I. Dissymétrie
La radicalité est aujourd’hui largement confondue avec sa visibilité. Or ce qui est visible est presque toujours ce qui s’inscrit dans un temps continu, finançable, validable. À partir d’une dissymétrie matérielle entre écritures soutenues et écritures produites dans les interstices, ce texte interroge ce que les régimes temporels contemporains font aux formes : ce qu’ils autorisent, ce qu’ils rendent illisibles, ce qu’ils épuisent. La question n’est pas qui a le temps d’écrire, mais qui a le pouvoir de définir ce que doit être le temps normal de l’écriture.
Note sur la méthode
Ce texte porte sur des configurations structurelles - des rapports entre temps, visibilité et conditions matérielles - qui traversent le champ de l’écriture contemporain. Il ne vise aucune trajectoire particulière, aucune personne identifiable. Les exemples mobilisés (Woolf, Firestone, et d’autres) ne sont pas des cas à charge, mais des positions situées qui permettent d’éclairer des logiques plus larges.
Ce texte lui-même est écrit depuis une position située : celle d’une écriture produite dans les interstices d’un travail salarié, d’une maternité vécue seule depuis 18 ans, aux prises avec le care et la maladie ces cinq dernières années, dans un temps constamment menacé de rupture. Il ne prétend ni à l’objectivité ni à l’exhaustivité. Il porte les limites de sa propre position : celles d’une parole qui tente de tenir malgré les conditions qui la rendent difficile.
Clarifications (définitions de travail)
- Temps long sécurisé : continuité anticipable et socialement garantie (rémunération/rente, reconnaissance, réseaux) permettant reprises, polissage, accumulation.
- Temps haché : temps friable, éclaté par le salariat, le care, la maladie, l’administration ; continuité imprévisible, endettée à l’urgence.
- Rente institutionnelle : dispositifs publics/parapublics (subventions, commandes, résidences) assortis de cadres symboliques et de critères de légitimité ; rente conjugale/familiale : sécurisation privée (revenus/logement/soutien) dégagée du marché.
- Radicalité matérielle : condition d’énonciation sans garantie (persistance hors visibilité/validation) ; radicalité formelle : expérimentation de forme/codes, pouvant coexister avec un temps protégé.
Hypothèse : la distribution sociale du temps (qui est une infrastructure) façonne la forme (syntaxe, longueur, lisibilité) et la visibilité (compatibilité) - et, partant, ce qui peut être pensé et durer.
Lors d’une rencontre à la Maison de la poésie en janvier 2026, réunissant les autrices du livre collectif Ce que font les femmes à la poésie, j’ai réénoncé une dissymétrie bien connue, mais dont les effets continuent d’être activement neutralisés - et, après tout, ce qui peut être dit depuis longtemps sans rien changer est bien la définition d’une structure intacte : certains disposent des conditions matérielles et/ou institutionnelles pour inscrire leur écriture dans une continuité de publication, quand d’autres, pris dans un travail salarié, des charges domestiques et une santé parfois fragile, doivent extraire de leur quotidien le temps nécessaire pour écrire - quand tout va bien.
Ma remarque n’appelait pas de réponse, encore moins de solution. Elle signalait un angle mort.
Le temps n’est pas neutre : il est activement réservé à certains corps, pendant que d’autres sont maintenus dans la réaction et l’urgence.
Il ne s’agit pas ici de découvrir naïvement l’existence des inégalités de temps, ni de réclamer un monde égalitaire où tout le monde disposerait des mêmes conditions, ni de remettre en cause l’existence des dispositifs - déjà fragiles - mais d’interroger leurs effets sur ce qu’ils rendent possible ou impossible à penser.
Des régimes temporels différents produisent des logiques formelles différentes, et le temps est une condition matérielle de la forme et de la pensée. Le temps long aujourd’hui valorisé - celui qui permet une continuité visible de publication - est présenté comme la norme naturelle de l’écriture. Or ce régime, historiquement minoritaire, s’est imposé comme norme non par diffusion, mais par disqualification silencieuse de tous les temps qui ne peuvent s’y conformer.
