions n’ont pas pour autant cessé depuis et la société marseillaise produit toujours des maillons pour les cartouches de mitraillettes de l’armée israélienne [23]. La petite entreprise familiale Eurolinks a été fondée à Marseille dans les années 50 et son tableau de chasse d’hier à aujourd’hui est peu glorieux. Il y a 70 ans, elle fournissait l’armée coloniale française pour sévir en Algérie et au Vietnam. Autrefois située dans le quartier de la pointe rouge qui s’est depuis largement embourgeoisé, non loin de la baie maritime que la mairie socialiste veut désormais faire inscrire au patrimoine de l’UNESCO, l’usine a déménagé face aux protestations grandissantes des bourgeois (une entreprise d’armes et qui pollue de surcroît ça fait tache dans le quartier). Elle se situe désormais au technopôle de Château-Gombert, au sein d’un tissu industriel [24] et non loin des écoles d’ingénieurs Polytechnique et Centrale notamment dont certains étudiants deviennent par la suite les futures recrues des boîtes d’armement de la région [25]. Depuis deux ans, plusieurs manifestations contre l’usine ont eu lieu, notamment dans les quartiers populaires situés non loin du technopôle que sont la Rose, Frais-Vallon, Malpassé, la Busserine, le Merlan, afin d’informer la population locale. A l’été 2023, ces mêmes quartiers populaires s’étaient largement soulevés suite à la mort de Nahel et avaient subi une répression féroce digne d’un régime colonial (quadrillage de la ville par un RAID surarmé et couvre-feu), conduisant à la mort du jeune Mohamed sur le cours Lieutaud dans le centre-ville [26]. Le gouvernement français avait alors demandé des conseils de maintien de l’ordre à Israël ! [27] Plus récemment, l’entreprise Eurolinks a même été bloquée par deux fois lors des journées de lutte du 10 et 18 septembre derniers. Néanmoins le 2 octobre, avant même de pouvoir s’approcher de l’usine, 132 manifestants se sont fait nasser par les CRS, ont été appréhendés par la BAC et mis en garde à vue. Ils attendent désormais les suites des poursuites lancées contre eux [28].
Samedi 29 novembre, jour du triste anniversaire du découpage de la Palestine en 1947 par les puissances impérialistes occidentales, cinq cents personnes ont réussi cependant à retourner sur les lieux et à manifester jusqu’à Eurolinks [29]. Il s’agit d’une véritable victoire après la vague de répression connue deux mois plus tôt et qui doit nous encourager à poursuivre et amplifier la mobilisation. En effet, l’activité de mort d’Eurolinks n’a que trop duré et il serait temps que Marseille s’en débarrasse. Gageons qu’à l’avenir proche la lutte et la rage reprennent de plus belle ici contre ce continuum colonial sanguinaire qui hier frappait en Algérie et au Vietnam, et qui tue aujourd’hui dans les quartiers populaires d’Occident et écrase Gaza sans pitié.
