Théorie du parti

Phil A. Neel

paru dans lundimatin#488, le 16 septembre 2025

Convenons-en, en France en 2025, l’addition des termes « parti » et « communiste » suscite spontanément l’envie de rire et plus raisonnablement l’envie de fuir. Ils contiennent et recouvrent pourtant des enjeux qui ont traversé le mouvement révolutionnaire depuis des siècles, à savoir comment et sur quelle base s’organiser depuis un parti pris sur et contre le monde ?
C’est cette discussion que propose de reprendre et d’actualiser ici le géographe états-uniens Phil A Neel.

Les prix sont plus élevés. Les étés sont plus chauds. Le vent est plus fort, les salaires plus faibles et les incendies se déclarent plus facilement. Les tornades vagabondent dans les villes comme des anges vengeurs. Quelque chose a changé. Les fléaux brûlent profondément dans le sang. Tous les deux ans, une grande inondation, chargée de cadavres, retourne le sol d’une autre nation punie. Derrière nous se trouve le grand feu carbonifère de l’histoire humaine. Devant nous, une ombre qui s’assombrit, projetée par nos propres corps, pris au piège et se débattant dans le tourbillon. Tout le monde peut sentir que quelque chose ne va vraiment pas - qu’un mal s’est infiltré dans le sol même de la société - et que les pouvoirs et les principautés de ce monde sont à blâmer. Et pourtant, nous nous sentons tous impuissants à exercer une quelconque vengeance. En tant qu’individus, nous ne voyons aucun moyen d’exercer une quelconque influence sur le cours des événements et devons simplement les regarder nous submerger. Nous nous retrouvons désarmés et seuls, confrontés à un avenir sombre dans lequel des horreurs frissonnantes rôdent juste au-delà de notre champ de vision, entraînés inexorablement vers l’avant alors que les chaînes cliquettent et que les sons de la tourmente résonnent depuis le monde à venir.

Mais, avec les bons yeux qui regardent aux bons endroits au bon moment, vous pouvez peut-être voir l’ombre sinistre de l’avenir éclatée par des éclairs de lumière d’un autre monde : des moments aveuglants où la perspective de la justice apparaît pendant une seconde fugace. Le commissariat brûle, les ouvriers affluent hors de l’usine, des comités se forment dans les rues et les villages, le gouvernement tombe aussi doucement qu’une plume, trois douilles de balle tombent comme des dés — une incantation gravée sur chacune d’elles, comme pour invoquer quelque chose de plus grand. Peut-être l’avez-vous ressenti. Le cœur s’allège. Un feu angélique parcourt la chair et, pendant cet instant à couper le souffle, quelque chose d’immortel nous habite. La lame du météore traverse le ventre d’un ciel sans lune, puis nous clignons des yeux et elle disparaît : la Garde Nationale est appelée, les syndicats négocient un retour au travail, les comités se dissolvent, le président renversé est remplacé par un conseil militaire, le PDG décédé est remplacé par un PDG vivant, et les balles de la police tombent depuis des tours en verre comme une pluie froide et dure. Mais nous ne pouvons défaire la lumière que nous avons vue. En conséquence, cette défaite est en soi un réveil. Nous réalisons peu à peu que le caractère collectif et expansif du mal qui nous afflige nécessite une forme collective et expansive de représailles. La vengeance sociale nécessite une arme sociale. Le nom de cette arme est le parti communiste.

À mesure que la cadence et l’intensité des conflits de classe s’accélèrent, les questions organisationnelles se posent de plus en plus fréquemment. Elles apparaissent d’abord comme des questions immédiates et fonctionnelles auxquelles sont confrontées des luttes spécifiques et qui évoluent en fonction de celles-ci. Dans le sillage de n’importe quelle lutte, des questions plus larges d’organisation se posent, revêtant une dimension à la fois pratique et théorique. En termes pratiques, la question se concentre largement sur l’activité des partisans fidèles qui se retrouvent sans objet immédiat de fidélité. Ils expriment une subjectivité résiduelle évacuée de sa force de masse. Autrement dit, ces individus sont ce qui « reste » d’une certaine marée haute du conflit de classe. À ce niveau, la question généralement posée est celle de savoir ce que ce « nous » fragmenté pourrait faire dans la période d’intervalle entre les moments de bouleversement. En conséquence, le processus d’enquête est lui-même souvent alourdi par un zèle frustré, les débats mobilisés dans des cercles éviscérés de récriminations morales, sont motivées davantage par un esprit d’autopunition que par un intérêt sincère pour l’analyse.

Néanmoins, cette même ligne de questionnement se ramifie rapidement en un réseau plus large de questions liées à la « spontanéité », à la relation entre les tendances structurelles (en matière d’emploi, de croissance, de géopolitique, etc.) et les formes d’organisation susceptibles d’être adoptées par les prolétaires au-delà de cette couche résiduelle de partisans, et, bien sûr, à la manière dont ces partisans pourraient s’engager dans de telles organisations. À partir de là, la question est élaborée en abstraction dans ses dimensions théoriques, devenant ainsi une « question d’organisation » en tant que telle. Bien qu’elle soit inextricablement liée à des théories plus larges sur le fonctionnement de la société capitaliste et sur ce à quoi devrait ressembler un monde différent, cette question de l’organisation occupe également une position liminale, à la fois abstraite (en tant que théorie de la révolution) et conjoncturelle (en tant qu’étape pratique nécessaire à la construction du pouvoir révolutionnaire). Prises isolément, chacune de ces dimensions se dégrade rapidement : l’aspect nécessairement abstrait devient un déterminisme mécanique dans lequel un schéma unique est appliqué dans tous les cas (qu’il s’agisse du « groupe d’affinité » ou de l’« organisation de cadres ») ; tandis que l’aspect nécessairement conjoncturel devient une forme d’inaction militante dans laquelle l’effervescence même de l’activité « organisationnelle » locale (généralement une combinaison de défense de causes, de prestation de services et de travail médiatique) est en soi une forme de désorganisation qui entrave le projet partisan.

Pour unifier ces aspects divergents, il faut des formes d’abstraction construites à partir de moments conjoncturels de révolte et matériellement liées à ceux-ci. Toute discussion sur l’organisation doit donc se dérouler soit à une échelle entièrement localisée – en discutant de la manière dont ces personnes pourraient s’organiser dans cette situation –, soit sous la forme d’une assemblage générique et syncrétique des multiplicités d’acte d’organisation qui peuplent déjà le conflit de classe, tels que les ont vécus les participants, dans le but de réfléchir à leurs limites et d’affiner notre compréhension de ce que signifie exactement le terme « organisation ». Ici, j’espère faire le pont entre ces deux fonctions, en présentant une intervention théorique qui opère à un niveau d’abstraction relativement élevé – éclairée à la fois par une étude soignée et par l’expérience sur le terrain des rébellions qui ont secoué le monde au cours des quinze dernières années – et qui a été initialement conçue comme une intervention locale destinée à aider à affiner des projets organisationnels spécifiques émergeant de ruptures sociales spécifiques. En d’autres termes, ce qui suit est une théorie du parti conçue pour aider à catalyser des formes concrètes d’organisation partisane.

