Théâtre sans frontières

Notes autour de Dispak Dispac’h de Patricia Allio

paru dans lundimatin#506, le 27 janvier 2026

Un procès des politiques migratoires ? Un manifeste No Border  ? Une assemblée porteuse d’utopies ? Comment déjouer l’impunité ? Et quels témoins pour nous mettre face à nos responsabilités ? Dispak Dispac’h [1] est, d’abord et avant tout, une invitation à la rencontre et à l’écoute. Une attention à la condition des personnes exilées. La création d’un espace d’accueil et de partage. Un espace de résistance et de réanimation sensible.

« Dispak, en breton, signfie « ouvert », « déplié », « défait » ; Dispac’h, « agitation », « révolution », « révolte ».

J’avais aussi pensé appeler ce projet Digor Kalon, qui veut dire « ouvrir son cœur » en breton.

Digor, « ouvert ».

Kalon, en grec ça veut dire « beau » et en breton, « cœur ».

Digor Kalon, « ouvrir son cœur ».

Digor Kalon, en breton, ça veut aussi dire « apéritif », c’est d’ailleurs le nom d’une taverne à Perros-Guirec dans les Côtes-d’Armor, où j’avais l’habitude d’aller.

Dispak ! Ouvert ! » [2]

La voix qui dit ces mots est celle de Patricia Allio. Elle est assise sur un des quatre gradins disposés en vis-à-vis dans la grande salle des Halles de Schaerbeek. Autour d’elle, des spectateurs écoutent la manière dont elle fait résonner ces deux mots : Dispak Dispac’h. Bientôt, un homme vient s’allonger sur le plateau, très proche d’elle. Une danse s’amorce, lente, silencieuse, entre le récit de Patricia Allio et le corps de cet homme, Bernardo Montet. Comme une naissance. Une mise au monde. Un naufrage.

Dans le récit de Patricia Allio, il est question de Paris, du quartier de la Goutte-d’Or, du Soudan, et de la région du Darfour. Il est question d’Alnoor Mohamed, rencontré entre novembre 2017 et février 2018, dans le cadre du BAAM, le bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants. Il est question de la Bretagne, de bibliothèque, d’exil, d’une « difficile hospitalité », et des cartes qu’ils aiment regarder ensemble. Zoomer et dézoomer :

Partir de Paris, dézoomer, voir la France, l’Angleterre, la Belgique, la Suisse, puis l’Italie apparaître, descendre, dézoomer encore, voir la Corse, la Sardaigne, la Sicile, puis la Grèce, la Méditerranée, la traverser, dézoomer encore, et voir apparaître le Tchad, l’Egypte, et en dessous, le Soudan.

Ou au contraire, partir du Soudan, dézoomer, voir apparaître l’Erythrée, le Tchad, l’Egypte et la Lybie, remonter, voir la Méditerranée, la traverser, l’Italie, la France, puis Paris. [3]

C’est ainsi que, par la force des mots de cette femme et de la présence concentrée de cet homme, le plateau vide se remplit d’images invisibles, de noms, de questions et de vies.

Le sous-titre de la pièce est : Tribunal permanent des peuples. Et c’est bien d’un procès qu’il s’agit. De l’ouverture d’une session du TPP à laquelle nous sommes conviés, telle qu’elle s’est déroulée en janvier 2018, à Paris, dans un « cycle sur la violation des droits des migrants et des réfugiés et les impunités liées à ces violations », ainsi que l’explique la voix de Gustave Massiah dont nous entendons un enregistrement sonore. La parole est ensuite donnée au Groupe d’information et de soutien des immigrés, le Gisti [4], pour lecture de l’acte d’accusation.

Cet acte d’accusation figure dans le livre Dispak Dispac’h publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs. Il a été rédigé en 2018 par Claire Rodier, Daniele Lochak, Patrick Henriot du Gisti, et a été actualisé et retravaillé pour la scène par Patricia Allio et Elise Marie en 2021 et en 2023.

Il commence ainsi :

Monsieur le président, mesdames et messieurs du tribunal, pourquoi juger les politiques migratoires de la France et de l’Union européenne ?

Les droits des exilés sont bel et bien garantis par le droit international. Or les politiques migratoires européennes et nationales, fondées sur la fermeture des frontières, dressent des barrières devant certaines personnes migrantes, qui ne menacent pas seulement leur liberté de circulation, mais entraînent aussi la violation d’autres droits fondamentaux. [5]

Elise Marie est debout, face aux gradins, tournant sur elle-même en un mouvement quasiment imperceptible lui permettant de s’adresser frontalement à toutes les personnes composant le public. Il s’agit de faire l’état des lieux minutieux et précis des violations des droits fondamentaux résultant de la restriction de la liberté de circulation.

