Thèses sur le concept d’absence d’époque

Le soulèvement des gilets jaunes pour contrer l’impossible

paru dans lundimatin#189, le 29 avril 2019

« Il faut beaucoup d’imagination pour combattre le système comme il faut beaucoup de naïveté pour espérer changer le monde et beaucoup de temps pour le penser poétiquement. Cela tombe bien, je n’ai rien de plus urgent à faire. Notre tâche est de faire conspirer les événements pour donner de la force à tous les peuples en lutte. »

Sylvain Despentes, Gilet jaune depuis l’acte II

[Photos extraites de la série Diemocracie de Maya Paules]

I.

« C’est une image irrattrapable du passé qui menace de disparaître avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu comme désigné en elle. »

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire

Coupés du passé comme d’une autre galaxie et de l’avenir comme d’un rêve dont ils sont incapables de se souvenir, la plupart des étants humains n’ont accès à l’histoire que sous la forme de flashs justifiant le présent des vainqueurs, leur idéologie. Malgré tout il n’y a pas de fin de l’histoire tant qu’il restera des rapports de force, des luttes, et quelque homo sapiens capable de les raconter. Il n’y a pas de choc des civilisations, il y a une civilisation, nommée l’occidentale, sur le point d’achever l’éradication de toutes les autres. Il n’y a pas de guerre pour la démocratie ou pour la paix, il y a des ressources naturelles à piller, des armes à vendre et des ennemis à acheter.

L’absence d’époque n’est pas la fin de l’histoire, elle est plutôt un moment de l’histoire où aventure et destin ont perdu leur sens. Selon le sens le plus courant de l’étymon, epochè comme point d’arrêt, l’absence d’époque est un temps - le nôtre - qui a rendu impossible son arrêt.

Le temps, nous apprend Nietzsche, est ce contre quoi le philosophe doit constamment lutter. Quand nous disons « un temps - le nôtre - qui a rendu impossible son arrêt », nous entendons avant tout un mode de gouvernementalité, un réseau de pouvoirs. Le réseau de pouvoirs dans l’absence d’époque : une pensée pratique et acéphale du chaos, un topos imaginaire et métaphorique qui organise la désorganisation, partout et nulle part à la fois, le milieu comme immense dispositif.

II.

« Il n’est loisible à quiconque de ne pas appartenir à mon absence de communauté. »

Georges Bataille

Une époque se décline et se chante suivant de grandes dates, de longs affrontements, de glorieux combattants et de brillants chefs d’États. Elle s’inscrit par transmission d’expérience, de génération en génération, déchiffrement des événements, ne se maintient que grâce à la possibilité de son renversement. Une tradition orale trouve sa main, des valeurs naissent d’autres meurent, des civilisations se renforcent des royaumes s’affrontent. L’absence d’époque apparaît quand tout a disparu ; le goût a été remplacé par le caprice, les états d’âme par l’intérêt immédiat, le prolétariat par la petite bourgeoisie planétaire, les désirs par des projets, la loi par l’esprit de la loi (l’État en chacun). Les cieux se sont vidés, un modèle de vie s’est partout diffusé. Il n’y a plus de royaumes ou d’États qui s’affrontent pour faire triompher une théologie politique, seulement un empire qui pense financièrement son oikos, ne peut que le détruire. L’absence d’époque est le chiffre de l’impossible découverte, du contrôle total de l’espace, de la vitesse fulgurante de changements partout visibles et pourtant à peine perçus.

Ailleurs au même endroit un spectre hante l’Occident, le spectre de nouvelles formes de communisme, sans hiérarchie ni micro-états. Le spectre de ceux qui suspendent la suspension, détruisent ce qui les détruit, pour vivre autrement, à travers les ruines. Le spectre de ceux qui ne peuvent plus continuer, qui préféreraient tout recommencer. Une communauté négative, communauté du refus, qui considère l’argent comme un moyen et non une fin, quelque chose comme la communauté des sans communauté. Le mouvement des gilets jaunes provient de cette communauté, lui appartient, n’appartient à rien d’autre.