Principes clés

Alors que nous sortons lentement de la longue éclipse du mouvement communiste mondial, nous nous trouvons dans une situation paradoxale, héritant à la fois de trop et de trop peu. D’une part, nous avons hérité d’un riche patrimoine intellectuel et expérientiel, bien que largement textuel, accumulé par les générations précédentes. Et pourtant, cette histoire est désormais suffisamment lointaine pour être trop facilement romancée, les programmes et les polémiques autrefois dynamiques étant figés dans des schémas et les passions ardentes de l’époque refroidies en une nostalgie engourdissante. D’autre part, en termes d’expérience concrète et de mentorat, le long hiver de la répression ne nous a laissé que des vestiges épars. Les partis du passé ont tous été fondus dans l’alambic de la répression. Les grands esprits ont été brisés. Les trahisons se sont succédé. Les courageux ont été écrasés et les lâches ont fui. Seuls les morts sont restés purs dans leur silence. Notre génération a donc été élevée dans la nature, notre communisme est resté inculte et sauvage, façonné uniquement par la force brute du capital. Donc nous constatons aujourd’hui que toute réflexion sur la « question de l’organisation » est immédiatement alourdie à la fois par cette surabondance d’une histoire trop lointaine, trop facilement transformée en fan-fiction exagérée, et par l’absence d’institutions vivantes perpétuant l’esprit incendiaire du projet partisan.

Subjectivité collective

À première vue, la question semble évidente : ce qu’il faut, c’est plus d’« organisation ». Cependant, une fois abordée, la définition basique de « l’organisation » s’avère boueux, disparaissant dans la tentative même d’articuler ce qu’il signifie exactement. Souvent, la question elle-même ne sert guère plus qu’à assommer. Le schéma est familier : le « théoricien » revient sur les luttes récentes, diagnostique leurs limites évidentes, les attribue à un choix conscient d’acteurs mauvais ou du moins naïfs qui ont choisi des formes de lutte « horizontales » ou « sans chef » à leur propre détriment, puis prescrit « l’organisation » comme la panacée qui aurait dû être choisie dans le passé et qui doit être choisie à l’avenir [1]. Ce faisant, ces « théoriciens » échouent tout d’abord à offrir une image concrète de ce à quoi aurait pu ressembler une « organisation » dans la situation réelle à laquelle étaient confrontés les rebelles, puisqu’il n’y avait manifestement aucune armée révolutionnaire prête à recevoir les ordres nécessaires. Plus important encore, dans leur obsession fanatique pour les idées correctes, ils ne parviennent pas non plus à saisir la dynamique la plus basique de la révolte sociale, dans laquelle une forme d’intelligence collective émerge de l’action de masse, dépassant la pensée de tout participant individuel ou même de tout regroupement programmatique d’acteurs politiques.

La véritable question est tout autre. Comme peut en témoigner quiconque a participé à l’une des grandes rébellions de ces quinze dernières années, il n’y a jamais pénurie de « théoriciens de l’organisation », ni même de formations militantes en miniatures composées de « cadres » aux idées correctes opérant au cœur de la révolte, tous défendant activement leur propre vision de l’organisation liée à un programme politique cohérent. Pourquoi, alors, personne ne semble s’intéresser à ce que ces individus ont à offrir ? La raison est généralement très simple : ils n’offrent rien d’autre que le mot « organisation » lui-même, répété à l’infini. Bien qu’ils soient eux-mêmes convaincus du contraire, ces individus et leurs soi-disant « organisations » n’apportent généralement aucune expérience tactique concrète ni aucune connaissance stratégique et sont donc incapables de pousser la révolte au-delà de ses limites et de construire des formes substantielles de pouvoir prolétarien. C’est pourquoi ils sont rapidement dépassés par l’intelligence collective de la rébellion elle-même. Même dans les rares cas où ils ont quelque chose à offrir, ils ne parviennent pas à s’organiser de manière suffisamment efficace pour convaincre quiconque de s’intéresser à ce qu’ils ont à dire. En d’autres termes, ils n’ont aucun moyen d’interagir ou de s’engager avec la rébellion au sens large. [2]

Cette approche de la question de l’organisation est elle-même un symptôme des limites tactiques concrètes qui se manifestent dans l’incapacité des rébellions à mettre en œuvre des changements sociaux significatifs ou à générer des formes de pouvoir prolétarien capables de survivre à leur suite. Mais elle est également rétrograde quand on prend comme point de départ des luttes actuelles, les grandes organisations programmatiques qui ont émergé à la suite de longues décennies de lutte révolutionnaire au cours des périodes antérieures de l’histoire, comme si de telles entités pouvaient être ressuscitées par la seule force de la volonté. Le processus réel d’organisation est exactement le contraire : au milieu de luttes et de rébellions d’intensités diverses, une myriade de formes d’organisation (souvent qualifiées à tort de « spontanées » ou « informelles ») émergent des énigmes tactiques posées à l’intelligence collective des participants, et ce n’est qu’une fois que ce substrat pratique du pouvoir populaire est formé que des formes plus « stratégiques » ou théoriques de coordination et de construction du pouvoir à plus grande échelle peuvent commencer à prendre forme. En d’autres termes, ceux qui se joignent à la rébellion en réclamant qu’il nous faudrait « nous organiser » présupposent un « nous » qui n’existe pas encore.

La question de l’organisation doit d’abord se concentrer sur la construction d’une subjectivité collective, et non sur son imposition. Le point de départ de la théorie du parti n’est donc pas de savoir comment « nous » devons nous organiser. La question est plutôt double : comment une forme spécifiquement communiste de subjectivité révolutionnaire peut-elle émerger des luttes quotidiennes de classe, qui elles sont clairement non communistes ? Et comment des fractions spécifiques de partisans communistes individuels issus de ces luttes pourraient-elles intervenir en retour dans ces conditions afin d’élaborer davantage cette subjectivité partisane dans et au-delà des luttes individuelles ? L’émergence du parti est autant un processus d’assemblage et d’apprentissage à partir de l’intelligence collective de la classe au milieu de conflits incendiaires qu’une intervention propositionnelle ou une synthèse programmatique. Plutôt que de considérer les soulèvements récents d’un point de vue purement négatif, en comprenant leurs limites comme découlant d’idées erronées, l’enquête partisane considère ces échecs comme des limites principalement matérielles, exprimées de manière tactique, qui comportent également une force subjective propulsive. En conséquence, ils peuvent être interprétés de manière positive comme un réservoir accumulé d’expérimentations collectives, bien que cela ne se concrétise que dans la mesure où ces expériences servent à éclairer les cycles futurs de révolte.

L’avant-garde tactique et le sigil

Les limites tactiques qui apparaissent pour contraindre toute rupture sociale ne peuvent être surmontées que par l’action, et seule l’action élabore la pensée collective. L’action est l’interface nécessaire entre la pensée isolée des individus ou des groupes et la subjectivité de masse exprimée dans la rébellion plus large. Les approches conventionnelles de la question de l’organisation tendent à supposer que l’action découle du sentiment moral ou politique individuel. Ces approches sont « discursives » en ce sens qu’elles présupposent que l’action politique est précédée par la proposition intellectuelle d’un certain programme. En d’autres termes, l’hypothèse est que les gens sont convaincus d’adopter certaines idées politiques par le biais de conversations, de polémiques ou de propagande, et que ces idées impliquent ensuite l’adoption de certaines orientations stratégiques et de pratiques tactiques affiliées. Mais l’histoire démontre exactement le contraire : les positions politiques émergent de l’action tactique plutôt que de l’imposition discursive d’arguments moraux ou idéologiques.

