Un certain regard sur la « fatigue » 

La puissance transgressive des malheureux.

paru dans lundimatin#218, le 25 novembre 2019

Le vendredi 8 novembre 2019 vers 14h50, un étudiant de Lyon 2, âgé de 22 ans, s’est immolé par le feu. Il est toujours actuellement plongé dans un coma artificiel.

Rapidement, certains membres de la majorité ont crié à l’instrumentalisation et tenté de dépolitiser cette tentative de suicide.

Pourtant, dans une lettre publiée sur Facebook, l’étudiant avait annoncé viser "un lieu politique du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche", il dénonçait l’action du gouvernement, notamment en matière de retraites, et réclamait le salaire à vie et les 32h. Il accusait Macron, Hollande, Sarkozy et l’UE de l’avoir tué

Si, parmi les accusés, François Hollande s’est plaint de l’attaque de son livre, Emmanuel Macron a lui eu cette phrase :

C’est vraiment un cas particulier. J’ai vu les revendications de ce jeune homme mais il y aussi une fragilité.

Nous reproduisons ici un article paru l’année dernière dans le #21 du journal rennais Harz-Labour et qui s’intéresse aux mécanismes de "la fragilité" et à la manière dont certaines institutions spécialisées se confrontent aux détresses. Il a été rédigé par une amie sociologue.

* * *

Au cours de mes travaux de recherche sur le rapport entre « souffrance et luttes sociales », j’ai eu l’occasion de travailler plusieurs années au sein d’une association de prévention contre le suicide. Il s’agissait d’un centre d’écoute par téléphone (S.O.S Amitié, S.O.S Suicide, etc.). Chaque jour, des dizaines de personnes viennent témoigner de leur déception à l’égard de la vie, de leur désespoir ou tout simplement de leur difficulté à être au monde, dans ce « monde-là ». Dans ces souterrains, bien souvent délaissés politiquement, on traverse toute sortes de vies en peine : celle d’un homme devenu tétraplégique suite à un accident routier et qui est dorénavant précipité dans la solitude et l’ennui. On écoutera une jeune femme habitée par la peur et la colère en raison d’un conjoint violent. On rencontrera bien d’autres personnages crépusculaires ; un homme plongé dans la confusion en raison de sa découverte de ses préférences sexuelles, une dame âgée seule et ressentant le poids de la vie s’étaler sur ses épaules, un jeune homme qui se qualifie lui-même de schizophrène et qui raconte désespérément son expulsion du travail et sa réclusion dans son sinistre chez soi. On pourrait s’étendre indéfiniment sur ces différentes vies dévastées ou simplement en désordre. L’enjeu n’est certainement pas de compiler ces malheurs vécus. Il est plutôt de comprendre que ces espaces d’écoute — ces mondes souterrains — sont habités par des hommes et des femmes qui souffrent, qui attendent et parfois espèrent des jours meilleurs. Ils ruminent aussi leurs blessures, se résignent ou encore désespèrent. La question est alors de savoir ce que l’on peut faire de ces milliers de témoignages ordinaires. Comment peut-on appréhender ces vies défaites, effacées et généralement invisibilisées ? Comment inventer des concepts pour donner forme à ces expériences sociales négatives vécues par les individus ? Comment expliquer ce qui précarise, mutile, dégrade, amoindrit ou anéantit ces vies ?

Le malheureux comme sujet politique : des sapes qui forgent l’avenir

Pour l’écrire de manière lapidaire, le malheureux est un « sujet politique » en dépit de toute l’expérience de désubjectivation et de réification qu’il pourrait vivre. Il s’agit d’abord de relater cette expérience du désaveu de la vie. Ensuite, la visée est de découvrir les implications politiques de la souffrance en tant que cette somme de dénonciations du vécu est susceptible de conduire la société à se réfléchir dans ce qu’elle a de problématique. Ces sous-sols contiennent des « énergies étouffées » qui pourraient conduire à une transformation du monde social par le dessous.
En quelques sortes, les malheureux sont des « sapes qui forgent l’avenir ». Chaque histoire individuelle, intime et singulière est comprise dans sa tonalité politique. L’histoire individuelle est alors éclairée en un certain côté afin qu’une toute autre histoire s’agite en elle. Il ne s’agit plus d’une énonciation individuée mais bien d’une énonciation collective. Le geste est donc de tenter l’agencement d’une énonciation collective même si cette communauté est séparée, qu’elle est inexistante au sens où les malheureux n’entretiennent aucune relation entre eux et ne se revendiquent d’ailleurs d’aucune communauté sociale particulière. La critique exprime ces agencements dans les conditions où ils ne sont pas donnés par le dehors mais où ils existent comme « puissance transgressive » et comme « forces révolutionnaires » à construire.