Dans le champ de l’écriture, cette dissymétrie dessine deux régimes distincts. D’un côté, écrire comme activité centrale, soutenue par des dispositifs institutionnels ou des rentes familiales ou conjugales. De l’autre, écrire comme activité arrachée au quotidien, au prix d’une fatigue constante, voire d’un risque d’abandon. Ceux qui disposent du temps peuvent plus aisément le convertir en œuvre, en capital symbolique, en autorité [Lahire 2006]. Pour les autres, écrire n’est pas un luxe — « La poésie n’est pas un luxe. Elle est une nécessité vitale de notre existence. » [Lorde 1984] — mais la continuité de l’écriture, elle, en est un : une ressource rare à laquelle celles et ceux qui en sont privés n’accèdent qu’au prix de l’épuisement. Cette dissymétrie éclaire la manière dont la disponibilité temporelle se convertit inégalement en visibilité, particulièrement dans la poésie contemporaine [Dubois 2023].
Une précision s’impose. Avoir du temps disponible n’équivaut pas à disposer d’un temps politiquement garanti. Des personnes en situation de handicap, allocataires du RSA ou de l’AAH, disposent d’un temps non occupé par le travail salarié à temps plein. Mais ce temps diffère structurellement du temps long protégé dont il est question ici : il n’offre ni sécurité matérielle suffisante pour dégager l’écriture de l’urgence économique, ni reconnaissance symbolique, ni infrastructure de soutien, ni accès aux circuits de validation institutionnelle. C’est souvent un temps vécu sous le signe de la survie, de la fatigue chronique, des contraintes médicales ou administratives - exactement le type de temps fragmenté et précaire que ce texte analyse, même s’il prend une forme différente de celle du salariat contraint.
Bénéficier d’un temps long de production « sécurisé » relève le plus souvent d’une forme de rente privée ou institutionnelle. La rente institutionnelle - subventions, résidences, commandes publiques - dégage du temps au prix d’une inscription dans un cadre politique et symbolique donné : un ensemble de règles, de récits, de procédures et de critères de légitimité qui organisent ce qui est recevable, finançable, montrable, dicible.
Ainsi, une institution ne dit pas seulement quoi faire : elle définit ce qui compte comme pensée, ce qui vaut comme création, ce qui est audible comme critique. En échange, elle attend une compatibilité symbolique. L’institution finance rarement ce qui la met structurellement en crise ; des exceptions existent, précieuses mais minoritaires. Ce qu’elle cherche à produire, c’est une pensée intégrable dans ses circuits de diffusion. L’exemple récent de la librairie Violette & Co [1] - bénéficiaire d’une subvention municipale globale temporairement bloquée fin novembre 2025 puis rétablie en décembre, et perquisitionnée le 7 janvier 2026 à propos d’un album jeunesse sur la Palestine - illustre ce mécanisme : dès qu’une position sort du cadre idéologique admis, le financement peut être remis en cause (blocage, suspension, ajournement). La sanction ne porte pas exclusivement sur la qualité du travail culturel, mais sur le dépassement des limites de ce qui peut être dit. Cette logique produit des effets sur le contenu même des œuvres et des discours financés. Les grandes causes - féminisme institutionnel, antiracisme subventionné, écologie compatible - tendent alors à se formuler dans les termes que l’institution peut entendre : revendication de reconnaissance plutôt que refus du cadre, célébration de trajectoires individuelles plutôt qu’analyse structurelle, aspirations intégrables (accès à la visibilité, à la représentation) plutôt que remise en cause des institutions elles-mêmes. Ce temps n’est donc pas sans contrepartie : il suppose d’être lisible et de correspondre à des attentes. Aussi, tend-il à produire le moins de déplacement symbolique. Non par manque d’intelligence ou de courage, mais parce qu’il est structurellement orienté vers la reconduction du cadre qui le rend possible.
À l’inverse, le travail salarié protège en partie de cette dépendance institutionnelle, mais confisque presque entièrement le temps lent. Il ne laisse à l’écriture que quelques heures discontinues, au prix d’une fatigue constante. Cette écriture peut alors se déployer hors cadre, sans conditionnalité politique, mais au risque permanent de l’épuisement.
Les écritures réellement minorées ne sont pas seulement minorisées symboliquement : elles le sont dans leurs conditions de production. Elles ont rarement la possibilité de produire à cadence régulière, stabiliser une posture, devenir représentatives, être convoquées comme figures. Elles ne savent pas ce qu’elles vont devenir. Et c’est parce qu’elles ne savent pas ce qu’elles vont devenir, qu’elles sont ininstitutionnalisables.