III.

« We had no adventures to speak of. »

Virginia Woolf

Il n’y a pas les gilets jaunes, il y a de nombreux malheurs lexicaux dus à certaines tendances dominantes de la sociologie et des médias. Il y a un mouvement inédit caractérisé d’abord par sa diversité, et par là même, par son indétermination, son intelligence, son imprévisibilité, sa longévité. Le déferlement des gilets jaunes fissure l’histoire des vainqueurs. Pour la première fois depuis longtemps, la nation est animée par le peuple et non par l’identité. Malgré tout un problème majeur ne cesse de se poser : le fait qu’un certain nombre de résistants revendique son racisme. Certes le constat dérange la bona fides de l’anarchiste obsédé par une pureté qui lui fera toujours défaut comme il remet en question la bonne conscience du petit bourgeois alterno qui ne manifeste qu’avec les copains, ne sort de chez lui que pour ressentir un vague sentiment de communauté. Cette vérité sociologique - le racisme assumé de certains gilets jaunes - n’est en rien étonnante pour peu que l’on considère que l’Europe pille les autres continents depuis plus de cinq cents ans, autrement dit que la plupart de ses citoyens considèrent leurs privilèges comme naturels, et par là même se croient supérieurs, ne fut-ce qu’inconsciemment. Cette vérité sociologique n’est pas étonnante si l’on arrive à se rappeler que l’imagologie dominante impose une propagande anti-arabe depuis plus de 20 ans, nouvelle figure de l’ennemi après la chute du mur de Berlin, plus encore après les attentats du 11 septembre 2001. Ce constat ne doit pas nous empêcher d’apprécier l’événement, du moins si l’on se souvient que de Tromso à Séville, des supermarchés aux universités, partout le fascisme se développe. Cette multiplicité du peuple ne doit pas nous empêcher de prendre part au mouvement, du moins si l’on accepte l’idée que tout le monde peut changer, si l’on se rappelle que la plupart des étants humains ont choisi malgré leur positionnement en monde, l’ont si peu décidé. Changer le monde ce n’est pas seulement faire proliférer des mondes minoritaires, c’est aussi affronter tout ce qui se croit immuable.

IV.

« Les choses n’arrivent qu’à ceux qui peuvent les raconter. »

Thucydide

Il fut un temps, pas si lointain, où chaque mot correspondait à un astre, où chaque geste résonnait avec une puissance plus que personnelle, où chaque homme avait sa manière de croire en l’infini. Ce temps, si la durée de l’humanité a un sens, c’était hier. C’était hier et pourtant nous en perdons la mémoire. Le désastre n’est pas tant notre milieu que le nom des êtres y errant sans pouvoir l’influencer, incapables de se raconter. Rien ne peut arriver à ceux qui ont perdu leur milieu et la capacité de réciter, à ceux qui ont perdu, par là même, quelque cosmogonie ou imaginaire propres. Le désastre est le résultat ontologique de ces pertes. Que face à ces dépossessions la logique traditionnelle soit aveugle ou, au mieux, qu’elle déclare forfait, n’a rien d’étonnant si on n’oublie pas qu’elle aime croire en l’homme économico-rationnel, cet être au carrefour des sujets smithiens et sartriens soi-disant libre de ses choix. Le désastre est notre milieu signifie dès lors : à force d’y errer nous ne cessons d’y prendre part comme il nous forme en nous traversant.

