T’as vu ta ville ?

Grenoble.

paru dans lundimatin#72, le 14 septembre 2016

« Un voyageur écossais, après que les insurgés ont brûlé l’Hôtel de Ville en mai 1871, atteste la singulière splendeur du pouvoir en flamme : " [...] jamais je n’avais rien imaginé de plus beau ; c’est superbe. Les gens de la Commune sont d’affreux gredins, je n’en disconviens pas. Mais quels artistes ! Et ils n’ont pas eu conscience de leur œuvre ! [...] J’ai vu les ruines d’Amalfi baignées par les flots d’azur de la Méditerranée, les ruines des temples de Tung-hoor dans le Pendjab ; j’ai vu Rome et bien d’autres choses : rien ne peut être comparé à ce que j’ai eu hier soir devant les yeux. » (Comité invisible, L’insurrection qui vient, p. 40-41)

Grenoble, laboratoire des technopoles, invente en catimini le meilleur des mondes. Il fait bon vivre dans la grise cuvette où la magie du triangle d’or recherche-pouvoirs publics-industrie a contribué à façonner un nouveau type de métropole qui s’enorgueillit à juste titre d’être à la pointe de la « technification » et de la marchandisation du monde. Cent ans d’expérience scientifique, urbanistique et sociale aboutissent à cette merveille de gouvernance « apaisée ». Bientôt dotée du label HQVie®, Haute Qualité de Vie® [1], Grenoble fait fructifier les partenariats public-privé pour dessiner un « nouveau modèle urbanistique, durable et économique ». La mairie a même lancé une campagne de communication qui tapisse la ville d’affiches la présentant comme une « métropole apaisée ». Laboratoire urbain pour les technopoles, Grenoble serait apaisée depuis la conquête de l’Hôtel de Ville par le vert (à moitié plein) Eric Piolle et son armée de smart-communicants. A la tête de la ville du futur, la clique de Piolle invente un nouveau langage. La révolution progressiste rouge et verte, réformiste et institutionnelle, propose sa novlangue qui renomme ses prérogatives sécuritaires en "politiques de tranquillité publique", sacralise des dispositifs de démocratie participative, noyautés et sans budget, impose des plans d’austérité, drague les entrepreneurs de la « Siliconcuvette »... Bref elle est le laboratoire de nouvelles techniques de gouvernance urbaines. La ville-entreprise grenobloise, sous ses oripeaux progressistes, dessine les dispositifs de la ville de demain, ultralibérale et Piolle-icière, et tente de les rendre acceptables. Si la cuvette grenobloise est une ville pacifiée, théâtre d’une guerre sociale de basse intensité comme toutes les métropoles qui maillent les territoires, nous ne sommes pas dupes des réelles intentions des gouvernants de ce monde. Nous partons donc de notre situation particulière pour ébaucher quelques réflexions sur l’urbanisme.

PLANIFICATION DE L’URBANISME REPUBLICAIN ET CROISSANCE A LA GRENOBLOISE

David Garrioch, historien du Paris du XVIIIe siècle, explique qu’une des principales sources d’inquiétude des autorités communales parisiennes était la circulation. Les rues étaient à l’époque trop petites et tortueuses. Les embouteillages devenaient de plus en plus fréquents avec l’augmentation du nombre de carrosses. Le marché des Halles fut donc décentralisé, les rues furent élargies et de nombreux bâtiments démolis. En 1788 et 1789, la municipalité fut détruire les maisons sises sur les ponts de Paris. Dans le même temps, la police intervenait pour réglementer les étals, alors nombreux dans les rues, et interdisait le dépôt de matériaux de construction sur la voie publique. C’est aussi à cette époque qu’apparaissent les services postaux, et la numérotation des habitations. Ces mesures visent clairement à faciliter « la circulation des biens, des hommes et des valeurs », en la fluidifiant. Mais ces politiques d’urbanisme répondaient surtout « à l’intention première de rendre les révolutions impossibles » [2].

