Timothy « Speed » Levitch anime des visites guidées de New-York dans les autocars à double étage de la Gray Line Company. Ce grand tour n’est pas à la portée de n’importe qui. Le Virgile de Dante aurait assuré, lui aussi. Spartacus, Brutus, Attila le Hun, Speed les imaginerait plutôt dans l’Apple Tour, une compagnie concurrente de moindre réputation. Vous voyez, Timothy Levitch tient en haute estime son métier, mais ça ne l’empêche pas de dire pis que pendre de ça, les métiers : la nécessité de travailler pour vivre est la honte de la civilisation. C’est la première chose dont il se débarrasserait, s’il devenait omnipotent. Avant même son acné. De toute façon ce n’est pas un métier : la croisière, the cruise, c’est sa vie.
Timothy « Speed » Levitch est un guide-conférencier, le plus grand de tous. Timothy « Speed » Levitch est un dandy, le meilleur d’entre eux — le statu-quo exact entre un prince et un va-nu-pieds. Timothy « Speed » Levitch est un Juif new-yorkais, et rien, ni sa paire de grosses lunettes, ni sa voix de Janice dans Friends, ni sa peau grasse à imperfections ne le privera de l’aura mythologique du Juif errant, un Juif errant enfermé dans une ville, dans une boucle dans la ville, une boucle quotidiennement répétée. Mais une boucle à destinations fixes, c’est le dessin que forme toute vie, dit-il. Timothy « Speed » Levitch est un poète.
Le tour guidé en autocar est la forme où se déploie son dit poétique. La ville, son thème. La vitesse, son style. La grandiloquence et la dérision, ses deux figures.
Timothy Levitch parle à une vitesse proprement ahurissante, c’est ce qui lui a valu son surnom de « Speed ». Mais il sait aussi manier les silences. Dans l’autocar, il énumère à toute allure le nom des personnes qui ont vécu et trépassé dans les rues adjacentes, Thomas Paine, Edgar Allan Poe ou Bette Davis. Quand il a fini une phrase, il coupe son micro d’un geste affecté. La coupure fait un bruit qui ponctue sa parole. Quand il est particulièrement fier de sa trouvaille, il y ajoute à un demi-tour sur lui-même, pour ne plus regarder son public derrière lui, sagement assis sur les bancs de l’autocar, mais la ville droit devant. Le silence qui suit est plein du bruit du moteur mélangé au chaos urbain, musique concrète pour la litanie des morts, des suicides, des fins désastreuses, pour les récits en une phrase d’une vie achevée dans l’alcoolisme, l’anonymat, la déchéance. À chaque coin de rue sa détresse. Une perdition par corner. La croisière prend la mort de vitesse.
La vitesse poétique de Timothy Speed Levitch n’est pas seulement celle du débit de sa parole, des listes interminables de noms, d’histoires, d’anecdotes sur New-York qu’il égrène furieusement de rues en rues à mesure que que le bus fonce vers l’arrêt final de Central Park. C’est la vitesse qui fait passer sans transition d’une remarque sur la beauté d’un building à une prophétie sur la fin des temps, c’est le saut qui l’amène du présent de la ville à l’ancienneté millénaire de la civilisation ou à l’éternité immémoriale du cosmos. Les rues défilent à toute allure, les tours surgissent pour aussitôt disparaitre, monumentales et dérisoires, comme le grand poème à moitié répété, à moitié improvisé à chaque trajet, devant un public international de touristes qui pour une grande part ne comprend rien à l’anglais.
J’ai découvert il y a quelques jours Timothy « Speed » Levitch dans le documentaire en noir et blanc et en DV que Bennett Miller lui a consacré en 1998, The Cruise. Il y a un mois j’étais allé à New-York pour la première fois, et j’avais passé une semaine à y marcher la tête en l’air, fasciné par les tours, leur hauteur, leur beauté et leur indécence, au moment même où les États-Unis déclaraient une énième guerre. C’était donc ça, le cœur de l’Empire, me disais-je alors, effaré de tant de richesse partout, ébloui par une telle perfection dans le quadrillage de la ville, avec l’impression de découvrir le modèle inégalé de ces autres villes modernes que j’avais connues par le passé. À son public ébahi, Levitch dit la beauté de New-York et sa monstruosité, maudit l’utilitarisme de son plan, s’émerveille de son urbanisme comme d’une explosion ininterrompue, un atome radioactif tourbillonnant, conclut que ça ne pourra pas durer. Il chérit ce qu’il maudit, il désire ce qu’il condamne, il tourne encore et encore.