De Marseille à Gaza
Marseille résiste malgré tout. Non loin de la tour CMA CGM et le long des rails du tram fraîchement posés qui vont jusqu’à Gèze, les gens tentent de continuer à vivre comme ils l’entendent face aux chamboulements gigantesques qui transforment le quartier. Cet été, ils étaient nombreux à être réunis le soir autour d’une table le long des voies pas encore mises en service, à faire des barbecues et les enfants à jouer au ballon. Marseille tient tête par les blocages à Eurolinks ou les soulèvements de l’été 2023 mais elle le fait aussi quotidiennement, savamment, patiemment, souterrainement ou à la vue de tous, d’une autre manière mais tout aussi fondamentale. Par la manière de vivre même. Malgré les avancées de la métropolisation, il existe encore quelques endroits où une autre façon de vivre subsiste : à Noailles, à Belsunce, à la Belle de Mai, dans les quartiers Nord ou au marché du soleil que les équipes municipales successives ont tenté de faire fermer, en vain [30]. Il est toujours là, ce lieu de génie de la plèbe arabe, transformant le capitalisme en quelque chose d’habitable. Il démontre toute la puissance du faux sur le vrai luxe. Il ne faudrait pas se méprendre sur l’importance de ces espaces. S’il ne s’agit pas ici de lutte active et revendicative, ils demeurent par contre comme les derniers lieux qui échappent à la logique de l’Empire. Ils sont autant de démonstrations vivantes, réelles, présentes que d’autres mondes existent et sont possibles. C’est ce dont je parlais déjà dans Une Lumière jaune en citant ce que Jean-Luc Godard appelle dans son film Je vous salue Sarajevo [31] au sujet des peuples des Balkans, l’art de vivre. Là encore il ne faudrait pas se méprendre. Il ne s’agit pas d’une question d’esthétique bourgeoise ou d’esthétisation et bien entendu ce monde là est loin d’être dénué de violence, de trahison et de vies brisées. Mais il contient une façon métaphysique d’habiter la terre, et qui en fait une des seules possibilités de beauté vivante. La seule esthétique qui puisse faire sens car reliée à la vie. Cette façon quotidienne de vivre individuellement et collectivement la splendeur. La façon de la part de la plèbe de faire de l’ensemble des gestes, des habitudes, des rapports, une inscription dans l’existence, un monde, un peuplement. Cet art de vivre n’est ni quelque chose de bourgeois, d’esthétique ou de secondaire, c’est cette manière de vivre et d’habiter par la puissance. Il y a encore quelques traces de cela à Marseille où le beau circule chaque jour dans la rue.
A l’autre bout de la Méditerranée, à l’autre bout de cette mer cimetière surveillée par Frontex avec des drones équipés par Thales et Airbus [32], qui sont les mêmes que ceux utilisés en Palestine par Israël, Gaza est détruite précisément pour cela [33]. Possédant encore cet art de vivre dans la vie de chaque jour, elle échappe à l’Empire. Exterminée car elle est un lieu de la beauté. La force sans limites des Gazaouis à tenir debout dignement et jusqu’au bout est insupportable aux puissants. A Gaza, l’ennemi n’a plus eu de pudeur et ne s’est plus embarrassé de la double stratégie de la main de fer dans le gant de velours. Là-bas, devant l’insoutenable beauté de Gaza, [34] il n’a pu montrer que son visage implacable, la face véritable du civilisé quand il fait tomber le masque de sa politesse devant ce qui lui résiste. La cité grecque accusait tout ce qui lui était étranger d’être barbare. C’est-à-dire de le trouver intolérable pour la possibilité de son existence à elle. Depuis ce temps-là, on sait aussi que c’est celui qui dit qui l’est. L’Occident depuis l’antiquité est une barbarie en pleine lumière, lumière aveuglante aux yeux de presque tous. Gaza est le lieu de la révélation contemporaine, la dernière en date qui s’ajoute à toutes les autres précédentes, de la violence infinie de l’Empire. Depuis l’antiquité grecque, on sait également qu’une vie véritable est une vie à l’ombre de la place publique (espace trop lisse, trop plat et trop lisible pour ne pas être suspect). Tout ce qui est trop central, trop visible, trop visuel est condamné à attirer vers lui le pouvoir. Au fond, la société antique prenait la place du monde. La cité grecque se substituait au cosmos. Racine du problème occidental, elle voulait raser et aplanir ce qui l’entourait pour construire son mensonge : celui de l’espace net de la délibération et de la représentation. C’est ce que l’Empire va désormais s’évertuer à faire à Gaza. L’écrivaine et militante Louisa Yousfi écrit que « Si elle tombe, c’en est fini de nous. Je ne vois pas comment on s’en sortirait. J’ai beau me projeter, je ne vois pas. ». Si elle parle ici à ses frères et sœurs arabes et musulmans, ces quelques mots nous concernent. La destruction de Gaza aura des conséquences pour nous tous. Négocier avec ceux qui ont créé ce monde immonde est une impasse. Seuls le refus et la désertion seront un chemin possible pour s’en sortir, vers un matérialisme et une mystique véritables [35] qui pourraient nous permettre de faire face à cette « conception romaine de la grandeur » dont parle Simone Weil [36]. Ce monde-là n’a cessé de massacrer ceux qui lui résistaient ou dont il ne supportait simplement pas l’existence ici et là bas, à travers les époques, depuis l’antiquité grecque et romaine, en passant par le Moyen-Age avec l’extermination des Cathares et des Vaudois, le Royaume de France avec l’esclavage et le matage des insurrections populaires, l’Empire français avec la semaine sanglante de la Commune de Paris et les génocides coloniaux, jusqu’à aujourd’hui.