La nouvelle mafia municipale a été élue en 2014 en faisant campagne sur le thème « Grenoble, Une ville pour tous ». Gérer l’espace public grenoblois s’est traduit par quelques décisions symboliques que la mairie justifie en arguant le bien-être des habitants : suppression de la publicité, fluidification du trafic automobile, campagne pour les modes de transports « écologiques ». L’élection de cette nouvelle avant-garde technocratique est tout à fait logique là où la « Silicon Valley française » a contribué à faire de Grenoble l’une des villes les plus polluées de France. La technopole enneigée draine une population d’ingénieurs, de cadres, de techniciens et d’étudiants qui épuisent leur matière grise pour inventer un social-futurisme à l’usage de tout le pays, entre sciences fondamentales et activités industrielles, ateliers de « coworking » et startups de « l’économie collaborative », concours du plus beau vélo, engagement écocitoyen et ski le dimanche sur les montagnes voisines.

La géographie de la vallée grenobloise et l’histoire de son urbanisation sont particulièrement éclairantes quant à la compréhension de l’usage et de l’aménagement de son espace public et à la ségrégation spatiale qui en résulte pour une bonne partie des habitants. Que s’est il passé ces cent dernières années à Grenoble ? La réponse éclate à la une de tous les journaux locaux : « Grenoble est devenu la nouvelle Silicon Valley ». Depuis 1914 et la production de gaz moutarde à Jarrie, depuis Crolles 2 et Minatec, postes avancés de la recherche dans les nécrotechnologies, Grenoble est devenu un modèle de l’articulation « recherche-(armée)-industrie ».

Pensé dans les années 1970 par Hubert Dubedout et ses « groupes d’action municipale », la construction de la Villeneuve a été la plus vaste opération d’urbanisme qu’ai connu Grenoble. Le quartier est pensé comme une véritable ville dans la ville avec son collège, ses écoles, sa place du marché, ses commerces, son centre de santé, sa salle de spectacle et même sa chaîne de télé câblée… Premiers à sortir de terre, les immeubles de l’Arlequin, avec leurs damiers multicolores, s’étirent en accordéon sur un kilomètre. Aujourd’hui, ils font l’objet d’un vaste plan de rénovation urbaine, doté de plus de 70 millions d’euros organisé en « co-construction » avec la ville. Entre ces deux évènements, 2010 est passé par là. Après des nuits d’émeutes en juillet qui ont nécessité l’intervention de 300 flics dont l’intervention des unités policières et militaires antiterroristes (RAID et GIPN), le contrôle sur la Villeneuve est médiatiquement réaffirmé et Nicolas Sarkozy peut venir discourir dans la cuvette et droitiser les politiques du gouvernement. Alors que la Villeneuve a progressivement été ostracisée de la croissance économique grenobloise, se transformant en zone du dehors de la technopole, les rouge-verts tentent de la réintégrer par la rénovation urbaine alors que la droite comme la gauche apportent la sacro-sainte sécurisation comme seule réponse. Quand certaines zones de la métropole sont ainsi abandonnées et isolées par les politiques de la ville, d’autres sont sacralisées, elles sont les faire-valoir d’un territoire patrimonialisé. A ce titre, elles sont intouchables.

POLITIQUE MONUMENTALE

L’urbanisme passe aussi par des politiques monumentales, c’est à dire la construction d’édifices à des fins commémoratives. L’historien Philippe Artières note que suite à la Commune de Paris, la IIIe République naissante « est le théâtre d’un acte de réinscription : les mots "Mairie", "Hôtel de ville", "École primaire", "Préfecture", "Palais de justice", ou encore "Maison d’arrêt" apparaissent en lettres capitales sur les frontons des bâtiments qui abritent ces institutions ». Il en va de même pour la devise de la République, « Liberté-Egalite-Fraternité », placée sur le fronton des mairies. Ces dispositions relèvent « de cette même volonté de marquer le paysage urbain, d’inscrire le vocabulaire républicain au centre de l’ordinaire des jours » [3]
. La politique monumentale, et le renommage des rues de Paris sont donc des éléments d’un discours idéologique et politique. « L’obligation des plaques de rue à Paris depuis 1847 prend un nouveau sens avec la IIIe République : la façon de les nommer acquiert un caractère mémoriel et patriotique. » [4]

Les communards ne s’y sont pas trompés en détruisant la colonne Vendôme, érigée par Napoléon pour commémorer la bataille d’Austerlitz. « La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brutale et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : Article unique. La colonne de la place Vendôme sera démolie. »

La politique de monumentalisation de l’espace publique vise à sacraliser certains lieux, à en faire des preuves de la grandeur du roman-national qui doit marquer nos esprits et témoigner de notre devoir de mémoire envers ceux « tombés » pour la République. Pourtant, toute vie débordante, qui pourrait laisser des traces, y est bannie. Toute dégradation est considérée comme une atteinte à la République.