Donner la priorité au programme est donc rétrograde et, en fait, sert souvent de forme de désorganisation. En réalité, l’organisation émerge grâce au dépassement pratique des limites matérielles, laissant derrière elle ses engagements intellectuels, esthétiques et éthiques. En d’autres termes, les gens ne rejoignent pas les organisations, ne les soutiennent pas et n’adoptent pas leurs positions politiques, leur symbolique et leurs dispositions générales en masse parce qu’ils sont d’accord avec elles. Ils le font parce que ces organisations font preuve de compétence et de force d’esprit. Dans la théorie militaire, ce processus est compris comme une lutte pour le « contrôle concurrentiel » d’un champ de conflit ouvert. [3] Ce n’est qu’après l’établissement de ce leadership concret dans l’action que les gens deviennent réceptifs au leadership plus abstrait dans le programme et les principes. Ainsi, même si l’approche propositionnelle possède un programme théoriquement perspicace et pratiquement utile, ce programme sera néanmoins incapable d’influencer le cours des événements tant que ses adhérents n’auront pas la capacité de mener les interventions tactiques nécessaires pour interagir avec l’intelligence collective du soulèvement.

De plus, ces programmes doivent eux-mêmes être considérés comme des articulations vivantes de leur moment politique. Même leur analyse structurelle la plus expansive exprime une forme d’intelligence collective localisée à un moment et à un endroit particuliers. Par conséquent, ils sont non seulement provisoires, mais doivent également être articulés à l’action et en découler. Ce processus remodèle alors ces positions elles-mêmes et génère de nouvelles formes de pensée politique. La politique se propage et s’élabore ainsi à travers cette interface tactique. En commettant des actes courageux qui dépassent les limites tactiques d’une lutte donnée, la symbologie d’un groupe de partisans peut acquérir une force mémétique supplémentaire, devenant ce que j’appelle un sigil : une forme symbolique flexible qui compresse et diffuse une certaine dimension de l’intelligence collective de la rébellion dans une grammaire visuelle simplifiée et, ce faisant, puise dans une forme plus expansive de subjectivité (le parti historique, exploré ci-dessous). [4] Dans leur forme la plus rudimentaire, les sigils opèrent au niveau esthétique : des objets tels que les gilets jaunes ou les casques jaunes des luttes de la fin des années 2010. Dans leur forme plus élaborée, ils englobent certains tactiques ou dispositions organisationnelles transmettant un nom et un ensemble de pratiques minimales : conseils d’entreprise, comités de résistance de quartier, occupations de places publiques, etc. Le sigil traduit les tactiques en formes largement reproductibles et offre un passage minimal par lequel les non-initiés (c’est-à-dire la partie de la population normalement considérée comme « apolitique ») peuvent entrer dans le moment de rupture. Le sigil ouvre donc l’action à une base sociale plus large de participants, qu’ils adhèrent ou non à des points d’unité discursifs ou programmatiques.

Le sigil fait ainsi émerger une forme préliminaire de subjectivité collective depuis la marée montante de l’histoire. Il convoque simultanément une force partisane depuis la classe grâce à son pouvoir apparemment occulte et, en tant que point de repère pratique orientant des tactiques concrètes, structure également cette subjectivité amorphe en formes minimales d’organisation. Bien que mémétique, le sigil n’est pas principalement esthétique et ne repose sur aucun moyen technique particulier pour sa propagation. Les sigils n’émergent que par l’exemple tactique. Les dispositions politiques suivent alors le sigil, servant, après coup, d’articulation désordonnée et principalement subconsciente de ces actes radicaux. Une personne portant un casque jaune brise les vitres du parlement ; l’ensemble des sentiments et conflits politiques associés à cet acte symbolique — dans ce cas, le localisme de droite à Hong Kong — peut alors se propager davantage par la réplication mémétique, permettant aux symboles et aux pratiques associés de dominer plus facilement l’espace esthétique et tactique de la rébellion, renforçant ainsi le charisme de leurs positions politiques affiliées. [5]

Luttes pour la subsistance

Une distinction tout aussi importante est celle entre le projet partisan, qui ne peut être construit que dans et à travers des ruptures sociales à plus grande échelle, et les formes de lutte plus limitées visibles dans le bouillonnement continu des conflits de classe. [6] Toute organisation communiste doit nécessairement s’orienter autour des luttes pour la subsistance qui émergent continuellement à travers la classe, générées par les dynamiques contradictoires de la société capitaliste. Même si des événements politiques plus vastes dépassent ces luttes — et cet excès est le véritable lieu où émerge une force subjective (voir ci-dessous) —, les conflits initiaux sur les conditions et l’imposition de la subsistance sont néanmoins à l’origine de ces événements. De même, ces luttes pour la subsistance structurent le champ dans lequel l’organisation doit persister dans la période d’intervalle entre des soulèvements spécifiques. Toute organisation communiste doit donc être capable de se traduire en permanence en intérêts de classe concrets en assumant des fonctions pratiques liées à la fois aux conditions spécifiques de subsistance à un moment donné et aux méthodes spécifiques par lesquelles la subsistance est imposée à la classe.

Cependant, les communistes doivent également considérer les luttes pour la subsistance comme une limite à surmonter. Étant donné que les revendications et les griefs exprimés par ces luttes sont des intérêts imposés émanant d’identités qui sont, en fin de compte, construites par le capital (comme on le voit dans l’opposition raciste à la main-d’œuvre migrante, par exemple), se contenter de défendre le bien-être matériel (c’est-à-dire lutter pour des gains réels pour la classe ouvrière) finit par priver une organisation communiste de sa fidélité au projet communiste plus large. L’élan incendiaire de toute lutte donnée coule à travers les mille petites plaies du compromis. En fait, la « victoire » dans toute lutte pour la subsistance est souvent en soi une défaite : le policier meurtrier est convoqué par la justice (peut-être même reconnu coupable), l’augmentation salariale est obtenue, le projet de développement destructeur pour l’environnement est annulé, la loi controversée est retirée, le président démissionne (et le pouvoir passe au gouvernement « de transition »). Le meilleur moyen de vaincre un mouvement communiste est quand le parti de l’ordre concède des gains réels dans le cadre des luttes pour la subsistance et consolide ces gains sous sa propre bannière.

Au sens large, les luttes pour la subsistance sont celles qui se concentrent sur des questions concrètes de survie sous le capitalisme. Bien qu’elles s’inscrivent dans plusieurs dimensions, elles peuvent être grossièrement divisées en luttes sur les conditions de subsistance et en luttes sur l’imposition de ces conditions à la population. Les premières ont tendance à se concentrer sur des questions de distribution relativement étroites liées à l’accès aux ressources sociales, tandis que les secondes ont tendance à se concentrer sur les questions plus larges de survie et de dignité qui découlent de la répartition de ces ressources.

La première catégorie, les luttes pour les conditions de subsistance, est presque toujours centrée d’une manière ou d’une autre sur le niveau des prix. Elles peuvent être subdivisées en luttes pour les prix généraux des marchandises (le coût de la vie, en particulier les loyers), les luttes pour le prix de la main-d’œuvre (salaires, pensions et autres avantages sociaux) ou les luttes pour la tarification des services et des ressources acheminés par l’État (aide sociale, infrastructures, éducation). Les différences institutionnelles entre les localités font que certaines questions (telles que la sécurité sociale) peuvent se situer d’un côté ou de l’autre, ou couvrir les deux. Les hausses soudaines des prix ou des nouvelles répartitions des biens sociaux peuvent certainement déclencher des protestations à grande échelle, et l’inflation et la corruption à long terme peuvent augmenter la fréquence des luttes pour la subsistance. Cependant, en règle générale, ces luttes sont plus facilement récupérées dans la sphère politique et ne prennent un caractère radical que dans des conditions extrêmes ou lorsqu’il existe des organisations partisanes pour les pousser dans cette direction. Pour cette raison, leur expression politique tend vers un populisme simple axé sur le rétablissement de niveaux de prix stables, supposés avoir été faussés par des interventions extérieures (de la part d’une fraction des élites rentières) dans le fonctionnement par ailleurs efficace du marché.