Cet été encore, quelques jours après ma visite épuisante d’Aix-en-Provence, je m’étais mis en tête de faire l’ascension de la montagne Sainte-Victoire en périphérie de la ville. Sous la lumière du petit matin, elle ressemble lorsqu’on s’en approche à une ombre violette. Tandis que je marchais vers ce point culminant de la région qui est le lieu de l’acmé finale pour le travail de Cézanne, là où plus que n’importe où ailleurs il se sera évertué à détruire la représentation en peinture, j’ouvris la poubelle de la maison d’un particulier pour y jeter un papier. Je me retrouvai nez à nez face à l’autobiographie de Jacques Mesrine. Cela me fit alors repenser à l’un de ceux qui l’avait fréquenté et dont on venait quelques jours auparavant de commémorer l’anniversaire de sa mort, un certain Charlie Bauer. Lui aussi avait été un bandit à la même époque mais à la différence de Mesrine, il avait été un militant révolutionnaire et engagé auprès du FLN lors de la guerre d’Algérie. De plus, il est né à l’Estaque, à l’époque où c’était encore un village populaire et ouvrier et où parait-il, il redistribuait le pactole gagné lors de ses braquages. Je me disais, en repensant au tableau de Cézanne représentant la baie du bourg, aux liens entre art et politique, et cela au moment même où je me dirigeais vers la Sainte-Victoire, qu’une boucle était bouclée, que quelque chose se cristallisait, s’accomplissait. Mais en vérité, la boucle n’était pas totalement terminée. Car il y avait un autre militant de l’époque auquel je pensais, et dont on venait quelques jours auparavant de fêter non pas l’anniversaire de sa mort cette fois-ci mais la libération. Il s’agissait bien entendu de George Ibrahim Abdallah. La puissance de sa prise de parole, à la sortie même de l’avion, pour parler des silhouettes errantes d’enfants affamés à Gaza lors de ses premiers pas sur sa terre natale, après quarante ans passés derrière les barreaux en France, a fait revenir au présent les grandes heures de la lutte anti-impérialiste et arabe de cette époque-là. Et si la boucle n’était toujours pas totalement close, c’est également parce qu’au pied de la Sainte-Victoire, au Tholonet, dans un endroit où là aussi Cézanne a peint ardemment, se trouve le siège de la société du Canal de Provence. Elle fournit en eau le territoire et un tiers de la ville de Marseille. Or cette société collabore avec Israël sur la question de la gestion hydrique alors que l’État sioniste vole assidûment les ressources en eaux des Palestiniens. Il s’agit d’un élément constitutif du colonialisme israélien qui accentue l’apartheid en Palestine et participe au génocide à Gaza. Renaud Muselier [37], le très sioniste président de la région Sud, région fer de lance dans l’armement, doit recevoir le 3 décembre des entreprises israéliennes de la gestion de l’eau au siège de la compagnie provençale pour parler de ces partenariats.