Le conflit ne porte donc pas seulement sur la quantité de temps disponible, mais sur la matière même du temps. Certains disposent d’un temps continu, épais, cumulable, capable d’absorber les interruptions sans se rompre : un temps qui se dépose, se conserve, se prolonge. D’autres n’ont accès qu’à un temps friable, haché, instable, qui résiste à sa propre continuité et se défait presque aussitôt qu’il apparaît.
Cette opposition ne décrit pas deux catégories étanches, mais deux pôles d’un continuum. Entre le temps long intégralement sécurisé et le temps entièrement fragmenté existent des positions intermédiaires : mi-temps choisi, temps partiel subi, alternance entre périodes protégées et périodes précaires, solidarités collectives qui créent ponctuellement du temps partagé. Ces configurations hybrides ne suppriment pas la dissymétrie structurelle, mais en complexifient les effets. Ce qui demeure, c’est que la possibilité même d’anticiper la continuité - même partielle - reste inégalement distribuée.
II. Les rentes invisibles
La rente conjugale et familiale constitue ici un angle mort analytique majeur. Rarement nommée, rarement théorisée, elle redistribue pourtant radicalement le temps d’écriture. Cette sécurisation privée produit des effets structurels précis : la continuité temporelle permet l’élaboration de formes d’écriture stabilisées et cumulables, tout en retirant une contrainte décisive : la survie économique.
Cette zone d’expérience non vécue produit une difficulté spécifique : celle de penser depuis la discontinuité, l’empêchement, la dette, la dépendance au travail salarié.
Le cas de Virginia Woolf est à cet égard paradigmatique. Elle hérite d’une rente annuelle de 500 livres, évoquée dans A Room of One’s Own, condition qu’elle nomme explicitement comme déterminante. Cette continuité temporelle lui permet une liberté critique rare pour une femme de son époque : une attaque frontale du patriarcat, du mariage, des institutions masculines, une pensée du genre et de l’exclusion formulée depuis l’autonomie, non depuis la survie.
Mais cette position n’est pas neutre : Woolf pense l’argent comme libérateur, non comme structurant idéologiquement. Le travail salarié contraint, la dette, la violence matérielle du travail populaire restent largement hors champ de son œuvre.
Le cas de Shulamith Firestone éclaire un angle mort différent. Elle n’écrit pas depuis un temps long protégé, mais depuis une précarité durable - en dehors du monde du travail contraint, sans carrière universitaire, vivant de soutiens familiaux et d’allocations, puis basculant dans l’isolement et la maladie mentale. Sa position n’est donc ni celle de la rente familiale (comme Woolf), ni celle du temps haché (comme les écritures intersticielles), mais celle d’un dehors radical : un temps exclu, hors des circuits ordinaires de la reproduction sociale.
Son œuvre, The Dialectic of Sex (1970), constitue l’une des tentatives les plus radicales de penser la libération des femmes : abolir la reproduction biologique par la technologie, sortir définitivement les femmes du piège matériel de la maternité. Cette proposition, historiquement cruciale, a ouvert un espace de pensée refusant tout naturalisme, toute assignation biologique.
Mais cette radicalité théorique - assumée, revendiquée - repose aussi sur une non-expérience de la maternité vécue. Pour Firestone, la maternité est un handicap biologique, une malédiction historique, une fonction à abolir par la technologie. Le monde réel (corps fatigués, dépendance des enfants, compromis, ambivalences) n’entre jamais dans l’équation. La mère réelle disparaît au profit d’un schéma révolutionnaire.
Ce qui se dessine ici n’est pas un privilège temporel (comme chez Woolf), mais l’effet d’une position hors-sol : ni dans le temps long institutionnel, ni dans le temps contraint du travail et du care. Cette position permet une radicalité utopique puissante, mais produit simultanément un angle mort : celui des vies prises concrètement dans la reproduction, qui doivent composer avec le réel : l’enfant existe, le corps existe, le temps existe, l’économie existe.