Ce qui arrive, ce qui ne cesse : la dévastation et l’attente, ou l’histoire moderne de la volonté. Le mouvement des gilets jaunes bouleverse ce constat ontologique, à tout le moins s’y confronte. Bloquer des ronds-points ne relève pas d’un choix mais bien d’une décision, d’une rupture avec l’ordre des choses. Si le mouvement s’est en effet d’abord élevé contre une taxe, il semble évident qu’il y a là aussi un soulèvement contre la prolétarisation du monde, la marchandisation de tous les étants et l’absence de destin qui en découle. Il s’agit bien d’un soulèvement existentiel. « Tu rends métaphysique ce qui est on ne peut plus matériel ! » Tout étant humain est philosophe pour peu qu’il soit préoccupé par son avenir et qu’il s’arrête pour y penser, qui plus est en invitant ses frères et voisins à y penser avec lui et à agir en conséquence. Si les gilets jaunes n’appartiennent pas effectivement à une classe, ils sont tous pris dans un devenir prolétaire, du moins si l’on apprécie à sa juste valeur cette définition de Lukacs dans Histoire et conscience de classes : « Est prolétaire celui qui est dépossédé et qui le sait. » Le mouvement des gilets jaunes est principalement composé de prolétaires, de bourgeois désœuvrés et d’une grande partie de la classe moyenne aux devenirs toujours plus précaires, non seulement du point de vue socio-économique mais aussi spirituellement.

« La lutte des classes qu’a toujours à l’esprit un historien formé à l’école de Marx est un combat pour les choses brutes et matérielles sans lesquelles les choses subtiles et spirituelles n’existent pas. » (fragment de la quatrième thèse Sur le concept d’histoire, Benjamin)

V.

« L’absurde n’est pas tant l’absence de sens que l’absence d’efficace du sens dans le monde. »

Un ami

Il y a toujours dans les voix que nous écoutons un écho de celles qui se sont tues. A deux nous sommes déjà nombreux, en atteste cet amant qui murmure à l’oreille de sa bien-aimée : je suis attaché aux morts qui portent ta voix comme aux disparus qui m’ont appris à trembler. A mille, voire à dix mille, l’échange de paroles en vue de quelque finalité, ou juste de quelques repères pour faire communauté devient plus difficile.

Lors d’une manifestation des gilets jaunes belges, le 30 novembre le long de la petite ceinture - l’autoroute qui traverse Bruxelles -, une manifestante, bloquée par la police depuis trop longtemps, autrement dit ayant une-fois-de-plus-perdu-l’usage-de-son-corps, commençait à leur parler, du moins essaya, après tout il lui restait sa voix. Après quelques énoncés destinés à l’oubli, elle cria cette formule magique : « Vous êtes des citoyens comme nous, bande de chiens ! » Considérer les policiers comme citoyens comme soi-même manifestant comme un chien revient à éprouver un déséquilibre affectif sans précédent : cet être-en-lutte oscille - en tant qu’elle déploie simultanément - entre un espoir démesuré (parler à l’hostis pour qu’il change de camp) et un cynisme absolu (la qualification de chiens, étymon du cynisme, accordée équitablement aux policiers et aux manifestants, unis par la citoyenneté). Mêler inconsciemment espoir et cynisme en une respiration révèle une confusion de l’être à tout le moins inédite.

La confusion apparaît néfaste au philosophe détaché de l’expérience comme au révolutionnaire rigide. Elle est, a priori, indéfendable. Et pourtant ce qui apparaît confus est plus difficilement identifiable, catégorisable, par là même plus difficile à contrôler. Et pourtant lorsque la confusion est éprouvée, habitée, expérimentée, elle invite à d’essentielles questions. Quel est l’écart entre ce que le mouvement porte et mon être intime ? Que reproduisons-nous à notre insu et dont nous pourrions nous défaire ? Où se situe, où se dirige notre puissance commune ? Comment prolonger ces rencontres au-delà des ronds-points et des manifestations ? Y a-t-il ordre - un autre désordre - pour l’accueillir ?

Son indignation devenue rage nous vécûmes, quelques respirations plus tard, une émeute pour le moins exceptionnelle dans « la capitale de l’Europe ».

VI.