Cet été toujours, à deux pas du campement des mineurs isolés du collectif Binkadi au kiosque des Réformés, se tenait la cérémonie d’ouverture du FID au cinéma Artplexe. Si ce que j’ai pu voir du festival m’a peu convaincu [38], j’aurai retenu le discours de son directeur ce soir-là. Cyril Neyrat [39] a eu des mots justes pour dire qu’on ne pouvait ressentir que « la honte d’être un homme » face au spectacle de l’horreur à Gaza, citant Gilles Deleuze au sujet de la Shoah avec les mots de Primo Levi. Ce même mot honte qu’Arafat prononçait pour qualifier les promesses non tenues des occidentaux après les massacres de Sabra et Chatila en 1982. Un an plus tard, le philosophe parlait déjà de génocide pour faire la lumière sur ce qu’Israël faisait subir aux Palestiniens : « On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. » [40]. Tout matérialisme conséquent sait qu’évoquer la mémoire de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale pour parler de la Palestine n’est pas une injure ni une absurdité mais au contraire fait sens. Cela signifie la continuité dans les massacres commis par l’impérialisme occidental. Il sait aussi que cet impérialisme est le premier responsable de l’antisémitisme, et que si des dominés peuvent être amenés à exprimer des remarques antisémites c’est bel et bien encore lui qui en est la cause première. Est-il encore nécessaire de préciser que l’antisémitisme est essentiellement une affaire occidentale ? Au Moyen-Age, on assassinait des juifs dans le village d’où je viens comme dans de nombreux endroits en France. Et c’est par le décret Crémieux que leur destin a été séparé de celui des musulmans en Algérie à la fin du 19e siècle. C’est par ailleurs tout le Moyen-Orient que le suprématisme blanc et le sionisme ont désuni des juifs en développant et maintenant leur politique de domination impérialiste dans la région. Et chose très grave faite au monde juif, ils les auront pour cela complètement assimilés à la blanchité et isolés du reste de l’humanité non-occidentale [41].
Ici, dans la cité phocéenne, on connaît un autre Crémieux, beaucoup moins sinistre : Gaston Crémieux, fusillé pour sa participation à la Commune de Marseille. C’est en sa mémoire, comme au nom de George Ibrahim Abdallah, de la lutte anti-impérialiste arabe et de la tradition juive révolutionnaire (des juifs qui ont fait tomber le tsar de Russie jusqu’à Pierre Goldman) mais aussi au nom des occidentaux qui auront su construire des liens d’égalité avec les peuples du Sud (Simone Weil, Jean Genet, Fernand Iveton, Charlie Bauer ou les membres de la Fraction armée rouge partis s’entraîner dans les camps palestiniens du Fatah) que nous devons construire la lutte d’aujourd’hui et à venir. C’est ainsi un autre temps qu’il nous faut éprouver, qui cesse d’être linéaire, où passé, présent et avenir ne se succèdent pas sans se regarder mais où ils se rencontrent et se nourrissent. Mais c’est un autre rapport à l’espace qu’il nous faut tout autant établir où ici et là bas communiquent. Il y a quelques mois, lors d’une autre de mes marches, au fin fond de la vallée de la Loue et alors que je montais vers un village, je me souviens de mon émotion lorsque j’aperçus de l’autre côté de la rivière un drapeau palestinien attaché à une fenêtre. Tout n’est pas tout à fait perdu. La lutte des Palestiniens pour leur terre m’éclaire sur mon attachement aux montagnes jurassiennes où j’ai grandi et sur mon souci pour les miens qui y habitent malgré ce qui nous sépare. L’enracinement n’empêche pas toujours de se soucier du lointain, il peut aussi parfois le permettre. Mais depuis mon enfance jusqu’à aujourd’hui, à l’école et partout ailleurs, je n’ai pu que constater le degré très élevé de racisme présent à la campagne et sa permanence au fil du temps. Il est structurel et structure les identités. Pourtant, il semble fondamental que le devenir insurrectionnel gagne du terrain dans le monde rural. La participation de ce dernier pourrait s’avérer crucial pour la réussite d’une révolution. Il a plusieurs fois fait défaut au cours de l’histoire et empêché des mouvements d’émancipation de prendre de l’ampleur. Le mouvement des Gilets jaunes a cependant offert un espoir de potentialité révolutionnaire [42]. Tout matérialisme conséquent sait que la domination capitaliste a réservé et réserve un traitement spécifique envers les non-blancs fait d’une violence sans commune mesure avec celle que le prolétariat blanc a pu rencontrer. En Occident, ce sont par ailleurs les quartiers populaires qui font face à une répression singulière de la part de l’État. Tout le monde ici devrait l’avoir reconnu. Avec le racisme, cette différence de traitement empêche la rencontre véritable entre beaufs et barbares. Or c’est cette rencontre qui pourra faire naître un peuple révolutionnaire qui n’est jamais donné mais qui reste toujours continuellement à construire [43]. L’ancrage des beaufs ne ferait plus obstacle à une solidarité avec les barbares mais au contraire la relation viscérale des Palestiniens à leur pays inspirerait les petits blancs pour qu’ils renouent avec leur territoire et la profondeur de sa beauté. Aujourd’hui c’est donc vers un nouvel espace-temps qu’il faut désormais s’ouvrir où il ne s’agit pas de libérer autrui à l’autre bout de la terre mais bel et bien de nous libérer nous-mêmes et de nous-mêmes [44]. Faire la révolution pour en finir avec notre confort mortifère et notre misère spirituelle qui nous consument à petit feux, c’est cesser notre asservissement et ce que nous devons aux peuples du Sud [45].