Une précision s’impose d’abord. Il ne s’agit évidemment pas de dire que seules les personnes ayant vécu la maternité pourraient légitimement en parler, ni que l’expérience vécue serait une condition de validité du discours. La question n’est pas de légitimité, mais de point de vue situé. Ce qui est en jeu, c’est la capacité - ou l’impossibilité - d’appréhender de l’intérieur un régime temporel violent que la maternité concentre de manière particulièrement nette, fait de fragmentation, d’imprévisibilité, de dépendance, de fatigue chronique, d’impossibilité de projection longue. La maternité condense ce que signifie vivre et produire dans un temps non capitalisable, constamment interrompu. Ce qui est en jeu n’est pas l’identité « mère », mais le fait d’être pris.e concrètement dans ce régime temporel - avec ou sans soutien, avec ou sans délégation du care.
Ce régime est largement pensé, analysé et politisé dans de nombreux courants féministes, en particulier matérialistes et ouvriers. Mais lorsqu’il est abordé depuis un temps d’écriture protégé - détaché du travail contraint, de la dépendance économique, de l’usure quotidienne et de l’expérience concrète de la maternité - il tend à être saisi comme catégorie critique plutôt que comme condition vécue dans la durée. L’empêchement maternel peut alors être nommé, théorisé, parfois mobilisé, mais une distance structurelle demeure entre théoriser un régime temporel sans l’avoir jamais vécu et y être pris concrètement.
Ce n’est pas une question de capacité intellectuelle, mais de position matérielle : on ne pense pas de la même manière selon qu’on écrit depuis un temps continu ou depuis un temps constamment interrompu. La maternité devient un objet de discours, non un régime de temps vécu de l’intérieur.
Les régimes temporels ne sont pas seulement genrés : ils sont racialisés. L’accès au temps long, protégé, capitalisable, n’est pas distribué de la même manière selon les positions dans les rapports de racialisation et de classe. Audre Lorde, dans Sister Outsider, écrivait : « Je dois travailler pour vivre, et écrire dans les interstices ». Cette phrase ne décrit pas seulement une contrainte biographique, mais une position structurelle : celle des femmes noires, lesbiennes, travailleuses, pour qui l’écriture ne peut jamais être une activité centrale soutenue par une rente ou un dispositif institutionnel.
bell hooks, dans Ain’t I a Woman ?, montre que le temps domestique - historiquement délégué aux femmes noires par les femmes blanches bourgeoises - a permis à ces dernières d’accéder à l’éducation et à l’écriture. Le temps des unes a été littéralement pris sur celui des autres. Cette dissymétrie n’a pas disparu : elle s’est déplacée, externalisée, racialisée autrement.
De même, les écritures situées postcoloniales sont plus souvent contraintes par des régimes de temps fragmentés - où le temps d’écrire doit être arraché à la violence matérielle du travail contraint, de l’exil, de la survie - ce qui infléchit statistiquement les formes (longueur, continuité), sans exclure des contreexemples notoires. Elles portent la trace de leur propre fragmentation - non comme défaut, mais comme condition.
Ignorer cette dimension revient à naturaliser un temps long qui repose historiquement sur l’exploitation du temps des autres.
Une parenthèse s’impose ici. Certaines positions critiques contemporaines - y compris féministes - célèbrent ainsi l’autonomie tout en s’appuyant concrètement sur une infrastructure conjugale et/ou familiale qui assure logement, subsistance et continuité matérielle. Ce n’est pas un jugement moral, mais un constat matériel : cette position symbolique est soutenable précisément parce qu’une part du coût en est prise en charge ailleurs, souvent de manière invisibilisée.
Cette configuration mérite d’être distinguée, car elle ne pose pas un problème de point de vue, mais un problème politique : celle où le temps long, bien réel, est simultanément effacé du discours, retourné en posture critique, et mobilisé comme signe de radicalité.
Ce cas de figure n’est pas rare. Il se retrouve dans des refus proclamés du travail salarié ou du capital, où le rapport au capital n’est pas aboli, mais déplacé ; c’est-à-dire pris en charge par un tiers - conjointe, famille, héritage, réseau - rarement nommé, presque toujours absent du récit public. Le temps ainsi dégagé est réel, mais son coût est externalisé. L’anticapitalisme cesse alors d’être une condition matérielle d’existence pour devenir une position d’énonciation : un discours critique rendu possible par l’effacement de l’infrastructure qui le soutient.