« Stupéfaite à la cime de l’instant,
La chair se fait verbe, et le verbe se précipite -
Se savoir banni sur terre, étant soi-même terre,
C’est se savoir mortel. »
Octavio Pazt

Celui qui a tout perdu n’a plus rien à perdre, évidence sensible. Celui qui n’a plus rien à perdre se risque plus aisément, qui plus est avec quelques compagnons. Quand on achète mal la paix sociale - vive la France ! - on impose aux plus démunis de s’entraider. S’il est de plus en plus d’êtres résignés quant à leur dépression, il y a aussi de plus en plus d’hommes et de femmes pour lesquels se transformer devient une nécessité, seul reste de ceux qui préfèrent ne pas se laisser crever. A force de rencontres et d’apprentissage, des ronds-points aux classes surpeuplées des lycées, le mouvement des gilets jaunes révèle une surconscience et une prise de parti quant à l’enterrement des Trente Glorieuses et de son mythe du self made man, en d’autres termes rares sont ceux qui espèrent encore dépasser leur condition. Et si aucune émancipation ne se profile à l’horizon, ne fut-ce que socio-économique, il n’y a plus aucune raison de défendre ce système-monde sans valeurs et sans telos. La vulgarisation de l’équation du capitalocène est entrée dans toutes les têtes : plus je produis pour ce système, plus la planète est malade, plus je suis malade. Le mouvement des gilets jaunes révèle que le désir de réparer le monde est en train de croître, non pour une minorité mais pour la plupart.

VII.

« Nous sommes au bord du désastre sans que nous puissions le situer dans l’avenir : il est plutôt toujours déjà passé. »

Maurice Blanchot, L’écriture du désastre

Pour nous faire accepter le désastre - pour nous accepter -, un nouveau paradigme domine, celui d’écologie générale. Il s’agit d’oublier l’insauvable, à tout le moins de le replier sur soi. Le temps de l’écologie générale est caractérisé par l’urgence, son éthique inconsciente est pour le moins pire… système, travail, amant. Dans l’urgence généralisée, l’urgence comme régime de vérité, comme dispositif, comme réel des insurgés et des affamés, la principale tendance chrono-pathologique ne peut être que l’empressement.

L’étymon d’empressement ou de s’empresser vient de « presser dans », « se presser », sous-entendu se presser soi-même. Lisons attentivement les sens de « presser » qui vient du latin pressare, ce verbe qui est l’intensif de premare. S’il signifiait d’abord « exercer une pression ou une force sur », « enfoncer, planter, imprimer », et s’approchait en cela de certains sens de violare, ses premiers emplois transitifs, vers 1160, avaient le sens de « tourmenter, accabler ». Ensuite est apparu, en 1302, le sens d’ « harceler, persécuter, pousser quelqu’un à faire quelque chose » et, en 1306, celui « d’attaquer avec vigueur ». En 1552 affleura pour la première fois le sens de « bousculer quelqu’un ». N’oublions pas son sens intransitif, apparu au milieu du 14e siècle, « être urgent, ne laisser aucun délai », qui, bien entendu donne le sens du français moderne de « se presser » comme d’« aller vite ».

S’il y a pathologie, c’est d’abord parce que le présent perpétuel - cette succession de maintenant -, ne laisse aucune trêve, mais c’est aussi et surtout parce que la nouvelle normalité exige d’être stressé, nerveux, propose (selon l’étymologie) de se bousculer soi-même, de s’attaquer avec vigueur, de se tourmenter et de s’accabler, de se pousser à faire quelque chose dans l’urgence permanente de son absence de situation, tout cela pour montrer ou se montrer qu’on-a-des-choses-à-faire. [1] Et plus vous les faites rapidement - ce que nous nous plaisons à appeler le supplément d’absence d’âme - plus vous pourrez en faire d’autres. La folie ici, s’il en est, n’est pas d’être malade mais de devoir apparaître « débordé » « Dans une autre vie, j’aurais… » sans doute fait quelque chose d’important. La névrose comme un signe de santé mentale, nous sommes bien au 21e siècle. « J’y peux rien j’ai pas le temps. » La névrose et l’empressement sont aujourd’hui signes de bien-être, de vie accomplie ou pleine, alors qu’ils ne sont que les prérequis des délires égocentriques diffus. Quand on ouvre aujourd’hui un dictionnaire à empressement, faut-il dès lors s’étonner que les deux premières définitions soient les suivantes : a) Zèle attentif, soin diligent et vif b) Enthousiasme. Autrement dit la novlangue a d’abord transformé cette maladie-monde en son contraire, quelque chose comme une prise de soin, ensuite elle l’a définie comme une énergie vitale, un souffle divin : en-theos-asthmos, joyeux étymon signifiant être dans le souffle de dieu. Celui qui cède sur les mots cède sur les choses.

