Un zadiste en prison - Lettre aux mouvements

« Des cabanes de palettes de la ZAD aux maisons du peuple des centres-villes, des places occupées aux fermes qui ne veulent pas disparaître, il nous revient dès à présent de penser l’impossible. »

paru dans lundimatin#60, le 9 mai 2016

Comme nous l’évoquions la semaine passée, mercredi 4 mai, Grégoire Minday est passé devant la cour d’appel de Rennes. Le jugement a été reporté au 29 juin. A l’occasion du rassemblement qui était organisé sur la place du Parlement de Rennes, le texte suivant a été lu et diffusé.

Nous sommes aujourd’hui à Rennes, sur une place devenue sanctuaire, une place interdite aux manifestations depuis deux mois, depuis laquelle la police a marqué les corps de plusieurs centaines de personnes. C’est le cycle interminable que nous vivons depuis plusieurs années à Notre-Dame-des-Landes, dans les manifestations en ville, dans le bocage que nous habitons et défendons. Mais cette routine effrayante de la répression, cette nécessité accrue de blesser les chairs, de briser les histoires de luttes, est déjà, pour nous qui luttons ensemble, le miroir d’une vitalité et d’une détermination nouvelle. Si les deux mouvements contre l’aéroport et la loi travail sont confrontés à la même répression, leurs points communs vont bien au-delà. Il s’agit à chaque fois de refuser de soumettre nos existences aux diktats de l’économie, qui cherche ici ou là à détruire des lieux de vie pour construire ses infrastructures, et partout à pressuriser les conditions de vie et de travail pour nous rendre encore plus dépendants de l’argent. Ce qui explose dans la jeunesse du mouvement contre la loi travail, ce qui chante dans le cri de ralliement qu’est devenu la ZAD, peut trouver à résonner parmi tous ceux qui n’en peuvent plus de vivre envoûtés par les gouvernements.

La transformation des formes de lutte depuis le début des années 2000 atteste de la défiance généralisée envers la politique classique. Peu à peu ce qu’on qualifie « d’actes en marge des mouvements » en sont devenus le cœur. Qui pourra prétendre aujourd’hui que les cabanes de la ZAD constituent la minorité active de la lutte contre l’aéroport quand plusieurs milliers de personnes viennent aider à les construire ? Qui pour dire que l’actuel mouvement ressemble aux précédents avec leurs cortèges de négociations et de grèves reconductibles, quand les seuls capables de soutenir un rapport de force semblent être ceux qui prennent la rue et la défendent face à la police ?
Si ceux qu’on appelle à tout rompre depuis des décennies « casseurs » sont la cible principale des autorités, ce n’est pas comme certains le prétendent parce qu’ils sont extérieurs au mouvement, mais précisément parce qu’il faut, pour le pouvoir, qu’ils le deviennent.

Il n’est pas possible de juger une personne isolément pour les manifestations de ces mouvements, quand nous sommes des milliers à outrepasser les ordres de dispersion, à encercler les centres-villes, à subir les gaz et les tirs de flash-ball. Les chants, les pierres, les techniques de protection contre les gaz lacrymogènes, la force symbolique et matérielle des tracteurs, les masques, les totems-tritons : comme en novembre 2012 dans le bois de Rohanne sur la ZAD, derrière les différents moyens d’expression, et derrière les débats qu’ils suscitent, c’est un mouvement commun qui le temps d’une journée construit un rapport de force à même de faire reculer les projets gouvernementaux. Et c’est bien d’abord cet outrage collectif que la justice cherche à punir.
C’est à cette grossière opération que nos amis se sont trouvés confrontés, comme tant d’autres avant et après eux. Et dans un contexte où les luttent débordent de leur propre cadre, l’appareil judiciaire est en dernier recours ce qui permet de frapper les mouvements en leur cœur.

Si les magistrats on toujours prouvé leur capacité à briser des vies, il faut leur reconnaître cette inclinaison toute particulière à exercer des condamnations d’une extrême sévérité sans la moindre preuve valable, et sur la seule foi de profilage et de montage policier.

Déjà depuis plusieurs mois, les actions en justice s’étaient multipliées contre tout ce qui fait aujourd’hui la force de la lutte contre l’aéroport. Derrière les attaques perpétrées en janvier contre les habitants historiques avec des procédures d’expulsion, derrière la saisie des tracteurs et des voitures de ceux qui ont choisi de les défendre, et derrière aujourd’hui la menace de laisser en prison un habitant de la ZAD sur les simples allégations d’un expert spécialisé dans la production de coupables, nous ne percevons qu’une seule et même tentative, celle de couper la lutte de ses attachements.

Deux ans auront suffi pour que les interdictions de territoire deviennent le couperet systématique contre tous ceux qui participent aux manifestations, deux ans à la justice pour ajuster les peines à l’impérieuse nécessité que nous avons de construire dans l’expérience commune les conditions d’une victoire.
Car après tant de défaites successives, après tant de désillusions, nous avons appris ces dernières années à retrouver le goût de la victoire. Nous avons appris à tenir dans un même geste le fait de descendre dans la rue et de la tenir face aux forces de l’ordre. Nous avons pris des coups bien sûr, souvent violents, et même mortels. Nous avons encaissé les multiples renoncements, les négociations au rabais qui ont terni mouvement après mouvement la combativité du monde syndical.

La question pour nous maintenant, dans la lente gestation de la lutte contre l’aéroport comme dans l’intensité frénétique du mouvement actuel, c’est comment on gagne ?
Gagner ne signifie pas arrêter de lutter.
Dans la tradition des négociations de fin de mouvement, qui doivent déjà faire rage dans les bureaux parisiens, le pouvoir a souvent légiféré sur l’ensemble des condamnations issues du conflit social. Les lois d’amnistie se sont succédé tout au long du XXe siècle et ce jusqu’en 1994. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de marchander l’arrêt des poursuites contre la fin des troubles liés aux mouvements. Il s’agit de continuer à faire grandir la force de ces mouvements pour être en mesure d’imposer cette possibilité.

L’amnistie constitue un socle, un socle depuis lequel penser comment gagner signifie ramener à nous tous ceux que la prison garde captifs, tous ceux qui sous le poids d’une condamnation n’osent plus agir, tous ceux qui ont donné de leur courage pour qu’on soit là aujourd’hui ensemble à partager ce moment.
Nous n’avons pas encore gagné, le chemin sera peut-être encore long et douloureux, mais nous savons que nous voulons gagner d’un seul corps, que nos mouvements sont forts, que le pouvoir les craint comme la peste. Des cabanes de palettes de la ZAD aux maisons du peuple des centres-villes, des places occupées aux fermes qui ne veulent pas disparaître, il nous revient dès à présent de penser l’impossible.

Ceci est une invitation.

Lettre aux mouvements by lundimatin

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