La deuxième catégorie, les luttes contre l’imposition de ces conditions de subsistance à la population, se concentre sur la survie et la dignité dans la vie et le travail. Les plus évidentes sont les protestations récurrentes à petite échelle contre les meurtres de pauvres par la police dans un quartier donné (du moins celles qui ne sont pas encore des soulèvements de masse), les luttes abolitionnistes contre l’incarcération, les protestations purement locales contre les expulsions, etc. Mais ce type de luttes s’entrecroise également avec les autres. Sur le lieu de travail, par exemple, les luttes pour les conditions de subsistance sont souvent moins motivées par leur objectif immédiat (par exemple, l’augmentation des salaires) que par l’opposition à des dirigeants autoritaires ou à des traitements différenciés en fonction de la race ou du statut migratoire au sein de l’entreprise. Ces conflits sont souvent les plus incendiaires sur le lieu de travail, comme le savent tous ceux qui se sont déjà organisé dans un lieu de travail. De même, lorsque les luttes pour les conditions de subsistance se heurtent à la violence policière, elles deviennent immédiatement des luttes contre l’imposition même de ces conditions à la population. Ces luttes sont donc plus larges que celles du premier type, prenant rapidement des caractéristiques plus ouvertement politiques et s’exprimant souvent comme des luttes contre la domination en tant que telle.

Contrairement aux luttes pour les conditions de subsistance, qui peuvent souvent être prédites de manière très approximative par l’évolution des politiques et des niveaux de prix, les luttes contre l’imposition de ces conditions à la population sont extrêmement difficiles à prévoir. Au-delà de l’idée générale selon laquelle ces luttes éclateront plus facilement dans certaines régions et parmi les populations soumises à une extrême misère, et qu’elles se propageront plus efficacement lorsqu’un cas particulier sera largement médiatisé, il est difficile de dire, par exemple, quand un meurtre commis par la police donnera lieu à une manifestation, et il est pratiquement impossible de dire quand il pourrait déclencher une révolte généralisée qui dépasserait alors ses limites initiales. En règle générale, cependant, ces luttes sont plus difficiles à récupérer par les institutions existantes et se propagent plus facilement, car leur répression même déclenche de nouvelles révoltes.

Certaines confluences particulières de luttes pour la subsistance servent comme base pour l’émergence de soulèvements de masse, qui dépassent alors ces limites initiales et cessent ainsi de se contenter de l’expression de ces luttes sous-jacentes. Bien que les deux modes de lutte pour la subsistance jouent ici un rôle, c’est généralement le second type qui agit comme déclencheur immédiat. Les manifestations en cours en Indonésie en sont un bon exemple : les luttes incessantes autour des conditions de subsistance (coût de la vie, répartition des ressources par l’État, accès à l’emploi, etc.) ont fourni l’ensemble des griefs fondamentaux à des manifestations initialement limitées. Celles-ci ont ensuite explosé en un soulèvement massif de la jeunesse après que la police a assassiné de manière effrontée un livreur et réprimé violemment d’autres manifestations, entraînant encore plus de morts. Néanmoins, même des luttes agressives contre l’imposition des conditions de subsistance existent dans les mêmes paramètres que toute lutte pour la subsistance, exprimant des intérêts concrets qui peuvent donc être récupérés ensuite par le parti de l’ordre. [7]

Œcuménique et expérimental

Toute prétention d’un parti à posséder la seule voie véritable vers la révolution est évidemment risible. Les révolutions ne sont pas monoculturelles, ni en théorie ni en pratique. La seule chose qui devrait unir les communistes est donc une opposition stricte au sectarisme et à toute prétention à la certitude. Notre pratique doit être œcuménique et expérimentale dès le départ, cultivant, rassemblant et catalysant les différences qui sont ensuite mises en dialogue constant les unes avec les autres. Ce n’est qu’en intégrant des approches hétérogènes dans nos efforts que nous pouvons espérer générer des solutions novatrices aux innombrables limites intellectuelles et tactiques auxquelles se heurte tout processus révolutionnaire. Cela nécessite de maintenir une attitude d’ouverture envers les courants apolitiques ou antipolitiques, ainsi qu’envers ceux dont l’expression stylistique ou tonale de la politique diffère de la nôtre, plutôt que de transformer maladroitement ces différences esthétiques en critiques prétendument politiques.

En même temps, l’œcuménisme n’est pas équivalent à l’éclectisme. Et l’expérimentation n’est pas la même chose que la romantisation de la nouveauté. Il ne s’agit pas simplement d’« emprunter ce qui est utile » à une source donnée pour créer un joyeux patchwork d’idées radicales, ni de s’obséder sur une tactique ou une disposition « nouvelle » dans la lutte (presque toujours ancienne, en fait), mais plutôt de tirer et d’intégrer des vérités fragmentaires dans une idée communiste multiple mais néanmoins cohérente, largement partagée par tous les partisans, chacun élaborant le même projet de base dans une multitude de dimensions. Le communisme tient sa cohérence dans la diversité même des expressions qui le composent. Mais cette diversité exige, comme fondement, que ces expressions circulent néanmoins autour d’un certain ensemble de conditions minimales, comme un pendule oscille autour d’un centre de gravité distinct (mais aussi virtuel ou émergent). Simplifiées autant que possible, ces conditions pourraient se résumer ainsi : la conviction que l’objectif d’un tel projet est la création d’une société planétaire fonctionnant selon les principes de délibération, de non-domination et de libre association, utilisant les vastes capacités (scientifiques, productives, spirituelles, culturelles, etc.) de l’espèce humaine pour réhabiliter son métabolisme avec le monde non humain.

Ces conditions minimales débouchent ensuite sur une série de questions et de conclusions supplémentaires qui doivent être élaborées dans le cadre du projet partisan lui-même. Par définition, toute société fonctionnant selon ces principes doit abolir la domination indirecte ou obscure inhérente à la valeur en tant que forme sociale (y compris la monnaie, les marchés, les salaires, etc.) et dans les formes d’identité légales et illégales qui en découlent (c’est-à-dire le statut de « citoyen » d’un « pays » avec des droits différentiels), ainsi que les formes directes de domination exprimées dans l’État, dans l’inclusion obligatoire au sein d’unités familiales autoritaires, dans les pratiques coutumières patriarcales ou xénophobes, etc. De même, puisqu’il implique une transition entre des formes d’organisation sociale fondamentalement différentes, le communisme doit émerger d’une rupture révolutionnaire avec l’ancien monde et ne peut être atteint progressivement par des moyens évolutifs tels que la réforme graduelle et le développement des forces productives. Il en découle peut-être la ligne de démarcation la plus importante : celle qui sépare les communistes de tous ceux qui craignent, rejettent ou traitent comme infantile le comportement tumultueux de la foule au moment du soulèvement, préférant soit des tactiques de protestation ordonnées et « pacifiques », soit une forme mythique de discipline militante, comme si les insurrections étaient des opérations militaires chirurgicales plutôt que des soulèvements de masse chaotiques.