Quand il y a perturbation de l’équilibre entre les impulsions motrices et les impulsions sensorielles, il y a maladie disait Griesenger, fameux neurophysiologiste du 19e siècle, fameux en tant qu’il a inspiré Freud. Qu’appelle-t-on, ici, perturbation de l’équilibre ? Qu’est-ce qu’un être qui ne fréquente plus la sphère intermédiaire entre l’impulsion sensorielle et l’impulsion motrice ? Sans barrière entre l’immense dehors et l’intime, nous avons affaire à des êtres incapables de suspension, d’épochè, purs miroirs de leur temps, autrement dit des produits de l’automatisme absolu. On pourrait les appeler êtres-décors, des êtres paysages souffle Agamben. Défiant toute notion d’humanité, ils seraient « ontologiquement neutres ».

Le mouvement des gilets jaunes soigne le monde parce qu’il refuse l’automatisme, et découvre par là même un autre rapport au temps. Celui qui risque sa vie pour ses idées ne lutte pas tant pour de meilleurs conditions de travail, de meilleures conditions de circulation ou de meilleurs salaires mais pour avoir le temps d’envisager une autre vie. Interrompre les flux dominants, sur les ronds-points comme au cœur des métropoles, c’est se donner les moyens d’opérer ce premier travail de la conscience sans lequel il est impossible de vivre un mouvement, une parole ou un geste singuliers, sans lequel il est impossible d’inventer quelques pensées ou gestes collectifs inédits. Quand il y a tout ou presque à changer, un mouvement révolutionnaire ne se doit de revendiquer que pour divertir les syndicalistes, faire hésiter les journalistes, autrement dit calmer quelque peu toutes les formes de police et préserver un minimum de légitimité démocratique. Il ne manque rien au mouvement des gilets jaunes si ce n’est, peut-être, entre puissance et nécessité, non pas un programme mais une affirmation révolutionnaire.

VIII.

« Là où est le danger croît aussi ce qui sauve. »

Friedrich Holderlin

La situation des vivants s’éclaircit lorsque l’on commence à sentir que même les morts sont en danger.

IX.

« Mon aile est prête à se déployer
J’aimerais bien revenir en arrière
Car même si je restais pour le temps vivant
Je n’aurais pas beaucoup de bonheur. »
Gershom Scholem, Salut de l’ange

« Un tableau de Klee intitulé Angelus Novus représente un ange, qui donne l’impression de s’éloigner de quelque chose qu’il regarde fixement. Il a les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les ailes déployées. L’Ange de l’Histoire doit avoir cet aspect-là. Il a tourné le visage vers le passé. Là où une chaîne de faits apparaît devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais une tempête se lève depuis le Paradis, elle s’est prise dans ses ailes et elle est si puissante que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel. Ce que nous appelons progrès, c’est cette tempête. »

Neuvième thèse Sur le concept d’histoire, Walter Benjamin

X.

