Tout bloquer devient Vidal !

Collectif pour la création de la M.I.F.A.(Mouvance Inter-Facs Autonome)

paru dans lundimatin#135, le 28 février 2018

Depuis quelques semaines, le début de mouvement contre la loi Vidal sur la sélection à l’université et la réforme de la plateforme Parcours sup peine à trouver des formes offensives et à établir un rapport de force digne de ce nom. Pourtant, encore une fois, ce ne sont pas les raisons qui manquent de se soulever, et elles sont loin d’être cantonnées à des enjeux purement universitaires : comme à chaque fois, la loi signifie plus qu’elle n’en dit. Avec elle, c’est un monde qui est engagé ou plutôt un certain rapport au monde qui promeut la sélection et la mesure de toute chose, des migrants aux étudiants en passant par les travailleurs, à l’aide d’outils adaptés (en l’occurence, un algorythme). Pourtant, la lutte reste pour le moment de basse intensité et cantonnée à l’université. Nous publions ici un appel qui tente d’expliquer pourquoi une mobilisation qui rejoue tous les codes d’un « mouvement » au sens syndical du terme est pauvre en esprit et en actes tout en appelant à la constitution d’une force plus intéressante, la MIFA.

« Notre seule existence prouve que le principe démocratique du vote à la majorité est contestable, que le mythe de l’assemblée générale souveraine peut être une usurpation. Il appartient à notre lutte de limiter autant que possible la tyrannie du vote majoritaire. Trop d’espace accordé aux assemblées générales nous paralyse, et ne sert qu’à conférer une légitimité de papier à quelques bureaucrates en herbe. Elles neutralisent toute initiative en instituant la séparation théâtrale entre les discours et les actes. »

À chaque début de mobilisation, c’est la même rengaine. Un gouvernement sort de son chapeau un énième projet de loi qui n’est qu’une avancée de plus dans la contre-révolution néo-libérale. Une inter-orga convoque une assemblée générale étudiante pour gérer la lutte sous prétexte d’« initier la mobilisation » et exhorte à la « massifier » au moyen de diff’ de tracts, de barrages « filtrants », de printemps des chaises, et de débrayages en amphis. De cette logique découle que toute initiative non conforme au rôle structurant et policier des organisations réformistes est dissuadée, freinée ou empêchée. De fait, toute émergence d’une conflictualité proprement politique se voit neutralisée au motif d’un souci de légitimité, de représentativité, de « massification ». Nous voulons à travers ce texte démonter les fausses évidences qui leur servent d’arguments et proposer quelques pistes pour sortir du cadre du militantisme politique classique et construire une mobilisation qui assume l’aspect conflictuel de la lutte.

La massification aura dix minutes de retard

« Aujourd’hui, nous sommes soixante, il faut que demain nous soyons six cent, six mille », nous dit-on. Deux postulats ressortent de cette injonction, qui érigent le dogme de la « massification » comme préalable à toute lutte : le nombre fait la force ; le nombre est nécessaire à l’action.

Au premier, nous rétorquons que le nombre n’est pas le seul déterminant du rapport de force. Nous pensons au contraire que c’est notre détermination qui sera à même de l’inverser.

Au second, nous répliquons que l’espérance quasi-messianique de la venue d’obscures « conditions objectives » numéraires a pour seul effet de nous enfermer dans l’attente passive et neutralisante d’un improbable grand soir.