Sans résumer ici le contenu de ce texte en dix points qui composent le plaidoyer qu’Elise Marie déroule comme un poème documentaire, en voici, tout de même, l’inventaire :

Les violations du droit de quitter son propre pays ; les violations du principe de non-refoulement : les violations du droit d’asile ; les violations de l’interdiction des expulsions collectives ; les violations de l’obligation de porter secours en mer ; les violations du droit à la liberté et à la sûreté ; l’enfermement ; les violations des droits des enfants ; les violations de l’interdiction des traitements inhumains et dégradants ; les violations du droit à la vie ; la responsabilité des dirigeants et dirigeantes de l’Union Européenne et des Etats membres pour complicité de crimes contre l’humanité.

Au-delà de cette liste accablante des faits reprochés aux yeux du droit international, de la Déclaration universelle des droits de l’homme, et de la Convention de Genève, ce sont les exemples cités qui ne laissent aucun doute quant au caractère systématique de la déshumanisation à l’œuvre pour contrôler les flux migratoires. Une production d’ « indésirables » s’inscrivant dans une nécropolitique, dictant qui peut vivre et qui doit mourir dans nos sociétés, et que cet état des lieux permet de décrire autant que d’analyser dans ses mécanismes et ses conséquences terrifiantes.

Ce discours porté avec une sobre détermination et une rigueur lucide s’interrompt, parfois, pour laisser place à des interventions du danseur, Bernardo Montet. Avec Elise Marie, ils découvrent le sol du plateau et font apparaître une carte sans frontières. On distingue, de part et d’autre de la Méditerranée, les terres de l’Afrique du Nord et de l’Europe jusqu’aux limites de l’Asie. Des gommettes rouges indiquent les emplacements de lieux d’enfermement de migrants, traçant les lignes de la forteresse européenne. La chorégraphie vient inscrire la politique dans l’espace du sensible comme pour donner chair à la géographie, à nous faire voir les tragédies humaines derrière les statistiques. Le tribunal devient en quelque sorte cette zone grise où surgit le récit de la dérive mortelle d’un bateau pneumatique au large des côtes libyennes. Le plein jour de la parole publique alterne alors avec l’obscurité angoissante de cette séquence où tout le monde savait, était témoin, mais où personne n’a rien fait pour venir en aide aux exilés. Le danseur apparaît aussi en uniforme de CRS, mimant la jouissance ambiguë de la répression policière, traversé par les pulsions de désirs fascistes. On le verra se mouvoir, enfin, dans un dialogue silencieux, tendu entre sensualité et confrontation, avec un homme, qui se révèlera un des témoins, en un corps à corps où l’humanité affleure par la manière d’être avec l’autre, dans le soutien et l’accompagnement. Voilà pour l’état des lieux et les questions insondables qu’il pose : quels corps comptent ? Quelles vies valent d’être pleurées ? Quelles vies méritent d’être sauvées ?

Une seconde partie s’ouvre ensuite avec les témoins. Entre les deux, Patricia Allio reprend la parole pour présenter les Bancs d’Utopie, une œuvre réalisé par Francis Cape qui « se compose de reproductions à l’identique de douze bancs
issus de sociétés communautaires européennes. » [6] Invitation est faite à s’asseoir ensemble comme le laisse entendre le sous-titre de cette installation : We sit together. Et, en effet, Patricia Allio propose aux spectateurs de se déplacer et de venir s’installer sur les bancs, au milieu du plateau, afin d’écouter et de voir les différents témoins qui vont partager leur vécu : Gaël Manzi, Henriette Essami-Khaullot, Stéphane Ravacley, et Régine Komokoli.