« Est-ce la folie qui mène à l’absence d’issue ou l’absence d’issue qui mène à la folie ? »

Emmanuel Levinas

Cette fausse question invite à penser la difficulté ne fut-ce qu’à imaginer quelque chose comme une vie digne après la Shoah et la découverte d’Oppenheimer mise en pratique. Là précisément, les séminaires du Thor (1966, 1968, 1969) dessinent le dernier contrat social, contrat formulé entre l’un des plus grands poètes du vingtième siècle et l’un de ses plus grands philosophes. Le premier était maquisard, le second avait sa carte du parti national-socialiste dès 1933. Que dit, très vulgairement, ce contrat social ? Comment deux êtres, qu’apparemment tout opposait politiquement, ont-ils pu se lier d’amitié ? Quand Heidegger parle de fin de la philosophie, il se situe, il nous situe après la fin des temps, et signifie par là avant tout la fin de la politique, assurément la fin de la croyance en quelconque cité que nous vendrait n’importe quel politicien. Ce que Heidegger et Char ont en commun, au-delà « d’une puissance de penser poétiquement » et d’un certain attachement au passé, c’est d’avoir perdu le monde.

L’inempirable qui ne cesse d’empirer, voilà énoncée l’impossibilité même dans laquelle les étants humains survivent avec peines depuis cent ans. Le mouvement des gilets jaunes a non seulement l’intelligence de s’être approprié une des conclusions fondamentales de ce dernier contrat social - le politique commence là où la politique cesse de rendre muet -, il a surtout le courage d’affronter l’impossible, à savoir le système-monde qui l’a enfanté. 

XI.

« Pour l’aurore, la disgrâce c’est le jour qui va venir ; pour le crépuscule, c’est la nuit qui engloutit. Il se trouva jadis des gens d’aurore. A cette heure de tombée, peut-être nous voici. Mais pourquoi huppés comme des alouettes ? »

René Char à Martin Heidegger

Il est d’usage que la onzième thèse soit une explicitation de la dixième. Nous avons perdu le monde signifie : nous avons perdu les moyens de le changer de l’intérieur. Qu’est-ce à dire, succinctement ? Pour Char et Heidegger, il était devenu absolument indésirable d’être les conseillers de quelque prince, « huppés comme des alouettes ». Pour le peuple, ici et maintenant, il s’agit de placer ses désirs ailleurs, ou, quand le désir fait défaut, sa volonté. Le politique commence là où la politique cesse. Le mouvement des gilets jaunes ne cesse de destituer le gouvernement en le forçant à montrer ce qu’il est : un organe de gestion du désastre commandé par des logiques financières. Il ne cesse de rappeler aux syndicats ce qu’ils étaient il y a cent ans,– une force révolutionnaire parmi d’autres – sans eux. Le mouvement se passe des institutions parce qu’il a compris que les institutions le méprisent.

A partir de là, sans autre option, le gouvernement lâche et lâchera encore des miettes de démocratie directe pour pacifier le mouvement. De nouvelles pratiques apparaissent, Juan Branco fait son yoga à la télé : « le Référendum d’Initiative Citoyenne constituerait un approfondissement démocratique ». Avons-nous besoin d’un renouveau de la démocratie en vue « d’une véritable démocratie » [2] ? De voix et de puissance décisionnelles pour cogérer le désastre ? Peut-être. Certes il n’y a jamais eu de « véritable démocratie », aussi regrettable que cela puisse paraître, et il n’y en aura jamais, certes il semble toujours indésirable de gérer quoique ce soit, et en même temps le RIC constitue un chemin parmi d’autres pour essayer de limiter certains ravages du capital, y échouer, et par là réaliser-encore-un-peu-plus – expérientiellement –, que c’est de tout le système dont il s’agit de se défaire. Pour se réapproprier quelque capacité de penser, d’aimer, de décider, nous avons à faire en sorte que le monde nous perde.

XII.

« Ne te courbe que pour aimer. » 

René Char

De la même manière que l’exploitation de la nature est inséparable de l’exploitation des travailleurs, le désastre écologique correspond intimement avec nos drames existentiels.

Ce qui importe dans tout bouleversement, dans tout excès à la normalité, ce n’est pas tant les drames et les exploits de ceux qui ont déjà pris parti que la manière dont ce qui bouleverse est accueilli, affecte et traverse tout alentour ceux qui y assistent et qui se laissent entraîner par lui, comme une sympathie d’aspiration. Le peuple – le peuple en lutte – n’est rien d’autre que des êtres dépossédés qui se trouvent et s’organisent pour affronter les causes de leur dépossession, au-delà de toute légalité, pour lutter contre ce qui les affaiblit, au-delà de toute légitimité, tentative infinie de faire émerger d’autres mondes.