Ce mécanisme n’est pas propre au champ de l’écriture. Il traverse tous les espaces où une position critique peut être convertie en capital symbolique sans affronter matériellement les conditions qu’elle dénonce. Il ne s’agit pas de pointer des individus, mais de décrire une logique : celle qui permet à une infrastructure invisible de soutenir une parole qui se présente comme autonome, et d’en tirer une légitimité politique.
Dans ces cas contemporains, il ne s’agit plus d’un angle mort de la pensée, mais d’un effacement actif des conditions matérielles qui la rendent possible. Le temps long n’est pas interrogé ; il est naturalisé, puis converti en supériorité symbolique.
La sécurisation du temps - institutionnelle, conjugale ou familiale - n’est jamais politiquement neutre. Elle permet l’élaboration de formes continues, mais produit simultanément un angle mort sur les existences discontinues : celles qui vivent sous contrainte, interruption, fatigue, dépendance matérielle. Le temps long ne sait pas lire le temps cassé.
Et lorsque cette sécurisation du temps est effacée du discours, et retournée en posture critique ou en signe de radicalité, le problème n’est plus seulement un angle mort de perception, mais une aberration politique : une position qui se présente comme hors économie tout en reposant sur une délégation matérielle invisible. La radicalité y devient une position d’énonciation, non une condition d’existence.
III. Généalogie du temps cassé
En vérité, le temps haché n’est pas l’exception malheureuse de l’écriture contemporaine : il est la norme historique de l’écriture. Ce régime temporel n’est ni marginal ni récent. Il a traversé l’histoire littéraire, y compris là où l’on aime aujourd’hui projeter une image de continuité. La majorité des œuvres se sont constituées dans un temps hostile à leur propre continuité.
Franz Kafka écrivait dans les interstices d’un travail administratif épuisant ; Octavia Butler entre ses shifts de plongeuse et d’employée d’entrepôt ; Tillie Olsen dans l’écrasement domestique et ouvrier qui a fragmenté durablement son œuvre ; Doris Lessing dans une tension prolongée entre subsistance matérielle et écriture ; Leslie Kaplan depuis une expérience directe du travail salarié industriel ; Virginie Despentes écrivait ses premiers romans en travaillant comme vendeuse, la prostitution assurant une partie de sa survie matérielle ; Édouard Louis écrivait depuis une trajectoire de transfuge de classe marquée par la précarité économique et la violence sociale ; Joy Sorman écrivait en alternant écriture et travail salarié dans l’édition.
Quant à Elena Ferrante, son effacement volontaire rappelle que la visibilité elle-même est une contrainte temporelle, et que se soustraire au régime de la présence peut être une stratégie de survie plutôt qu’un privilège. (À ce sujet, brève parenthèse : la dissymétrie entre temps long sécurisé et temps d’urgence alimente l’idée que certaines écritures se déploieraient depuis des ’tours d’ivoire’, alors même que la réserve et le retrait peuvent être l’effet d’une lutte prolongée avec le temps, la fatigue et la précarité, sans protection institutionnelle.)
À l’inverse du temps long anticipable, qui permet les retours multiples sur le texte, le polissage des contradictions, la stabilisation d’une voix, le temps haché impose une économie du geste.
Chaque phrase est écrite comme si elle était la dernière. Le texte se compose par unités autonomes : fragments qui tiennent seuls, juxtaposés, phrases courtes, ruptures internes, refus de l’explication. La syntaxe est sous tension. La phrase ne peut pas échouer. Elle doit frapper juste, ou mourir. Car elle ne peut compter ni sur la continuité, ni sur la reprise, ni sur le lissage.
Ce temps-là ne va pas de soi. Il n’assure pas sa reconduction, ne garantit pas qu’il sera à nouveau disponible, et oblige chaque geste d’écriture à se formuler sans la certitude de pouvoir être repris, corrigé ou prolongé. La pensée qui s’y produit ne peut pas s’ajuster lentement : elle surgit sous contrainte, avec des aspérités, des contradictions, parfois une illisibilité durable.
L’écriture dite « abîmée » n’est ni un défaut ni un échec : elle est l’effet direct d’un temps qui résiste à lui-même, et dans lequel la pensée ne peut tenir qu’au prix d’une tension constante. La résistance n’est pas psychologique : elle est matérielle, inscrite dans la texture même du temps.