À première vue, cela semble poser un paradoxe : si nous considérons l’unité comme synonyme d’uniformité et donc comme l’opposé de la diversité ou de la différence, ces conditions prendraient un caractère exclusif contraire à l’esprit œcuménique. Mais ce qui est proposé ici n’est pas une unité stricte ou supérieure qui l’emporte sur les éléments subsidiaires et les homogénéise, mais simplement une mesure nécessaire de cohérence. Si ces conditions minimales doivent être appliquées afin de garantir un environnement œcuménique propice à la prolifération d’idées véritablement communistes, ce processus de restriction est simultanément générateur. Sans une telle restriction, les idées « radicales » ou « gauchistes » non-communistes, plus proches du sens commun de l’idéologie populaire, effaceront rapidement tout contenu communiste. S’il est important de rester en dialogue avec ces courants vaguement « socialistes », « abolitionnistes » ou « activistes » – car leurs propres contradictions ont tendance à conduire une minorité de participants plus intelligents vers le communisme –, il est encore plus important de se distinguer d’eux, en refusant de liquider le projet communiste dans ce libéralisme à la fois tiède et radical. Cela nous permet alors d’établir les bases de notre propre expérimentation, permettant aux partisans communistes de tenter différentes formes d’intervention et d’engagement, puis de rassembler les résultats de manière lucide.

Théorie du parti

Lorsque nous parlons d’organisation communiste, nous ne parlons pas d’organisation en général. Bien que diverses théories de l’organisation en tant que telles — tirées de la cybernétique, de la biologie ou même d’exemples de structures de coordination utilisées dans des contextes corporatifs ou militaires — soient évidemment instructives, elles manquent également d’une caractéristique nécessairement transcendante : l’orientation partisane vers une idée. La position partisane nécessite une théorie non seulement de l’organisation, mais plus spécifiquement de l’organisation du parti. De plus, pour les communistes, c’est une question qui ne peut être formulée qu’à travers une « théorie » du parti élaborée dans la pratique : continuellement construite à partir des leçons pratiques tirées d’une longue histoire de conflits de classe, et toujours réinjectée dans ce conflit pour être testée et affinée. Bien que cette théorie puisse, à un moment donné, être assemblée et articulée par des penseurs spécifiques, elle exprime en fin de compte un héritage collectif continuellement réappris et réinventé par l’action de la classe.

Le parti historique (invariant)

À un niveau élevé d’abstraction, nous pouvons diviser la théorie du parti en trois concepts distincts, mais interdépendants. Le premier d’entre eux, le parti historique, est également le plus large, englobant la somme des formes de trouble à grande échelle, apparemment spontanées, qui resurgissent continuellement des luttes pour les conditions de subsistance. On en parle au singulier : il existe un seul parti historique qui bouillonne sous la société capitaliste dans tous les lieux et à toutes les époques, bien qu’il ne devienne visible que lorsqu’il remonte à la surface. Marx l’appelle également le « parti de l’anarchie », car il est traité comme tel par le « parti de l’ordre » qui tente de le réprimer et par l’« anti-parti » qui tente de le refermer complètement [8]. Ce parti est toujours, au moins vaguement, identifiable dans le bouillonnement des luttes pour la subsistance. Cependant, les luttes pour la subsistance ne reflètent pas en elles-mêmes un contenu communiste et ne prennent pas « naturellement » un caractère partisan. Au contraire, elles ont tendance à exprimer les intérêts déterminés d’identités socialement sculptées et, par conséquent, leur voie la plus probable est de développer des revendications relativement limitées et représentatives qui, même si elles s’expriment par le biais de « mouvements sociaux populaires », opèrent entièrement dans le domaine de la politique conventionnelle : demander des réformes aux pouvoirs en place, faire appel à l’opinion publique, voire affirmer les intérêts insulaires d’un segment de la classe contre les autres.

Les luttes de subsistance en elles-mêmes sont mieux compris comme des formes expressives de conscience politique, dans lesquelles la « subjectivité » est réduite à la simple représentation de la place sociale. En revanche, l’horizon émancipateur visible dans le mouvement du parti historique émerge uniquement dans l’excès de la représentation, bien qu’il émerge aussi nécessairement d’une situation sociale spécifique (c’est-à-dire des conflits et des arrangements de pouvoir qui sont propres à cet endroit). La subjectivité révolutionnaire est l’élaboration d’une universalité pratique en tension avec ses propres conditions d’émergence. [9] Ainsi, l’existence du parti historique est plus évidente lorsque les luttes pour la subsistance atteignent une certaine intensité, à partir de laquelle elles prennent un caractère auto réflexif qui dépasse les limites de leurs griefs initiaux. En termes conventionnels, c’est le moment où les luttes singulières deviennent des soulèvements « de masse » multiforme. Ces ruptures sociales peuvent alors également devenir des singularités politiques, ou ce que le philosophe politique Alain Badiou appelle des « événements », qui déforment le tissu de ce qui semble possible dans un lieu donné et, ce faisant, remanient les coordonnées du paysage politique dans leur sillage. [10]

En soi, le parti historique est une force qui n’est pas tout à fait subjective. Bien qu’il génère certainement des formes de « conscience de classe », le parti historique lui-même opère à un niveau qui peut être décrit comme le subconscient de la classe. Il semble donc souvent incomplet, impénétrable et réactif. De plus, l’intensité d’une réaction est souvent extrêmement difficile à prévoir. Par exemple, les meurtres commis par la police sont monnaie courante, mais seuls certains cas — en substance identiques à tous les autres — donnent lieu à des soulèvements de masse. Néanmoins, le mouvement du parti historique est également et évidement lié aux tendances structurelles de long terme dans un lieu donné et dans la société capitaliste dans son ensemble. En fait, on peut même considérer qu’il est propulsé par la tension inhérente entre les identités socialement existantes (la « conscience politique » anti-émancipatrice des luttes de subsistance et des mouvements sociaux) et leur sur-expression excessive dans l’événement.

Cela explique les fluctuations du parti historique, qui sont déterminées par la confluence de ces tendances objectives et leur élaboration subjective dans le conflit de classe, ainsi que son invariance. Les lois fondamentales de la société capitaliste ne changent pas, et la crise et la lutte de classe sont les moyens par lesquels cette société se reproduit. C’est pourquoi les luttes de subsistance surgiront toujours et, réunies ensemble à un certain rythme et avec une certaine intensité, elles auront toujours tendance à déborder de leurs propres limites, générant des événements politiques dans lesquels le parti historique devient visible. À travers son conflit avec le monde existant, le parti historique projette alors une image négative du communisme.

Cette image est invariante dans deux sens. Premièrement, puisque la logique sociale fondamentale de la société capitaliste ne change pas, les conditions minimales pour sa destruction restent également les mêmes. Nous pouvons considérer cela comme une invariance « théorique » ou « structurelle ». Deuxièmement, le processus par lequel la subjectivité révolutionnaire prend forme est également invariant, en ce sens que les communistes seront toujours confrontés aux mêmes énigmes centrales et recevront des réponses similaires de la part des forces de l’ordre social, ce qui aboutit à un champ stratégique qui est, fondamentalement, identique à celui auquel ont été confrontées les forces révolutionnaires dans le passé. Nous pouvons considérer cela comme une invariance « pratique » ou « subjective ».

La dépossession à la base de l’existence prolétarienne, qui se manifeste dans les luttes quotidiennes pour la subsistance, ainsi que la possibilité d’un pouvoir prolétarien qui se manifeste dans l’excès politique de l’événement, se combinent pour créer une image potentielle, virtuelle ou spectrale du communisme qui est toujours visible pour certains participants et pas pour d’autres, en raison d’une combinaison de circonstances et de tempéraments. En traçant les limites d’une lutte donnée, ces participants se retrouvent à élaborer un modèle, un principe ou une vérité plus large : l’idée invariante du communisme. Pour cette même raison, les événements s’ouvrent directement sur une certaine dimension de l’absolu, reliant entre eux des soulèvements d’époques et de lieux très différents dans la même éternité qui est elle-même le reflet dans le présent du futur communiste potentiel.