Le peuple est composé de ceux qui sont toujours déjà dans la rue, « parce que c’est trop petit chez soi ». Les sans-part, les laissés-pour-compte mais aussi tous les isolés qui essaient d’en finir avec cette personne privée qu’ils étaient assignés à être et sont devenus. C’est toi et moi, nous qui nous cherchons séparés, c’est hier et demain, pour peu que demain soit attendu en deçà comme au-delà de toute volonté. Le peuple est composé de ceux qui, à partir d’’un presque rien, retrouvent des moyens, et par là quelque capacité de s’émouvoir. Un presque rien, « nous déplorons » : chacun dépossédé de la possibilité d’envisager chacun, pour l’autre. Commune errance d’une agrammaticalité à l’autre, pour parfois s’entendre.

XIII.

« La profanation de l’improfanable est la tâche politique de la génération qui vient. »

Giorgio Agamben, Profanations

L’Occident capitaliste a tellement détruit de civilisations, de rites, de dialectes, de légendes, de mythes, de fêtes, de formes de vie humaines, animales et végétales que ce qu’il enseigne le mieux à ses sujets est l’amnésie. Au moment où les animaux post-industriels appelés hommes-femmes étaient sur le point d’oublier l’oubli de l’oubli de la question de l’être – juste avant d’être dépossédés d’absolument tout et de s’auto-exterminer en tant qu’espèce – il fut donné à certains de se souvenir. Et dans cette société frappée d’amnésie – où la plupart des hommes ont choisi, par exemple, de confier leur mémoire à une machine – tout souvenir impose de se soulever. C’est pourquoi un sage suicidé en 1940 répétait qu’il fallait sauver le passé pour sauver le présent, c’est pourquoi les manuels d’histoire scolaires refoulent tous les plus grands messagers. Notre-Dame en feu est le début d’une longue série d’incendies, essentiellement parce que dans l’absence d’époque il n’y a pas d’ultime geste destructeur, parce que, là précisément, nous avons des milliers de monde à reconstruire. Et si nous préférons y voir le bond du tigre dans le présent plutôt que le prétexte d’un énième 49.3. pour plus de sécurité, un prolongement du geste de Thomas Müntzer plutôt qu’un 11 septembre bis, c’est parce que, symboliquement, charnellement, nous sentons que ce geste donne plus de force au mouvement des gilets jaunes et à toutes les minorités en lutte sur notre planète malade qu’à la police impériale.

XIV.

« L’agir du policier professionnel (républicain) est porté par une puissance de pensée. Tout le contraire donc de l’usage pur et simple de la force, c’est-à-dire de l’irruption à travers lui d’une toute-puissance, d’un tout est permis. »

Sidi Mohammed Barkat

Considérant que l’État a le monopole de la violence légitime (Weber) et que « l’état d’exception » dans lequel nous vivons est devenu la règle (Benjamin), il s’agit de percevoir que le réseau de pouvoirs est, en puissance, toujours déjà exceptionnellement violent et ce sans perdre sa légitimité. Et dans les sociétés de contrôle, ce qui est en puissance est déjà en acte, étant donné que des milliers de dispositifs apparemment neutres couvrent l’entièreté du territoire « pour notre bien », des policiers aux caméras ou aux drones bien entendu, mais aussi aux différentes formes de répression présentes en chaque citoyen, à quelque chose comme l’état d’exception en lui.