Mes questions sont les suivantes : qui dispose du temps nécessaire pour transformer une pratique en œuvre, en autorité, en continuité ? Qui a le pouvoir de définir ce qui fait forme, œuvre et radicalité ?
IV. Écrire dans la faille
Une première objection surgit presque mécaniquement : cette critique ne serait-elle pas l’expression d’une amertume ? Cette question reconduit le mécanisme même que ce texte interroge : psychologiser une critique matérielle pour la dépolitiser. Lorsqu’on dit « le capitalisme produit des inégalités », répondre « tu es amer.e » n’est pas un argument. C’est une stratégie de neutralisation qui refuse d’affronter le fond. Ce texte porte sur des structures, non sur des personnes. Le déplacer vers le registre personnel, c’est refuser d’affronter ce qu’il dit.
Pourquoi maintenant ? Car il y aurait mieux à faire que de débattre de l’écriture, vu l’état du monde ?
Cette objection relève du régime temporel que ce texte met en cause : celui qui n’accorde de valeur qu’à l’effet immédiat, visible, quantifiable, et qui somme toute parole de prouver son utilité dans l’urgence du monde. Ce régime décide de ce qui compte, de ce qui dure, de qui a droit au temps. Il condamne certains à l’urgence continue — fatigue, travail, temps brisé — pendant que d’autres disposent du temps long pour produire des formes, des discours, et pour occuper la scène même de l’urgence : celle de l’actualité comme celle de leur propre visibilité.
Interroger les conditions matérielles de l’écriture n’est pas un retrait ; c’est refuser que les luttes elles-mêmes soient gouvernées par ce tempo qui répartit inégalement le temps, l’attention et la possibilité de penser.
Ce texte importe maintenant parce que la confusion entre visibilité et radicalité n’a jamais été aussi puissante. Parce que les institutions culturelles célèbrent la transgression tout en neutralisant ce qui les met réellement en question. Parce que le récit héroïque de l’autonomie créatrice efface les infrastructures matérielles qui rendent cette autonomie possible. Parce que les écritures réellement minorées - celles qui sont produites dans les interstices, au prix de l’épuisement, sans garantie de transmission - sont systématiquement disqualifiées comme illisibles, fragmentaires, inabouties.
Écrire ne sert à rien, au sens utilitaire. Ce n’est pas une critique mais un constat. Cette évidence s’est imposée à moi au cours des dernières années, au contact direct de la maladie, lorsque toute fiction d’utilité s’effondre. Mais écrire n’est pas rien pour autant. Écrire, c’est soustraire quelque chose au régime de l’urgence, faire exister ce qui n’y a pas de place, donner une forme à ce qui, autrement, serait dissous dans le flux de la normalisation. L’écriture n’est pas une solution. C’est une faille maintenue ouverte.
V. Double radicalité
Avant d’aller plus loin, il faut préciser ce que ce texte entend par « radicalité ». Le mot désigne deux choses différentes. D’un côté, la radicalité comme condition matérielle : écrire depuis un temps précaire, sans garantie de pouvoir continuer. De l’autre, la radicalité comme choix formel : produire une écriture qui refuse les codes établis.
Ces deux radicalités peuvent exister séparément. On peut écrire depuis la précarité en restant formellement accessible. On peut produire une écriture expérimentale depuis un temps protégé.
Mais selon qu’on associe radicalité formelle et temps sécurisé, ou radicalité formelle et temps précaire, on n’occupe pas la même position. Celui ou celle qui expérimente depuis un temps protégé peut entretenir sa radicalité tout en restant intégrable : production régulière, présence institutionnelle, capacité à théoriser. La radicalité devient une posture soutenable.
À l’inverse, écrire depuis un temps cassé maintient structurellement hors-jeu. Ce qui résiste à la récupération, ce n’est pas le texte, mais l’impossibilité pour son auteure d’en faire une œuvre identifiable, commentable, célébrée. La radicalité n’est plus une posture : c’est une condition subie.