Le parti formel (éphémère)

Les partis formels représentent des tentatives d’élaborer ce motif dans et au-delà des événements, gravant cette idée invariable dans la matière éphémère d’assemblées conscients d’individus. On parle des partis formels au pluriel : il y a toujours plusieurs partis formels opérant simultanément, chacun cherchant sa voie selon sa propre méthode de navigation à l’estime et élaborant ainsi le motif ou le principe dans des directions distinctes qui s’opposent souvent les unes aux autres.

On ne peut jamais dire qu’un seul parti formel fonctionne comme « l’avant-garde » de la classe dans son ensemble. Néanmoins, tout comme les vagues qui déferlent représentent un mouvement fluide plus profond en dessous, le parti historique générera toujours ses propres détachements avancés. Tout parti formel a donc le potentiel de servir comme un avant-garde, parmi d’autres, du parti historique. Ces avant-gardes opèrent souvent selon différentes dimensions : certains partis formels expriment une compréhension théorique plus avancée et plus complète, tandis que d’autres expriment des connaissances tactiques plus raffinées, ou permettent simplement à leur esprit de briller dans la bataille, chaque acte courageux allumant un nouveau feu de signalisation pour attirer la classe dans son combat inévitable.

Ces partis émergent généralement de l’excès autoréflexif de l’événement, bien qu’ils puissent également apparaître sous des formes faibles pendant les périodes d’intervalle, en particulier lorsque le niveau global de subjectivité partisane est élevé. À la base, un parti formel voit le jour chaque fois que des groupes d’individus se réunissent pour élargir, intensifier et universaliser consciemment un événement. Les partis formels survivent souvent à l’essor du parti historique et, dans la période intermédiaire entre les ruptures sociales, peuvent tenter d’élaborer la vérité collective révélée par l’événement, de préparer de futurs soulèvements ou (s’ils en ont la capacité) d’intervenir dans les conditions actuelles afin de rendre plus probable l’émergence d’événements futurs et de s’assurer qu’ils aient plus de chances de dépasser les limites antérieures. En ce sens, les partis formels expriment une forme faible ou partielle de subjectivité, ou, plus précisément, le processus initial et hésitant à travers lequel un sujet révolutionnaire se forme.

La grande majorité des partis formels sont des groupements de petite taille et à orientation pratique qui ont un caractère « tactique » ou pratique, émergeant généralement de collectifs fonctionnels improvisés formés au milieu d’une lutte : un comité d’organisation lors d’une vague de grèves, une cantine lors d’une occupation, des groupes de manifestants de première ligne engagés dans des affrontements violents avec la police, des collectifs d’étude et de recherche formés pour mieux comprendre la lutte, ou divers conseils de quartier qui émergent invariablement au milieu d’une insurrection. Mais les partis formels peuvent aussi être plus importants, plus explicitement politiques, et même « stratégiques » dans leur orientation, tant qu’ils conservent cet aspect partisan. Les groupes tactiques qui ne se dissolvent pas auront tendance à évoluer dans cette direction. En conséquence, ils peuvent même se transformer en « partis communistes » nominaux, chacun se présentant comme le parti communiste d’un certain lieu et souvent en contraste à d’autres « partis communistes » qui se chevauchent. Cependant, aucun d’entre eux n’est le parti communiste en tant que tel.

Bien que cela puisse sembler énigmatique, les partis formels existent, qu’ils reconnaissent ou non leur existence. En d’autres termes, les partis formels désignent également des regroupements « informels » qui ne se considèrent pas nécessairement comme des « organisations » cohérentes. Par exemple : des groupes d’amis qui se réunissent tous les soirs au milieu de la lutte, des sous-cultures qui participent au soulèvement et sont ensuite déchirées par ses conséquences, et bien sûr les divers « groupes affinitaires » et « organisations informelles » qui, ironiquement, ont tendance à avoir des formes de discipline plus rigoureuses et des structures de commandement plus raffinées. Indépendamment de leur prétendue « informalité », ces groupes fonctionnent en fait selon les formalités de la coutume, du charisme et de la simple inertie fonctionnelle.

La différence entre les groupes « informels » et « formels » ne réside pas en réalité dans le fait qu’ils soient ou non des partis formels (les deux le sont), mais dans la mesure où cette formalité est une caractéristique explicite et revendiquée de l’organisation. De même, leur aspect partisan — l’engagement à élaborer la vérité collective de l’événement en général et à dépasser les limites de tout événement donné — n’a rien à voir avec leurs déclarations programmatiques. Les partis formels sont plutôt mis à l’épreuve et perdent ou conservent leur statut d’organisations partisanes lorsqu’ils sont confrontés à de nouveaux événements politiques. Ces événements démontrent si le parti est resté fidèle au projet communiste, en créant les conditions dans lesquelles son attitude et son comportement peuvent être testés face à l’« anarchie » déclenchée par un soulèvement donné. S’engage-t-il dans la nouvelle révolte ? Si oui, sa forme d’engagement tend-elle à détourner cette révolte vers des voies plus conservatrices ? Ou remplit-il une fonction pratique en contribuant à pousser cette révolte au-delà de ses limites ?

S’il s’avère insuffisant, l’ancien parti formel est réduit : il n’est plus du tout un parti, mais une simple organisation ou, pire encore, un organe opérationnel du parti de l’ordre, ou anti-parti. C’est l’une des raisons pour lesquelles le parti formel est toujours éphémère. En tant que groupes fonctionnels et souvent fortuits, les partis formels s’autoliquident souvent lorsqu’ils ne sont plus nécessaires, ou bien changent de forme, évoluant de groupes tactiques soudés au milieu d’un soulèvement vers une scène sociale plus amorphe après celui-ci. Parallèlement, les organisations plus importantes conservent souvent l’apparence d’un parti formel, mais échouent complètement à l’épreuve de l’événement lui-même, après quoi elles se retirent dans l’obscurité, emportées par les courants de l’histoire ou durcies en une secte culte qui ne remplit aucune fonction pratique. Selon cette même logique, des organisations préexistantes peuvent soudainement assumer des fonctions partisanes et devenir ainsi des partis formels, qu’elles aient été explicitement politiques avant le soulèvement (groupes abolitionnistes, syndicats, groupes d’entraide) ou seulement marginalement politiques (ultras de football, églises, organisations de secours en cas de catastrophe).

Cependant, la « disparition » des partis formels ossifiés est en soi productive, car les futurs partis formels émergent alors grâce à leur opposition à ces organes ossifiés et, ce faisant, expriment des formes plus avancées de subjectivité. C’est pourquoi les partis formels récemment liquidés et ossifiés constituent en quelque sorte le terreau à partir duquel peuvent émerger des formes plus complexes de vie politique. Pour comprendre cette complexité, il faut alors établir des distinctions plus fines entre les différentes formes d’organisation en tant que telles (en particulier les organisations apolitiques et pré-politiques les plus susceptibles de prendre des caractéristiques partisanes au cours d’un événement, ou les plus utiles aux partisans pour établir des interfaces) et entre les différentes espèces de partis formels : les groupes purement tactiques et fortuits, les groupes militants « informels », les groupes militants « formels », les syndicats radicaux, les milices d’autodéfense, les ostensibles « armées du peuple », les « partis communistes » nominaux, etc.

