Ton peuple et moi

Lecture du livre Le bonheur vient d’en bas de Nan Marci

paru dans lundimatin#500, le 11 décembre 2025

Leïla Chaix (dont nous avons publié OK CHAOS) a lu le nouveau livre de Nan Marci (que nous avons récemment interviewée à propos de la Mad Pride). Elle a beaucoup aimé.

le monde n’était rien de solide
je me retrousse dans lui
il se retrousse dans moi
deux intestins vides
solidaires
faits pour tenir serrée
la vie hachée

C’est depuis mon lit que j’écris. Je suis HS. Je suis pas foutue de faire un feu, la fumée envahit la pièce. Mon trouble anxieux me rend tellement envahissante ; ça s’accentue face à la fuite et aux esquives. Je fais la grande, mais je sanglote comme un gamine au moindre signe de désamour ou simplement d’autonomie. Je ne supporte pas qu’on se détache, je ne sais pas être moi-même. Toujours est-il : je lis très peu de poésie. Si je n’ai pas accès à la prose d’une personne, je ne comprends pas ce qu’elle dit. J’ai besoin que les choses soient directes et explicites ; si possible autobiographiques et cérébrales, articulées. C’est pourquoi quand j’ai lu ton livre, je t’ai cherché..e. Tu traduisais des tas de choses que je ressens, qui sont sans nom. « Tenir serrée la vie hachée ».

Qu’est-ce qu’on fait de ce pu cosmique qui gicle à l’intérieur de nous ? Souffrance psychique ; éthique nourrie par l’expérience de la douleur, du traumatisme ; cauchemars abjectes qu’on n’ose raconter à personne. J’ai lu tes vers et j’ai fini par mieux t’entendre, et ta voix insistait en moi comme un glu :

d’où
ils ont la joie
les épaules légères
et des petites déjeuners jolis ?
tandis que
tous les gens que j’aime
ils meurent
tôt
ils meurent
morts

Nous sommes du côté de l’odeur. Il y a l’odeur, et celleux que l’odeur dérange. Je sens la force d’appartenir au clan des personnes ravagées, blessées, piétinées, dominées. Je te lis et je te rencontre, c’est comme si on s’était connues. J’appartiens à la classe difforme. Celleux qui ont besoin des autres, besoin de Dieu, besoin de modifier la vie, niquer le monde. Je sais à quelle classe j’appartiens, je sais qu’on a beaucoup d’ennemis.

j’arracherai la peau du sol avec mes doigts
même si ça saigne,
on trouera tout ça
vers une poche d’eau souterraine
ou poche de boue
ou poche de lait
on trouera tout ça
et on vivra
fières fierx fiers
droites droix droits
et on vivra
la patience aux yeux ronds
sous les pieds
des gens
qui s’entremangent

Tes peintures sont remplies de monstres, qui ont des jambes et de longues dents. Les corps se tordent. Dans tes poèmes il est souvent question de noms, de choses qui n’ont plus de prénom. J’aime la colère qui y macère, l’absence d’excuse. Il est partout question de trou.
Je me vois moi-même qui regarde, et qui est là. Je n’arrive pas à me lever. Je vois le linge qui s’amoncelle, et toute la vaisselle à faire.

sans lessive régulière
on se retrouve vite
débordée de linge sale.
je bannis les tas de linge,
ils ne sont
PAS
des tas
intéressants

(…)

we – my people and i
will take your houses
and we’ll have ourselves a
ggoooddnniigghhttsslleeeepp
i know someone i like
who needs
that kind of sleep
we – my people and i
will eat your heads

On est fait..es du même bois fendu, un peu moisi. Nous sommes de la viande nous aussi. Acharné..es, épris, exaltées. Ton livre est peuplé de vermines, de créatures ; chairs infectées et allongées, de potes aussi sur des canap, de longues dents. J’ai besoin que les œuvres soient sales et infectées. Ça me redresse. Ça fait que j’aime bien tes poèmes.
Notre mal-être est exploité, redirigé, vidé de son corps et de sa substance. Alors que nous sommes des malades ontologiques. Nos symptômes trahissent et traduisent.

dépossédéxs
de tout le reste
« non » est le seul mot
que nous ayons en main
il vole
caillou de flamme
jusqu’à ton crâne
bam
couché
par terre
[enfin]
tu nous regardes
par en dessous
es yeux demandent
« mais pourquoi,
pourquoi moi ? »
maintenant que tu te trouves
au sol
[enfin]
tu découvres
que le monde
n’est qu’un plafond
humide

Dans une peinture il y a une mitraillette, tenue par un corps sans visage. Finira-t-on par prendre les armes ?

je rêve
du soin
entre semblables
qu’on cesse de s’agripper
aux chevilles indifférentes
de nos terribles
antécédents

(...)

le racisme est
la forme de la réalité
l’antiracisme conséquent
c’est la psychose

(…)

la loi du pire pour nous
vient du refus
de l’inconfort

Je suis d’accord. Nique le refus de l’inconfort. Dans les dernières pages je me plonge dans un flot de mots continu, une valve ouverte et nerveuse. Inceste, viol, le monde mort et le « TROU DENTÉ  ». J’ai le corps noué, le cœur vide et concentré. J’essaye de bien finir ce texte, mais j’ai du mal à me concentrer. Je suis trop mal. Je monte chercher une bûche de bois chez mon voisin, puis je paranoïe devant sa porte. J’attrape une bûche toute rongée, puis redescends. J’ai peur d’avoir commis un crime. Je ne sais pas quoi écrire d’autre.

Lisez le livre de Nan marci
on se vengera
à toi à notre peuple et moi

Leïla Chaix

Les citations de bouts de poèmes sont extraites du livre Le bonheur vient d’en bas de Nan Marci aux éditions Le Dé Rouge.

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