VI. L’imposture de la visibilité
Parce qu’elle maintient une faille plutôt qu’elle n’exhibe des signes de transgression, l’écriture issue d’un temps cassé est rarement reconnue comme « radicale ». Trop lente, trop discontinue, trop peu lisible, elle ne produit pas les signes attendus au moment attendu. Et pourtant, c’est peut-être là que se loge une radicalité plus profonde : dans le refus silencieux de se rendre compatible, dans l’acceptation d’une illisibilité durable, dans la persistance sans reconnaissance.
Il ne s’agit pas de romantiser l’écriture « abîmée » ni de faire de l’épuisement une vertu, mais de le considérer comme un fait politique, qui produit des formes spécifiques malgré lui, non grâce à lui. La précarité n’est pas une condition souhaitable de la radicalité : elle est une contrainte subie dont certaines écritures portent la trace. Reconnaître cette trace ne revient pas à célébrer les conditions qui la produisent, mais à refuser qu’elle soit effacée ou niée.
La confusion entre visibilité et radicalité est l’un des effets les plus puissants du régime institutionnel contemporain. Ce qui est visible, relayé, identifié comme « important » est spontanément perçu comme radical, alors même que la visibilité est précisément ce qui suppose compatibilité, lisibilité, intégration dans des circuits existants. La radicalité est alors rabattue sur des signes : intensité du propos, transgression thématique, posture critique explicite, exposition de soi. Mais ces signes sont trompeurs. Ils peuvent parfaitement coexister avec une parfaite stabilité de l’ordre symbolique et matériel qui les rend possibles. La visibilité devient ainsi une preuve inversée : ce qui circule est supposé déranger, alors que sa circulation même atteste qu’il ne met rien d’essentiel en danger.
Ce glissement permet l’installation d’un récit héroïque : celui d’une subjectivité qui se serait constituée seule, par la force de son discours, de son courage ou de sa lucidité. Or ce récit repose presque toujours sur une invisibilisation active de l’infrastructure matérielle qui le soutient - qu’elle soit institutionnelle, conjugale, familiale ou domestique. Le temps dégagé, la stabilité matérielle, la prise en charge des contraintes ordinaires disparaissent du récit, au profit d’une autonomie symbolique mise en scène comme conquête individuelle. Refuser ce récit héroïque ne consiste pas à disqualifier les œuvres visibles ni à nier les solidarités qui les rendent possibles. Il s’agit de refuser que cette invisibilisation soit transformée en supériorité morale ou politique. Car ce qui est effacé du récit - qui paie, qui soutient, qui prend la fatigue - est précisément ce qui permet à la parole de se tenir.
VII. La persistance comme sabotage
Et tenir est précisément ce qui devient difficile lorsque le temps est fragmenté. Pour celles et ceux qui écrivent dans les interstices, la radicalité ne se manifeste pas comme un geste spectaculaire. Elle consiste à rester, année après année, dans une pratique sans garantie. Une fidélité maintenue, sans continuité assurée, hors rente, hors validation, hors cadre - dans la matière friable du temps, là où rien ne se dépose, où rien ne s’accumule, et où persister ne relève plus du choix, mais de la résistance.
La radicalité n’est pas seulement affaire de contenu ou de posture, mais de tenue dans le temps. Elle commence là où la parole ne sait pas encore ce qu’elle va devenir, là où elle n’est pas immédiatement convertible en valeur symbolique, là où elle demeure indéterminée, risquée, difficilement finançable et difficilement diffusable. Une pensée qui déplace réellement ne peut pas être héroïque, parce qu’elle n’est pas encore stabilisable. Elle n’offre aucun récit clair de sa propre réussite.
Persister dans un temps qui ne permet pas de durer n’est pas une vertu morale, c’est surtout une forme de sabotage : du tempo institutionnel, du cycle production/visibilité, de la rentabilité symbolique.
Ici, la radicalité n’est plus relationnelle, mais temporelle : elle existe même si personne ne la voit, ne la lit, ne la nomme. Son illisibilité n’est pas un défaut de transmission, mais un refus de synchronisation. L’écriture réellement radicale ne cherche pas à être comprise, car comprendre, ici, signifie intégrer, commenter, stabiliser. Et exiger de comprendre est peut-être déjà une violence.
À l’inverse, une radicalité qui a besoin d’un témoin n’est déjà plus une radicalité. Ce qui devient visible n’est pas ce qui dérange, mais ce qui a cessé de déranger. La visibilité fonctionne alors comme un certificat de sécurité symbolique. Ce qui dure - carrières longues, positions institutionnelles - n’est pas forcément ce qui transforme ; c’est souvent ce qui a appris à se maintenir.