Alors que je grimpe le flanc de la montagne Sainte-Victoire en direction du sommet et que midi approche, je repense à ce geste de Cézanne qu’il faisait régulièrement lors des rares entretiens qu’il accordait. Celui de rapprocher ses deux mains jusqu’à les réunir ensemble, geste qu’il accompagnait en prononçant cette phrase « Joindre les mains errantes de la nature ». A priori, une telle idée semble être le paroxysme de la pensée anthropomorphique où l’homme est au centre de tout et accomplit la nature. Mais en s’y attardant un peu, on pourrait faire l’hypothèse inverse en affirmant que Cézanne a plutôt, par une telle sentence, ouvert vers une vision du monde d’une radicalité insoupçonnée. A l’image de son propre acharnement à sacrifier sa vie pour son travail, pour lui le peintre devait être au service de la nature et de son désir d’achèvement. Chez lui, c’est la nature elle-même qui désire s’accomplir. Ainsi, l’homme n’achève l’œuvre de la nature que parce qu’il est l’instrument de cette dernière pour aller à son devenir : celui de se voir. Si l’homme a des yeux c’est pour que la nature se contemple. Sartre dit que le paysage n’est rien sans le regard de l’homme comme pour mieux parachever la toute puissance humaine mais c’est plutôt le paysage qui a rendu l’homme possible pour se voir lui-même. C’est la vérité des peintres sur celle des philosophes comme le dit Guyotat [46]. Et c’est par ailleurs le sens des mots de Courbet lorsqu’il affirme qu’il fait « même penser les pierres [47] » et de Van Gogh lorsqu’il précise que ce sont les tournesols qui le regardent. Cézanne, lui, en joignant « les mains errantes de la nature » détruit la représentation et fait advenir le monde car il rend la puissance en lui donnée par la nature pour qu’elle s’accomplisse. Par la suite, le cinéma, du moins dans certains de ses courants et traditions, prendra le relais dans la monstration de cette vérité. Le préhistorien André Leroi-Gourhan écrit que « L’enregistrement sonore, le cinéma, la télévision sont intervenus en un demi-siècle dans le prolongement de la trajectoire qui prend son origine avant l’Aurignacien. » [48] . Le cinéma et ce désir de montrer sont déjà inscrit depuis le commencement dans l’histoire humaine. C’était une sorte de destin de l’homme car il répondait au désir du cosmos de voir sa propre image. L’un des plus grands historiens du cinéma, Jean-Louis Schefer précise cela en disant « Nous sommes une partie consciente de la matière du monde et une solidification provisoire du fluide qui fait le vivant : nous en sommes la parole. » [49]. Voilà sans doute l’une des raisons pour laquelle Cézanne est un peintre capital pour toute une série de cinéastes que sont Robert Bresson, Jean-Luc Godard ou encore Jean-Marie Straub et Danièle Huillet [50]. Ce sont ces cinéastes qui, précisément, ont toujours tenu à ne pas faire entrer la substance du monde dans la représentation ni même à l’utiliser comme un support à des intentions ou à un idéal. Comme je le disais dans une Lumière jaune en parlant de Courbet, la matière est vivante, on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Beauviala, le seul technicien du cinéma qui aura été proche de Godard, explique quelque chose de cet ordre-là quand il confronte Meissonier à Cézanne. Le cinéaste par ailleurs le dit lui-même en comparant ce qui différencie le maître aixois d’un mauvais cinéaste [51].