« Si l’architecture est l’histoire d’une émotion phallique, l’Empire State Building est une catharsis absolue », dit Levitch. Face au Chrysler Building et à sa flèche mimant l’encastrement de sept capots d’une Chrysler de 1928, Levitch cite ce mot de Lewis Mumford sur le bâtiment : « une volupté sans génie ». Face au World Trade Center, parmi mille chiffres qu’il égrène, il s’étonne que les Twin Towers aient été conçues pour plier de cinquante centimètres avec le vent. « It’s something ». Un jour, descendu de l’autocar, en bas des Tours jumelles, il tourne sur lui-même, longtemps, jusqu’à s’écrouler, pour contempler, étourdi, affalé sur le bitume, les tours danser au dessus de lui.
La poésie du guide-conférencier Levitch est aussi une métaphysique, une politique des luttes messianiques qui donnent à la vie son prix, et au monde son sens au milieu du désastre. « Where there is cruise, there is an escort of anti-cruise. » Les forces de l’anticruise sont partout. Elles sont dans les barrières qui empêchent de circuler dans la ville, elles sont chez les gens qui empêchent d’avancer, elles sont dans cette police qui l’a recherché pendant un mois et cette justice qui lui reproché ce délit de fuite alors qu’il ne savait même pas être recherché. Enfin si, mais pas pas par la police : il est depuis toujours ce fugitif qui tente d’échapper aux forces de l’anti-cruise. Pourtant, face au tribunal plongé dans la nuit comme un grand mausolée, sinistre temple de béton dédié aux forces de l’anti-cruise, il sait qu’il y a là aussi, à l’intérieur, des étincelles du cruise prêtes à s’embraser.
Une fois, à Central Park, Levitch raconte l’histoire des Lamed Vavniks de la Kabbale : sans l’existence simultanée de trente-six Justes qui ignorent tout du rôle que Dieu leur a confié, mais prennent pourtant sur eux tout le poids de la souffrance sur la Terre, le monde prendrait fin. Sans les parcours touristiques guidés de Levitch, les forces de l’anti-cruise triompheraient. Ces forces, on peut les nommer contrôle ou civilisation ou police ou capitalisme ou conformisme ou inertie ou dépression ou claustration ou mort. Ou on peut garder rien que ce nom, l’anti-cruise, et penser qu’il s’agit d’un démon singulier, qui est à l’intersection de ces différences forces, mais n’existe ainsi dans sa singularité de démon que par l’esprit de Levitch, et que cette existence singulière, spirituelle, justifie pleinement l’existence réelle, matérielle, de Levitch, l’Ange de NewYork dont la croisière perpétuelle éloigne à chaque instant les forces de l’anti-cruise.
Tout ceci, le cruise, l’anti-cruise, n’est peut-être qu’une blague filée, une running joke puisée dans le fonds religieux et irréligieux, communautaire, de l’humour juif newyorkais. Ou n’est peut-être que le mythe individuel d’un névrosé, l’autopersuasion d’un précaire branché hyper-individualiste qui veut à tout prix se faire croire qu’il mène une vie politique. Ou n’est peut-être que la brèche psychotique dans laquelle menace à chaque instant de s’engouffrer l’existence d’un marginal solitaire qui plusieurs fois se faire réprimander par son chef pour la saleté et la vétusté de ses habits. Car il y a de la ruse, de la mauvaise foi, et une folie qui guette, chez Timothy Levitch. Mais blague, mythe, brèche s’indifférencient dans la fulgurance poétique qui les porte et fait de ce combat la matière d’une vie menée comme un poème illimité.
Une autre fois, alors qu’il est descendu de son bus, Levitch semble hésiter à mettre un pas sur le bitume, comme s’il lui était difficile de toucher terre après être descendu de l’autocar touristique, cet Olympe à double étage. Il reste sur le trottoir quelques secondes, le fixe, finit par poser sur la route un pied hésitant, puis un autre. Alors il se décide à traverser, et l’on découvre que sa démarche ressemble à s’y méprendre à celle de Charlot, le poète du début du siècle dernier, cet autre vagabond des ruines de la civilisation qui, en dépit de tout, s’évertuait tant bien que mal à mener une vie poétique.
Olivier Cheval