Hypothèse heuristique : une part de la radicalité commence lorsqu’on renonce à la garantie de reconnaissance - proposition qui vise la structure, non les personnes, et appelle des contreexemples discutables.
VIII. Sans témoin
Renoncer à être reconnu maintenant ne signifie pas renoncer à toute transmission. L’illisibilité peut être temporaire. Ce qui est illisible aujourd’hui peut devenir lisible demain. Non parce que le texte aurait changé, mais parce que les conditions de sa réception se sont déplacées.
La radicalité n’est pas une propriété fixe, mais un rapport temporel. Elle existe dans l’écart entre le moment de l’écriture et celui où elle devient audible.
L’écriture radicale ne maîtrise pas sa propre réception. Elle ne sait pas qui la lira, quand, ni comment. Elle existe sans garantie. Et c’est précisément cette absence de garantie qui la maintient hors du régime de la récupération.
Objection : si la radicalité ne peut être ni vue, ni reconnue immédiatement, comment peut-elle produire des effets politiques ?
La tension est réelle.
Mais une pensée n’est pas radicale parce qu’elle est célébrée. Elle est célébrée parce qu’elle a cessé de l’être.
L’illisibilité n’est pas éternelle. Artaud, Bataille, Woolf : illisibles à leur époque, lisibles plus tard. Ce qui change, ce n’est pas le texte. Ce sont les conditions de sa réception.
La radicalité résiste à la synchronisation, car c’est une écriture qui ne sait pas encore ce qu’elle va devenir, et qui persiste sans garantie. Son illisibilité n’est pas un défaut : c’est un refus.
Le refus de se rendre immédiatement convertible en valeur symbolique.
A.C. Hello.
BIBLIOGRAPHIE
Philosophie du temps :
BACHELARD, Gaston, La Dialectique de la durée, Paris, PUF, 1936.
BERGSON, Henri, Matière et mémoire, Paris, Félix Alcan, 1896.
Féminisme matérialiste et reproduction sociale :
DELPHY, Christine, L’Ennemi principal (tome 1 : Économie politique du patriarcat), Paris, Syllepse, 1998.
DESPENTES, Virginie, King Kong Théorie, Paris, Grasset, 2006.
FEDERICI, Silvia, Caliban et la Sorcière, Genève, Entremonde, 2014 [2004].
FIRESTONE, Shulamith, The Dialectic of Sex : The Case for Feminist Revolution, New York, William Morrow and Company, 1970.
FRASER, Nancy, Le capitalisme est un cannibalisme, Paris, Zones, 2023.
GUILLAUMIN, Colette, Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L’idée de Nature, Paris, Côté-femmes, 1992.
WOOLF, Virginia, A Room of One’s Own, Londres, Hogarth Press, 1929.
Sociologie de la création et des écrivaines :
DEBORD, Guy, La Société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967.
DUBOIS, Sébastien, La vie sociale des poètes, Paris, Presses de Sciences Po, 2023.
LAHIRE, Bernard, La condition littéraire. La double vie des écrivains, Paris, La Découverte, 2006.
MARTINEZ, Cyrille, Le poète insupportable et autres anecdotes, Paris, Questions Théoriques, 2017.
Corpus littéraire :
BUTLER, Octavia E., Kindred, New York, Doubleday, 1979.
FERRANTE, Elena, L’amie prodigieuse (série), Paris, Gallimard, 2014-2018.
KAFKA, Franz, Le Procès ; Le Château ; La Métamorphose.
KAPLAN, Leslie, L’Excès-L’Usine, Paris, P.O.L, 1982.
LESSING, Doris, The Golden Notebook, Londres, Michael Joseph, 1962.
OLSEN, Tillie, Silences, New York, Delacorte Press, 1978.
HOOKS, bell, Ain’t I a Woman ? Black Women and Feminism, Boston, South End Press, 1981.
LORDE, Audre, Sister Outsider : Essays and Speeches, Trumansburg, Crossing Press, 1984.
Ouvrages collectifs :
Collectif, Ce que font les femmes à la poésie, Paris, Lanskine, 2025.