La forme atomique de l’organisation partisane est ce que j’appelle le « conclave communiste ». Les communistes se forment au milieu d’événements politiques et émergent souvent seuls ou, au mieux, en très petits groupes. De même, les communistes se rencontrent souvent au milieu de luttes et commencent à se coordonner de manière informelle. Ces petits groupes de communistes peuvent être qualifiés de « conclaves », compte tenu de leur caractère privé et quelque peu ritualiste, et bien sûr du fait qu’ils sont organisés dans la fidélité à un projet transcendant. Partout où deux ou trois personnes se réunissent en tant que communistes, il existe un conclave, qu’il se considère ou non comme tel. Les conclaves fonctionnent principalement par affinité. Certains développent ensuite cette affinité en divisions du travail plus formelles ou en sous-cultures informelles plus larges. Souvent, les conclaves servent de germe à des partis formels plus élaborés.

Cependant, même lorsque des projets partisans formels émergent, les conclaves persistent en leur sein et à travers eux. Ces liens d’affinité informels sont eux-mêmes des partis formels importants. Ils servent à combler le fossé entre les organisations partisanes et non partisanes, à intégrer de manière plus étroit les projets partisans formels et à fournir une résilience et une redondance lorsque les organisations formelles sont mises à rude épreuve et se fragmentent. En d’autres termes, des partis formels mineurs existeront toujours au sein de partis formels plus complexes. L’informalité et la formalité, la spontanéité et la médiation, l’opacité et la transparence ne s’opposent pas. Aucune ne peut être privilégiée par rapport à l’autre, ni être éliminée dans son intégralité. Des conclaves secrets existeront (doivent et devraient exister) au sein d’organisations communistes formelles dont l’adhésion est transparente, et des conclaves encore plus secrets existeront au sein du conclave.

La théorie, l’invention tactique et la camaraderie se forgent dans ces espaces sombres et intimes avant d’être élaborées dans des lieux plus ouverts à travers des discussions, des débats et des expérimentations transparents. Si un conclave peut être visible de l’extérieur, il reste une institution relativement opaque. D’une part, cela représente toujours une menace pour l’organisation dans son ensemble, dans la mesure où cela permet des intrigues en coulisses et des prises de pouvoir secrètes. D’autre part, c’est précisément cette confidentialité qui permet au conclave d’être expérimental et créatif. Les partis formels plus complexes doivent être conçus de manière à se prémunir contre la persistance de partis formels relativement opaques en leur sein, tout en les acceptant, et, idéalement, à s’appuyer sur ces organes comme source de vitalité. Bien que ces conclaves puissent potentiellement être intégrés dans des caucus ou des factions ouverts au sein d’organisations plus larges, ils ne sont pas synonymes de ceux-ci et sont souvent alignés par des facteurs fortuits (tels que l’expérience commune d’une lutte) plutôt que par un accord théorique. Ils précèdent donc ce travail de caucus plus public, et un seul caucus peut inclure plusieurs conclaves.

Le parti communiste (éternel)

Le parti communiste émerge de l’interaction entre le parti historique et les nombreux partis formels qu’il génère, englobant et dépassant les deux. À la longue, une combinaison de facteurs structurels provoque une turbulence accrue au sein du parti historique. Pendant ce temps, la force subjective faible ou partielle de divers partis formels, réunis par la volonté ou les circonstances, finit par pouvoir intervenir à nouveau dans les conditions présentes afin de revitaliser davantage le parti historique qui les a fait naître. Il en résulte une forme d’organisation émergente fonctionnant à une échelle totalement différente de celle des soulèvements fortuits du parti historique ou des activités improvisées, tactiques et largement localisées (même si elles sont à grande échelle) des partis formels. Le parti communiste est singulier, mais multiple.

En tant qu’environnement expansif de l’activité partisane de plus en plus organisée, le parti communiste n’est jamais le nom d’un « Parti Communiste » officiel particulier opérant quelque part dans le monde. Bien que ces nombreux partis communistes en « majuscules » soient souvent des éléments importants du parti communiste « minuscule », celui-ci ne peut être réduit à eux. De plus, c’est toujours une erreur stratégique majeure que de tenter de subordonner le parti communiste en tant que tel aux intérêts d’un Parti Communiste unique (même si ce Parti Communiste en est venu à représenter un mouvement révolutionnaire local). Le parti communiste peut être considéré comme une forme de « méta-organisation » qui permet à la fois l’élaboration de partis officiels et stimule la vitalité du parti historique qui surgit en dessous. Il est donc possible de parler du parti communiste comme d’une sorte d’« écosystème » partisan, dans la mesure où l’interaction entre le parti historique et les nombreux partis formels qui y sont enracinés crée littéralement un territoire partisan qui, en tant que moyen d’organisation ultérieure, crée ses propres contraintes et motivations émergentes.

Mais cette image du parti comme « écosystème » est en fait idéologique. Après tout, la métaphore de l’écosystème est privilégiée dans la philosophie politique libérale en raison de sa logique prétendument « horizontale », qui semble reproduire le fonctionnement (également prétendument « horizontal ») du marché. Et, dans ce cas, elle ne rend tout simplement pas compte de la situation dans son ensemble : le parti communiste n’est pas un écosystème de lutte qui s’étend aveuglément dans l’histoire. Il s’agit plutôt du point où la faible subjectivité visible dans le parti formel se transforme en une forte subjectivité à la hauteur de la tâche révolutionnaire. Cette subjectivité révolutionnaire s’étend nécessairement à des organisations individuelles et est elle-même organisée, intentionnelle, relativement consciente d’elle-même (bien que cela dépende de la position de chacun en son sein) et inégalement répartie sur le plan géographique et démographique.

Le parti communiste a également été décrit, traditionnellement, dans le langage trop vague d’un « mouvement communiste international » et dans le langage trop étroit de toute « internationale » donnée, à laquelle on attribue ensuite un statut ordinal dans la séquence historique. En fin de compte, il est préférable de le considérer comme se situant quelque part entre l’amorphisme d’un écosystème ou d’un mouvement et la structure rigide des chapitres qui englobe les différentes itérations des internationales formelles et fédératives. Mais il est également plus vaste que l’un ou l’autre dans la mesure où ses capacités organisationnelles réelles se situent en dehors du vaste « mouvement communiste » d’un côté, et de l’étroitesse des fédérations des « partis communistes » de l’autre. Ses capacités organisationnelles réelles sont mesurées plutôt par la relation avec les associations conciliaires ou délibératives spécifiques qui émergent de la classe au milieu d’une insurrection, et qui commencent alors à prendre des mesures communistes qu’elles y soient réclamées ou non, formant ainsi les communes qui (si elles survivent) deviennent le cœur et le moteur de la séquence révolutionnaire. Cependant, les communes ne peuvent émerger que lorsque le circuit entre les partis formels et le parti historique est bien établi, créant un environnement subjectif dans lequel les formes délibératives, expropriatives et transformatrices d’association libre deviennent une extension organique de l’activité de classe.