Aux deux, nous répondons que les raisons de se soulever n’ont jamais manqué. À la question des « conditions objectives », nous opposons celle des pratiques adéquates à la lutte. Des pratiques qui seraient immédiatement appropriables et rejoignables, à penser au sein d’un contexte. Il n’y personne à « convaincre » ou à « informer », seulement de nouveaux espaces politiques à faire émerger, en dehors du carcan syndical. Tel fut le cas du « cortège de tête » et de Nuit Debout au printemps 2016. Celles et ceux pour qui, comme nous, la marche de ce monde est insoutenable, rejoindront ces espaces, que blocages, cantines, sabotages, graffitis, manifs sauvages, carnavals et occupations peuvent contribuer à faire surgir. Ces pratiques ne requièrent pas forcément un grand nombre de participant·e·s. et sont pertinentes dès lors qu’elles nous permettent d’accroître notre autonomie et d’entraver les desseins de celles et ceux qui nous gouvernent. Le nombre ne détermine donc moins l’efficacité de nos actions que la forme que nous leur donnerons.

Génération irreprésentable

« On ne peut pas bloquer la fac car l’assemblée n’est pas représentative de tous les étudiants ». Lorsque l’on ne nous rabâche pas l’argument de la massification, on nous serine avec celui de la « représentativité », Saint Graal de la « démocratie ». La diversité qu’il s’agirait de représenter n’est qu’un enfumage de plus. « Les étudiants » ne représentent pas un tout homogène ou une classe unifiée qu’il faudrait « conscientiser » avant de pouvoir agir. C’est une collection abstraite d’individu·e·s aux origines sociales et aux intérêts divers – sinon divergents – dont les choix d’orientation préfigurent bien souvent le camp dans lequel illes se trouveront.

Nous ne cherchons ni à convaincre, ni à conscientiser. Nous cherchons à être offensif·ves. Si nos actions « gênent » d’autres étudiant·e·s, cela nous montre de quel côté de la barricade illes se situent. Un blocage, par exemple, tout en établissant un rapport de force, permet des discussions, des rencontres. Il donne aussi l’opportunité à certain·e·s de se mobiliser plutôt que de suivre un cours qu’illes n’auraient pas séché. Nous ne prétendons représenter personne, sinon nous-même : il n’y a plus à attendre pour s’organiser, nous le faisons déjà.

Légitimiteuse

On nous dit qu’il faut que l’assemblée générale soit « légitime » pour que soit prise une quelconque décision. Nous disons que la question de la légitimité est une question mal posée. Ce n’est pour nous ni le nombre, ni une supposée représentativité qui nous rendent légitimes à contester une loi, mais l’existence même de cette dernière.

Si les organisations réformistes tiennent absolument à ce que l’assemblée générale soit légitime, c’est dans le seul but d’être souveraines sur la mobilisation. Le cadre « démocratique » citoyenniste est ce qui leur permet, d’une part, l’exercice de leur pouvoir pastoral sur la contestation, de l’autre, la neutralisation de ce qui pourrait agir en dehors de ce même cadre – et donc potentiellement le détruire. Pour ces raisons, et par leurs pratiques autoritaires, elles empêchent l’émergence d’un espace politique de débat et de rencontres, dont pourrait naître une puissance autonome. L’assemblée en est réduite à un espace de lutte pour le pouvoir et d’in-décision, donc d’impuissance.

Le gouvernement par le principe « majoritaire » masque la domination d’une minorité – celle des bureaucrates en herbe – sur la majorité de celles et ceux qui veulent lutter par leurs propres moyens. Moyens que nous ne retrouverons que par la réappropriation de l’assemblée générale et la destitution des apprenti·e·s gouvernant·e·s. Comme dirait Booba, « leurs règles ont toutes une tombe ».

« Il y a un conflit interne à l’assemblée, qui cherche à se traiter par la parole ; et il y a un conflit avec le capital, qui requiert des actions [1] ». Il nous faut assumer les deux. Pour cela, il nous faut de sortir de l’isolement que créé l’éloignement géographique de nos campus respectifs. Nous appelons donc toutes celles et ceux qui partagent ces constats et ces désirs, à se constituer en une force autonome, et pour cela, à se coordonner entre différentes universités.

Collectif pour la création de la M.I.F.A.(Mouvance Inter-Facs Autonome)

[1
Collectif pour l’intervention, Communisme : un manifeste, Nous, 2012.

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