POLICE DE L’ECRITURE

« En riposte aux expressions populaires, la lutte contre le graffiti s’élabore en deux volets : policier et architectural. L’haussmannisation de la cité (1850-1870) est l’étape décisive : l’augmentation des pouvoirs des préfets parisiens, la rationalisation urbanistique, l’assainissement des rues favorisent la condamnation du graffiti. Le policier doit désormais, entre autres missions, relever les écrits subversifs, tandis que l’alignement des façades, l’obligation de leur nettoyage par les propriétaires, l’omniprésence de lignes de refend (ces stries horizontales sculptées sur les immeubles) repoussent affichage sauvage et textes inscrits. » [5]

Après la Commune, la police parisienne redouble d’attention envers les affiches et inscriptions murales et met un soin particulier à les enlever. « Des façades sont revêtues de quadrillages et de motifs géométriques qui empêchent la lisibilité des inscriptions, des murs anti-tags sont érigés (recouverts de vernis spéciaux et rythmés par des stries régulières). » [6]
De même que notre police prête une attention toute particulière aux graffitis anti Loi Travail. La rapidité avec laquelle ils sont recouverts, et l’existence de nombreux dispositifs anti-graffitis témoignent de la volonté du pouvoir d’invisibiliser tout signe de contestation. Mais à peine les murs repeints, les slogans refleurissent. L’ampleur de la polémique sur la très citoyenniste fresque « L’Etat matraquant la liberté », réalisée dans le cadre de la deuxième édition du Grenoble Street Art Fest, en dit tout aussi long sur le pouvoir des bombes de peinture que sur la peur d’un gouvernement qui ne se maintient que par le vide et instrumentalise ses critiques naïves pour allumer des contre-feux médiatiques. Ce festival local de street-art, aux œuvres éphémères et digestes, n’étant rien d’autre qu’un plan com’ pour promouvoir la ville-créative. Qu’une voix dissonante dans un si petit évènement déclenche de telles réactions, faussement indignées, témoigne bien de l’intolérance du pouvoir technocratique aux démonstrations de la « liberté d’expression ».

FARCE DE LA DEMOCRATIE PARTICIPATIVE

Toutes les métropoles usent des mêmes combines. Sur le site du projet du Grand Paris, que trouvons-nous ? « Le Grand Paris doit être utile avant tout aux habitants », il est « une certaine idée de la solidarité, [...] l’image de l’égalité des territoires. » [7]. La Métro (communauté d’agglomération grenobloise) met quand à elle en valeur « l’habitat, le développement économique, la protection de l’environnement, le cadre de vie... » [8]. Dans d’autres agglomérations, les habitants sont consultés... au sujet du design des tramways : ils participent ainsi à la « co-construction » de la ville de demain, terme qui ne fait que cacher le rapport asymétrique réel entre les pouvoirs publics et les habitants. Les pouvoirs publics se soucient décidément trop du bien-être de « l’habitant » pour que cela ne paraisse pas suspect.

Alors que la mairie de Grenoble a décidé, sans concertation ni discussion préalable, au mois de juin d’un plan d’austérité qui ferme des bibliothèques et des Maisons des habitants (centres administratifs et sociaux de proximité) situées dans des quartiers populaires de la ville, attaque les services de santé scolaire, d’autres sujets ont créé des tensions avec la population. Celles-ci s’accumulent avec les unions de quartiers, les travailleurs sociaux, les travailleurs du spectacle, les syndicats et une partie conséquente de la population. Des voix s’élèvent pour dénoncer les réunions organisées par la mairie, présentées comme des modèles de démocratie locale ou plus pompeusement appelées « budget participatif ». Ces réunions provoquent la déception des participants. Ils éprouvent le sentiment que tout est déjà décidé en amont et que les militants proches de la majorité bloquent les débats.

