« Tout le monde déteste les E3C »

Appel à la police anti-émeute, refus d’évacuation malgré un incendie : un proviseur rennais prêt à tout pour faire passer les nouvelles épreuves Blanquer.

paru dans lundimatin#228, le 16 février 2020

Depuis plusieurs mois, la réforme Blanquer est critiquée par une partie non négligeable des élèves et du corps enseignant. Le lancement des épreuves d’E3C (Epreuves Communes de Contrôle Continu) il y a une dizaine de jours s’est ainsi accompagné de blocages : les épreuves ont été perturbées dans plus d’une quarantaine d’établissements et reportées dans une dizaine de lycées. Exemple à Rennes, où l’entêtement dangereux d’un proviseur de lycée pour maintenir la tenue des épreuves a atteint des sommets [selon ce témoignage reçu par mail]

Mardi 28 janvier, à 7h, au lycée Victor Hélène Basch : plusieurs dizaines de professeurs sont rassemblés devant les locaux. Il ont répondu à un appel à se mobiliser contre la réforme Blanquer. Des lycéens sont aussi présents et entreprennent rapidement le blocage de l’établissement. L’ambiance est à la fête, une sono anime un petit dance floor improvisé par les jeunes, qui entament aussi des chants et des prises de paroles.

Lycée VHB rennes blocage festif 28 janvier from paradis des oiseaux on Vimeo.

La fête n’aura duré qu’un temps : il est tout juste 9h30 quand la Compagnie Départementale d’Intervention débarque, intimant l’ordre de cesser les festivités et de couper le son. Vite, la CDI entreprend de déplacer les poubelles et barrières qui obstruent le portail d’entrée. Leur action est accueillie au son de « Nique la bac, la vie de ma mère ». Les lycéens tentent de maintenir leur blocage, mais subissent l’intervention des forces de l’ordre, et les coups de matraque...

Bilan : des lycéens choqués et effrayés, trois d’entre eux blessés, dont l’un évacué par les pompiers. Il passera la journée sous surveillance aux urgences pour une possible commotion cérébrale. Monsieur Philippe Le Rolle, proviseur du lycée, déclarera à la mère de celui-ci qu’il n’y a guère eu de violences policières devant son établissement.

Pendant que nous essayons le dictature les flics essaient l'école. Et c'est pas brillant. Rennes. Lycée VHB 28 janvier. Images Guislaine David

Publiée par Cerveaux non disponibles sur Mercredi 29 janvier 2020

Malgré l’ambiance nettement moins festive, le rassemblement se poursuit accompagné de nouveaux slogans : « Pas de police dans nos lycées », « Le Rolle démission », « Tout le monde déteste les E3C ». Sous les menaces du proviseur et de son adjoint Laurent Shutters, une partie des lycéens rentrent composer leur épreuve, tandis que d’autres, en solidarité avec leurs camarades blessés, refusent de rentrer dans ces conditions. La mission d’ordinaire assumée par le personnel de l’établissement de contrôle des convocations est semble-t-il aujourd’hui confiée aux forces de l’ordre...

« Les lycéens bloquent, le proviseur débloque. »

Deux jours plus tard, le blocage est reconduit au lycée Victor Hélène Basch. La CDI plus matinale est cette fois présente dès 7h00 devant le lycée. Les convoqués rentrent passer leurs épreuves entre deux camions des forces de l’ordre. Les policiers contrôlent les entrées : ambiance décontractée, conditions optimales pour le confort des élèves…

Un blocage de l’entrée principale est tout de même engagé, dans une ambiance toujours revendicative. Bien déterminés à empêcher la tenue des épreuves tant décriées, les élèves entreprennent même un envahissement des locaux. La même Compagnie qui a violenté les élèves mardi se déploie cette fois dans l’établissement, casquée et armée.

Soudain, une alarme fluette sonne un court instant. Les quelques personnes ayant l’ouïe assez fine pour la percevoir se demandent s’il s’agit d’une tentative de débrayage mais la rumeur court d’un départ de feu. Selon un personnel de l’établissement, cela fait partie des habitudes de la direction de couper les alarmes en période de mobilisation lycéenne. L’origine de la sirène ne fait plus de doute quand s’élève une épaisse fumée à travers la porte du bâtiment principal. S’ensuit une intervention des pompiers pour maîtriser le feu. Une surveillante sera prise en charge par les pompiers. Le proviseur Le Rolle, au détriment des consignes de sécurité les plus élémentaires, ne fait pourtant pas évacuer les locaux. Les classes de première ont donc continué à composer leurs épreuves, toujours encadrées par la CDI, présente aux entrées du bâtiment et avec un incendie dans le bâtiment voisin.

Nous voilà donc en présence d’un proviseur qui préfère s’asseoir sur la sécurité plutôt que d’être contraint d’annuler ces épreuves. Cerise sur le gâteau, les examens de l’après-midi seront avancées de 30 minutes. Il va sans dire que les lycéens (déjà pas certains de pouvoir manger dans leur cantine) ne seront prévenus que quelques heures auparavant.

A sa sortie, une lycéenne nous confie exaspérée : « En plus de tout le brouhaha, nous avons aussi eu droit à des travaux dans l’enceinte du lycée, nous empêchant de nous concentrer. Vraiment rien ne leur fera reporter les E3C... »
Nous captons une discussion entre des assistants d’éducation présents au rassemblement. La conversation porte sur l’ambiance dans leurs établissements respectifs :

Le vice-proviseur nous a convoqués. En cas de grève de surveillance des professeurs lors des E3C, il nous réquisitionnera pour les remplacer. Refuser serait considéré comme une faute professionnelle entraînant un signalement au rectorat, une retenue sur salaire, et un non-renouvellement de contrat. C’est révoltant, on a le choix entre casser la grève des profs ou perdre son boulot...

Un autre renchérit « lors d’un rassemblement devant mon lycée, un membre du rectorat est venu (sans se présenter) me demander qui j’étais et où je travaillais, insinuant que je n’avais rien à faire ici. ». Le troisième quant lui dénonce : « On n’est pas les seuls à subir la pression, les lycéens internes sont menacés d’exclusion d’internat s’ils essaient de bloquer, le proviseur de mon lycée a envoyé un mail à tous les parents leur indiquant que les élèves qui tenteraient de bloquer auraient à en assumer les conséquences devant la loi ». C’est peut-être cela dont Blanquer rêvait avec son ’Ecole de la confiance’.

Il se peut que nous ayons entendu une lycéenne le soir, lors de la marche aux flambeaux scander « Le lycée en feu, les proviseurs au milieu »… Le lendemain, en raison du début d’incendie, les épreuves ont été annulées.

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