L’Occident dès son origine, a comme lu la phrase de Cézanne à l’envers. Ce n’est pas parce que l’homme a les yeux pour voir la nature qu’il lui est supérieur. Cela signifie au contraire qu’il devrait être un messager à son service. C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre Élisée Reclus, le géographe suisse anarchiste ami de Courbet, que cite Danièle Colson parmi d’autres traditions mystiques [52], lorsqu’il dit que « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même » : l’homme ne conscientise pas la nature, il est le support nécessaire pour que celle-ci procède à son auto-réflexion. L’homme n’est donc qu’un moyen, qu’un élément de la nature pour qu’elle arrive à ses fins. A la différence des autres êtres, l’homme est l’être nu, inachevé, sans parure [53]. Si la nudité physique de l’homme était le signe de l’excès métaphysique présent en lui, l’Empire s’est empressé d’y voir son droit à dominer le monde. Or l’homme est particulier certes mais comme tous les êtres. C’est cette particularité qui fait qu’il peut rejoindre les autres singularités et atteindre la communauté du monde. Mais pour cela, à l’inverse des autres êtres déjà accomplis, l’être nu qu’est l’homme doit faire advenir l’excès présent en lui. Sa particularité n’est donc pas le signe de sa suprématie mais le chemin possible vers son appartenance au monde. Cependant, l’Occident n’a pas voulu rendre cet excès comme la nature lui demandait. C’est peut-être ainsi qu’est né l’Empire et sa violence sans limite. Il a utilisé cet excès déposé par la nature en l’homme pour son propre usage à des fins de conquête et de domination. Il l’a converti en violence pour son propre triomphe et l’a gardé pour lui au lieu de le faire advenir. Il ne lui était pas destiné mais seulement confié. Si l’excès lui a été confié, c’est parce qu’il est l’enfant du monde auprès duquel le reste du cosmos attend patiemment qu’il procède au devenir de sa propre particularité, dernière pierre pour que s’accomplisse le commun. Car c’est par les singularités que le commun peut advenir. Si le capitalisme et la bourgeoisie captent l’énergie, le communisme serait, à l’image de ce que réalisent le surhomme de Nietzsche ou le plébéien de Deleuze, ce qui la fait circuler. Que la matière contienne sa propre réflexivité, que l’homme ne soit rien d’autre que l’un de ses agents, avec sa singularité propre, et que la frontière entre lui et l’univers ne soit qu’une limite relative pour la possibilité du développement du cosmos (la différence étant le lieu du devenir du même, de l’Un, de l’infini [54]), serait la vérité du communisme.
Tandis que je m’approche du sommet de la montagne Sainte-Victoire sous un soleil à son zénith, c’est à d’autres mains auxquelles je pense. Ce printemps, à Gaza, lors d’une distribution alimentaire meurtrière abjecte organisée par les États-Unis et Israël, le jeune Amir a lui aussi eu un geste des mains bien particulier : celui de les rapprocher et de les poser sur le visage d’un soldat américain après que ce dernier lui a donné un peu de nourriture. Quelques minutes plus tard, l’armée israélienne l’assassinait, comme beaucoup d’autres Gazaouis ce jour-là. Il n’était qu’un enfant. Mais nul besoin de préciser qui sont vraiment les enfants du monde ici, les êtres déchus, ceux que l’univers regarde avec pitié. Et à l’inverse celui qui, avant d’être assassiné, aura par ce geste absolu fait advenir le monde et renvoyé la lumière. Nous sommes les enfants de ces enfants. Ils sont des spectres, des ombres violettes qui nous hantent dans l’horreur de la nuit noire contemporaine. Jean Genet, le premier occidental a être entré dans le camp de Sabra et Chatila après les massacres, écrivait « Vivre c’est survivre à un enfant mort. ». La tâche impossible qui nous revient désormais est celle de survivre à la mort des dizaines de milliers d’enfants à Gaza comme à tous ceux qui succombent dans les pays du Sud. Walter Benjamin, le philosophe juif allemand ayant fui le régime nazi, disait qu’on faisait la révolution aussi pour les morts, peut-être même avant tout pour eux. Il est temps que nous considérions ces enfants comme les nôtres.
Charlélie N
La première et la dernière images sont des photogrammes issus du film Cézanne : Conversation avec Joachim Gasquet de Straub et Huillet [55].