Des existences singulières qui s’opposent à l’ordre des choses, refusent la normalisation de l’intolérable. Pour nous mettre à leur écoute, nous sommes conviés à passer du rôle de membre du public à celui de composante d’un peuple en devenir. Geste de politisation de l’espace théâtral qui prolonge le travail de documentation en en faisant un véritable lieu de mise en commun, une agora au plein sens du terme. Soudain, la prise en considération des paroles des témoins, de leurs vécus et de leurs expériences, nous propulse dans une dimension de responsabilité active et de lutte. D’un même combat pour la liberté de circulation et d’installation, contre la criminalisation des exilés, les centres de détention, l’emprisonnement, les déportations, l’indifférence à ce « franchissement silencieux des seuils de l’innommable et du monstrueux par l’adoption successive de lois liberticides et racistes à l’encontre des demandeuses et demandeurs d’asile » [7]. Gaël, Henriette, Stéphane, et Régine sont là, parmi nous, et chacun à son tour, chacune à sa façon, dit la puissance de son parcours, la nécessité de son engagement. C’est, d’abord, ce jeune homme breton bouleversé par la photo d’Alan Kurdi - enfant de trois ans, syrien d’origine kurde, retrouvé mort noyé sur une plage de Turquie après le naufrage qui a emporté sa mère et son frère - Gaël se retrouve, avec Yann Manzi, à fonder l’association Utopia 56 [8], en 2016, pour venir en aide aux migrants dans la jungle de Calais et n’a plus cessé depuis de désobéir en organisant la solidarité par des réseaux d’hébergement, des maraudes, et des occupations. C’est, ensuite, cette jeune femme, Henriette, à la parole limpide, qui connaît les secrets de la condition de sans-papiers et se bat, en Belgique, depuis dix ans, avec le Comité des Femmes Sans-papiers au sein de la Coordination [9], pour faire reconnaître leur dignité humaine en tant que sujets de droits. C’est, aussi, ce boulanger de La Huche à Pain et magnétiseur - comme le raconte, plus tôt, Elise Marie dans une lettre qu’elle lui adresse en un moment d’une intimité magique - Stéphane qui a fait une grève de la faim de onze jours, en 2019, à Besançon, pour défendre son jeune apprenti guinéen, Laye Fodé Traoré, menacé d’expulsion à sa majorité, et qui finit par obtenir que celui-ci puisse poursuivre sa vie en France et exercer son métier ; Stéphane qui lance l’association des Patron.ne.s Solidaires [10] pour renverser la table et obtenir la régularisation de leurs apprentis. Enfin, Régine, cette femme qui a fui, enfant, la Centre Afrique, est passée par la République Démocratique du Congo avant d’arriver en France, et d’y subir la violence conjugale ; Régine, devenue mère de deux filles, conquiert fièrement son indépendance en faisant front contre la traite d’êtres humains, les violences faites aux femmes, et s’engage à présent en politique à Rennes, avec un élan vital contagieux. Quelque chose d’une droiture morale lie, dans chacune de ces vies, la pensée à l’action. Autant de gestes de révolte se dégageant sur fond du tableau d’ensemble qui nous a été livré en première partie et que ces témoignages viennent éclairer en retour, du dedans de la bataille, pour atteindre quelque chose comme une certaine douceur, une vie sans violence. Habitants d’une même cité ouverte, nous nous retrouvons à unir nos silences à leurs voix, à faire corps avec eux, avec elles, à résister ensemble à ce système qui a été méticuleusement mis à jour dans l’acte d’accusation.

Mots qui se répondent et se font écho les uns aux autres, sans se confondre. Langage qui, dans chaque voix, donne à entendre une mise en mouvement, une ouverture vers l’autre, un art de la relation. Ouvrir des portes, ouvrir des bras, ouvrir des espaces, ouvrir des mondes possibles.

Elias Preszow

[1Textes : Patricia Allio / Gisti / Tpp / Forensic Architecture (Extraits) Elise Marie | Mise En Scène : Patricia Allio | Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy avec H.Alix Sanyas | Graphisme : H.Alix Sanyas | Lumière : Emmanuel Valette | Son : Léonie Pernet | Régie Générale : Thibault Fellmann et Hervé Bailly | Régie Son : Maël Corentin | Assistanat à la mise en scène : EmmanuelLe Linnée | Costumes : Laure Mahéo | Avec : Patricia Allio, Mortaza Behboudi, Henriette Essami-Khaullot, Élise Marie, Gaël Manzi, Bernardo Montet, Stéphane Ravacley, Marie-Christine Vergiat, Régine Komokoli.
(vu aux Halles de Schaerbeek le 22 janvier 2026) 

[2Patricia Allio, Dispak Dispach’, Tribunal permanent des peuples, Les Solitaires Intempestifs, 2023, p.41

[3Idem., p.42

[5Idem., p.47

[7Patricia Allio, Dispak Dispach’, Tribunal permanent des peuples, Les Solitaires Intempestifs, 2023, p.19

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