Qu’elle soit temporelle ou spirituelle, toute loi est, a priori, digne d’interprétation. La figure du policier dit professionnel ou républicain disparaît lorsque l’état d’urgence est permanent, c’en est fini de sa force de discernement. Il n’interprète pas une situation d’après des lois et des droits, d’homme à femme, il annihile toute vie qui essaie de se déployer, machine de mort obéissant aveuglément aux consignes d’une machine de guerre à peine moins aveugle et obéissante, ici le Ministre de l’Intérieur. [3]

A partir de là il est plus aisé d’entendre,- quand bien même nous n’avons pas dessiné la généalogie ni annoncé les prochains enjeux du complexe militaro-industriel - que le réseau de pouvoirs ment comme il cherche à gagner de l’argent, à chaque instant. A partir de là il est plus aisé d’entendre que ce qu’on appelle les casseurs affrontent la police, détruisent, saccagent, pillent, autrement dit développent un implacable mécanisme négateur non par amour des actes gratuits ni pour la beauté des ruines, non pour établir leur demeure dans l’empire de la contradiction ni en vertu du besoin naturel de résistance, mais parce qu’ils ressentent l’identité immémoriale entre conscience et refus, contre toute représentation, entre refus et recommencement du monde.

XV.

« Quand tu envisages un 11 septembre bis, l’année est afghane et notre humeur syrienne. » La haine de soi et des autres des assis n’a d’égale que la détermination des révolutionnaires à transformer le monde.

XVI.

« L’ambiguïté est l’image immergée de la dialectique, la loi de la dialectique à l’arrêt. »

Walter Benjamin, Paris, la capitale du XIXe siècle

Le plus âgé : — Quand nous nous référons à des luttes passées, ce n’est pas d’abord pour appartenir à la tradition des vaincus, rendre lisibles tous ces gestes qui ont fait et défait notre éducation politico-sensible, ce n’est donc pas principalement notre bibliothèque pratique contre les siècles, mais bien plutôt une énième tentative pour vivre ce qui, dans ces périodes insurrectionnelles, n’est pas advenu.

Le plus jeune : — Quand tu dis ’une énième tentative’ de la sorte, j’ai l’impression que nous n’avons aucune chance, que tu nous fais partir perdants, et que ce qui compte pour toi c’est avant tout d’ajouter une trace dans cette tradition des opprimés. Pourquoi ne pas nous dire que c’est l’ultime tentative comme la dernière, et que la victoire nous attend. Comment pourrait-on gagner si on ne part pas victorieux ?

— Tout dépend de ce que nous entendons par gagner. Quand des amis disent, depuis des années, que la révolution n’est plus un objectif absolu, ils ne disent pas tant qu’ils ne veulent pas prendre le pouvoir ou qu’ils souhaitent garder quelque aspect de leur vie princière, ils disent surtout que le grand soir en tant que bouleversement total des conditions d’existence est impossible, entre autres parce que le pouvoir est partout et surtout en chacun.

— S’il s’agit du bouleversement total des conditions d’existence, il n’y eut qu’une ’révolution humaine’, et c’est celle du capital.

— Raison de plus pour ne plus fantasmer sur ce terme, en tout cas ne plus croire en sa puissance d’instantanéité. Transformer la vie ou changer le monde implique un processus, et quand il est dit ’une énième tentative’, c’est pour insister sur le fait que ce processus a commencé depuis longtemps.

— Autrement dit il n’y a rien à gagner. Mais alors, pourquoi parlais-tu de jeu l’autre soir ?

— Parce que nous avons toujours déjà gagné si nous acceptons l’idée que nous avons perdu depuis longtemps.

— C’est triste.

— C’est joyeux comme une puissance inarrêtable, pour autant que le dernier espoir ait disparu. Un jeu sérieux et sans fin, pour prendre ce que nous pouvons prendre et le partager. Comme dirait une voix venue d’ailleurs...

- « Savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. » [4]  

Un suicidé de la société

de la Plaine de Massilia au cœur de Bruxelles
19-24 avril 2019

[1Ce que nous nous permettons de nommer, au sein de cette société thérapeutique, le devoir-être-un-peu-malade pour jouir du droit-de-pouvoir-se-plaindre.

[2L’expression est de Juan Branco. « Révélations sur Assange, Macron et les gilets jaunes. »

[3« Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement. » Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le commandement ?

[4Italo Calvino, Les villes invisibles

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