Tout comme l’événement, le parti communiste peut émerger, tomber dans l’oubli, puis réapparaître plus tard — mais il s’agit toujours du même parti communiste, lié par un fil rouge à ses incarnations antérieures. Sa croissance extensive (géographique, démographique) et intensive (organisationnelle, théorique, spirituelle) est en soi la vague de révolution qui initie le processus de construction communiste. De même, comme le parti formel, le parti communiste peut sembler se scléroser, se délabrer et abandonner sa fidélité au projet communiste, comme lorsque les partis sociaux-démocrates de la Deuxième Internationale se sont transformés en une politique réformiste et belliciste. Dans une telle situation, cependant, le parti communiste ne se sclérose pas réellement, mais est plutôt éclipsé. Une telle éclipse peut être causée par un certain nombre de facteurs, mais elle est toujours signalée par l’incapacité des partis formels qui composaient autrefois le parti communiste à rester fidèles au projet communiste. C’est pourquoi la réapparition explosive du parti communiste s’opère souvent contre ces vestiges sclérosés, comme lorsque la Troisième Internationale est née d’une série de mutineries, d’insurrections et de révolutions qui cherchaient initialement à imiter la construction du parti de la Deuxième Internationale et qui ont finalement été contraintes de s’opposer à cet héritage même.

Le parti communiste est depuis longtemps en période d’éclipse et, bien que certains signes indiquent sa réémergence, on ne peut pas encore dire qu’il existe sous une forme substantielle. Encore une fois, le parti en tant que tel n’est pas simplement la somme des activités « de gauche » à un moment donné, mais plutôt une forme de supra-subjectivité qui ne subsiste que dans la confrontation incendiaire avec le monde social dominant, servant de passage à travers lequel le communisme peut être élaboré comme une réalité pratique. Plutôt que l’agrégation insensée de nombreux intérêts mineurs dans un système complexe, le parti communiste représente donc le fleurissement matérialisé de la raison humaine nécessaire à l’espèce pour administrer consciemment sa propre structure sociale, qui est simultanément son métabolisme social avec le monde non humain. [11] C’est pourquoi nous pouvons parler du parti communiste comme du cerveau social du projet partisan, et même comme de la chambre de gestation de la société communiste elle-même.

Le parti communiste est donc éternel, en ce sens qu’il est la forme larvaire d’un corps immortel : l’épanouissement de la raison et de la passion à travers une espèce consciente d’elle-même qui coordonne de manière consciente sa propre activité en tant que système géosphérique. [12] En d’autres termes, le parti communiste est la seule arme capable de détruire véritablement la société de classes – en annulant la lutte séculaire entre l’égalitarisme simple et la domination sociale en les subsumant tous deux sous un principe supérieur de prospérité – et il est aussi, par cette destruction même, le véhicule par lequel la vérité dévoilée par le parti historique et élaborée par la multitude des partis formels fleurit dans une ère entièrement nouvelle d’existence matérielle sous-tendant un métabolisme social rationnel à l’échelle planétaire.

Phil A. Neel
Images : René Burri
D’abord publié en anglais sur IllWill.

[1Pour une critique similaire de cette approche, appliquée à un exemple concret, voir : Jasper Bernes, « What Was to Be Done ? Protest and Revolution in the 2010s », The Brooklyn Rail, juin 2024. En ligne ici.

[2La question la plus révélatrice est peut-être de savoir pourquoi, même lorsque ces individus et les organisations auxquelles ils sont affiliés ont ostensiblement « accédé au pouvoir » grâce aux élections à la suite de la révolte (comme dans le cas de Syriza, de Podemos ou du gouvernement Boric au Chili), ils ont ensuite complètement échoué à mettre en œuvre un changement social significatif. En fait, le détournement de la révolte populaire vers des campagnes électorales a presque toujours servi de force répressive, contribuant à désintégrer les maigres formes de pouvoir prolétarien qui émergeaient en dehors de la sphère institutionnelle. Cela se produit indépendamment des préférences politiques ou des intentions des dirigeants individuels.

[3Pour un aperçu de cette idée, voir : David Kilcullen, Out of the Mountains : The Coming Age of the Urban Guerrilla, Oxford : Oxford University Press, 2015, p. 124-127

[4Le concept de « sigil » est une élaboration du « mème avec force » développé par Paul Torino et Adrian Wohlleben dans leur article « Memes with Force : Lessons from the Yellow Vests » (Mute Magazine, 26 février 2019 ; disponible en ligne ici), et développé plus en détail dans Adrian Wohlleben, « Memes without End », Ill Will, 17 mai 2021 (disponible en ligne ici).

[5L’utilisation d’un exemple tiré de la droite n’est pas fortuite ici, car les organisations de droite se sont révélées particulièrement habiles à déployer cette logique au cours des dernières décennies. L’une des raisons de l’ascension de la droite est précisément que ce type de leadership est souvent rejeté catégoriquement par ceux de « gauche », qui le considèrent comme une imposition autoritaire inhérente à l’élan spontané de la classe, plutôt que comme une dynamique autoréflexive produite par cet élan même. Le moment fugace est ainsi perdu, et les sigils sont laissés à eux-mêmes jusqu’à leur extinction. J’explore les ramifications de ce problème pour la politique aux États-Unis dans Hinterland : America’s New Landscape of Class and Conflict (Reaktion, 2018) et j’examine le même dilemme à Hong Kong dans les chapitres 6 et 7 de Hellworld : The Human Species and the Planetary Factory (Brill, 2025).

[6Le projet partisan fait référence aux tentatives actuelles d’organiser une forme de subjectivité révolutionnaire collective orientée vers des fins communistes. En d’autres termes, il fait référence à la fois au passé et à l’avenir de la lutte pour émanciper l’humanité des chaînes historiques de la société de classes et inaugurer un avenir communiste. Il est donc vaguement synonyme d’« organisation communiste » ou de « mouvement communiste ».

[7Même dans le cadre de soulèvements politiques de masse qui dépassent les limites de la subsistance, exprimées sous la forme d’intérêts concrets, une tension persiste néanmoins entre cet excès et ses motifs expressifs. C’est en exploitant cette tension en faveur de l’expressif que ces ruptures politiques sont réprimées et réabsorbées dans le statu quo.

[8Marx parle du « parti de l’anarchie » et du « parti de l’ordre » dans une série d’articles écrits pour la Neue Rheinische Zeitung en 1850, qui seront ensuite compilés dans un livre, Les luttes de classes en France : 1848-1850, par Engels en 1895 (disponible en ligne ici). Dans cette version livre, les termes apparaissent au chapitre 3. Les mêmes termes réapparaissent dans des ouvrages ultérieurs, tels que Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, publié en 1852. Le terme « anti-parti » est une addition de ma part, introduite dans Hinterland (des extraits disponibles ici).

[9Ce cadre théorique est tiré des travaux du philosophe politique Michael Neocosmos. Voir son ouvrage Thinking Freedom in Africa : Toward a Theory of Emancipatory Politics, Wits University Press, 2016.

[10Néanmoins, la nature à la fois universelle et aléatoire de l’événement signifie également que ce remaniement des coordonnées reste difficile à décrire. Par exemple, il est clair pour pratiquement tous les observateurs que « tout a changé » après la révolte de George Floyd, et pourtant, nous aurions tous du mal à expliquer exactement comment les choses ont changé, ou à citer un seul cas précis.

[11Pour plus d’élaboration sur cette idée, voir : Phil A. Neel et Nick Chavez, « Forest and Factory : The Science and Fiction of Communism », Endnotes, 2023. En ligne ici.

[12Plus rigoureusement : la réalisation de soi de « l’espèce » en tant que sujet, au-delà de son statut de fait biologique apparent qui exprime, en fait, l’unité matérielle de l’activité productive humaine dans la société capitaliste. Il s’agit de la réalisation, dans la pratique, de ce que le géologue soviétique Vladimir Vernadsky (qui a popularisé le terme « biosphère ») a un jour appelé de manière spéculative la « noosphère ». Cette idée est explorée plus en détail dans Neel, Hellworld, chapitre 2.

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