Il se trouve que la société n’est pas silencieuse face au problème de la souffrance. Elle s’est organisée pour la traiter et lui apporter des solutions pratiques. L’essentiel des réponses que ces associations apportent repose sur une instrumentation assez triviale de la psychologie issue notamment de K. Rogers. Pour le dire très simplement, il s’agit de « libérer la parole », de « faire parler le malheureux » de manière non directive. Par un jeu de question et de reformulation, il s’agit d’aider le malheureux à trouver par lui-même les mots pour se dire et les résolutions qu’ils pourraient mettre en oeuvre. L’essentiel de la réponse repose donc sur la parole (groupe d’écoute, de parole, etc.). En commençant à parler, il se pourrait que jaillissent des idées nouvelles qui aident l’individu à reprendre prise avec son existence. Or, on le sait bien, la souffrance n’est pas seulement une question de compassion, d’empathie, d’écoute et de soin. C’est une question qui renvoie aux moyens que nous avons pour maintenir une ouverture au monde. Parce que ces voix en appellent à une autre vie, la question nous est forcée de savoir ce qu’ils veulent dire, sur la nature des formes de vie qu’ils présentent parfois extrêmement confusément ou en creux de l’énonciation de leurs malheurs. Car rappelons-le, souffrir est toujours une attitude en réponse à certaines normes de ce que pourrait être une vie bonne. C’est précisément la tonalité politique de la souffrance qui est évacuée de ces pratiques de prise en charge de la souffrance.
Lorsqu’un individu criera sa haine sur les institutions publiques et politiques, on lui demandera de réfléchir sur les motifs intérieurs qui le conduisent à une telle révolte. S’il ne se remet pas d’une rupture sentimentale, on l’incitera à réfléchir sur son comportement au cours des histoires intérieures et on fera comme si l’amour était détaché des conditions sociopolitiques dans lequel on se trouve. Pour faire simple, le malheur trouve son origine dans sa « vie intérieure » ou dans son « parcours biographique ». En aucun cas le malheureux n’est incité à délibérer sur sa situation à l’aune de l’état du monde dans lequel il est condamné à vivre comme si le « dehors » n’exerçait aucune influence sur la vie. En résumé, si la société s’est ouverte à toute sorte de manifestations de la souffrance et s’en est indéniablement inquiétée, les causes réelles de celle-ci demeurent peu appréhendées.
En somme, penser la souffrance n’est pas nécessairement s’enfoncer ténébreusement et corporellement à l’intérieur de ces vies abandonnées dans un délaissement sans espoir. C’est aussi et surtout se laisser dériver dans les lignes de fuite que tracent ces déceptions pour le monde. Ainsi, la pensée est moins gagnée par un sentiment d’impasse et d’impuissance. Elle s’ouvre à nouveau en ne cherchant pas toujours plus de précisions sur la nature des malheurs et leurs causes probables. Elle se fend et s’ouvre aux devenirs en re-posant des questions certes classiques mais qui en appellent à la densité existentielle :
Où irais-je si je pouvais aller ?
Que serais-je si je pouvais être ?
Que dirais-je si j’avais une voix et qu’on m’autorisait à apparaître non pour authentifier mes plaintes mais pour que celles-ci performent le monde ?

Ce regard sur la souffrance est peut-être l’expression d’un authentique respect envers ceux qui en veulent au principe de cette vie-là, à l’être qui ne paraît être rien d’autre que son devenir néant ou qui ne cesse de se fuir en raison du silence du monde. Pour reprendre les termes de G. Didi-Huberman, le sujet fatigué est une de ces « lucioles ». Les lucioles sont des lumières de faible intensité, intermittente, discrète et saccadée. Elles crépitent au milieu de la nuit (Didi-Huberman 2009 : 9). Elles sont la métaphore des vies minuscules, affaiblies, incertaines, et des âmes errantes qui n’en finissent pourtant pas de creuser et griffer l’ordre dominant. Les lucioles n’ont évidemment pas disparu. Seulement, nous avons désappris à les voir. Le geste de la critique sociale est de se mettre en quête de ces lucioles, de les faire apparaître, et de montrer ce qu’elles créent. La fatigue — le sujet épuisé — est l’une de ces lucioles. Certes, ces lucioles ne dansent ou ne poétisent pas. Elles parlent, ou plutôt, elles bégaient et balbutient. Souvent, elles gémissent voire mêmes elles ne sont capables que du langage inarticulé des larmes pour se raconter.

Quel que soit l’immense fragilité des êtres qui s’épanchent dans ces associations de prévention contre le suicide, il faut les voir comme des « résistances ». Les malheureux fantasment. De toutes évidences, ils ne se soumettent pas docilement à ce qui leur est donné de vivre et de fait précarisent les normes du commun. En somme, la fatigue est une lumière mineure, saccadée et intermittente. Les malheureux n’ont pas perdu leur capacité d’idéalisation quand bien même elles ne sont certainement pas ce qu’elles ont pu être autrefois. Les malheureux sont de ceux qui attendent : qui attendent de la densité existentielle. En revanche, ce qui a disparu, c’est plutôt notre capacité à les regarder à les percevoir ou à les « apercevoir ». Car en effet, comme G. Didi-Huberman l’inspire (2009), il faut trouver la bonne place pour percevoir les lucioles. Cette bonne place n’est certainement pas celle que leur attribue les associations de prévention contre le suicide. On reconnaîtra qu’elles soutiennent les malheureux. Elles les réconfortent et parfois, elles les aident à trouver des raisons de s’attacher à la vie. Cependant, elles éteignent ces lucioles en enfermant leurs paroles dans des espaces clos et confidentiels. Elles mettent en cage les lucioles. La société dans son ensemble ne saura rien de ces milliers de plaintes anonymes. Et, dans le même mouvement d’enfermement physique de la parole, elles enferment la subjectivité en s’obstinant à dépolitiser la vie intime. « L’impuissance crie en moi » écrivait G. Bataille. Mais l’impuissance fait signe si bien qu’elle est « puissance de contestation ». (Didi-Huberman 2009 : 124)

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