Il nous apparait que ces plans de démocratie participative témoignent de la peur qu’éprouvent les gouvernants face au désintérêt politique, désintérêt qui pourrait mener à une explosion sociale. Ils ont choisi la plus petite échelle politique (la ville, le quartier), celle qui est sensée être la plus proche du « citoyen » comme terrain d’expérimentation de ce nouveau type de gouvernance. Le paradoxe est que ces politiciens se plaignent constamment de l’échec de la démocratie participative, alors que tout est fait pour que les discussions n’aboutissent sur rien de concret. Aussi évoquent-ils souvent le manque de connaissance des citoyens : les décisions sont forcément mauvaises lorsqu’elles sont prises par des gens qui n’ont pas conscience de l’intérêt général. Il n’y a qu’à voir les ateliers, lancés par la mairie grenobloise, pour la création d’une « monnaie citoyenne locale ». Ils trainent en longueur, n’aboutissent à rien, mais la présence de Jean-François Ponsot, économiste atterré de service, fait office de caution intellectuelle de gauche et la mairie peut alors communiquer à sa guise sur ses expériences démocratiques révolutionnaires.

MODELAGE DE L’INDIVIDU URBAIN

Les aménagements contre les jeunes ou les sans-abris, les caméras de surveillances, les grandes artères, les réseaux de transports, la transformation des hyper-centres en galeries commerciales, les patrouilles de police, etc, forment un ensemble cohérent de dispositifs de gouvernement. Même s’ils sont « co-construits » dans les instances de « démocratie participative », ils visent à former le citoyen-urbain, docile et consommateur. Mais leur multiplication échoue encore et toujours à mater la révolte, qui autrefois souterraine a fait irruption ce printemps.

Un coup d’œil au mobilier urbain suffit à saisir de quoi il en retourne lorsque les municipalités de soucient du bien être des habitants. Nous connaissons tous ces bancs publics présentant un ou plusieurs accoudoirs, ou ceux, inclinés, répondant au doux nom d’« appuis ischiatiques ». Comme l’écrit un journaliste de Vice, « l’objectif est de rendre le mobilier urbain le plus confortable possible pour les gens normaux, les touristes, les travailleurs et les familles, et le moins possible pour tous ceux dont on ne veut pas : les drogués, les alcooliques, les adolescents qui se raclent les molaires en public – et les sans-abris, donc. Il s’agit de trouver des moyens de ne rendre qu’un seul usage possible, et d’empêcher tout détournement du mobilier urbain. » [9] Excroissances devant les devantures de magasins pour les sans-abris, des toilettes publiques éclairées par des néons bleus qui empêchent de distinguer les veines pour les consommateurs d’héroïne, lumière rose faisant « ressortir les imperfections des peaux adolescentes » dans certains quartiers, « musique ringarde » dans les stations de métro, disparition progressive des fontaines publiques... sont autant de dispositifs qui rendent nos métropoles inhospitalières.

Le Monde diplomatique publiait, dans son numéro du mois d’août 2013,un article sur le marketing sonore rappelant que la ville « fait l’objet d’un modelage acoustique, sans grande concertation pour l’instant, par des institutions, des industriels, des publicitaires, des associations ou des laboratoires. Une cartographie sonore s’élabore lentement, installant de nouveaux usages et d’invisibles frontières dans les espaces publics. Il s’agit tantôt d’attirer, tantôt de repousser ; tantôt d’informer, tantôt de vendre. » [10] Les halls de gare, les centres commerciaux, les aéroports sont ainsi pensés de façon à ce que la morphologie du bâti et la disposition du mobilier en leur sein incite les gens à consommer. C’est ainsi que le capitalisme forge le citoyen-consommateur et lutte contre les activités non-traductibles en termes économiques, c’est à dire non-monétisables. Sortir de l’économie commence donc par se réapproprier les activités, le temps et l’espace, par la destruction de ces dispositifs et l’élaboration de situations qui inventent une autre relation à la ville que le rapport marchand. Les casseurs de la colonne Vendôme précédemment évoquée avaient décidément déjà du talent, et nous pensons que l’œuvre de JC-Decaux mérite le même sort.

Nombreux sont les dispositifs servant à gérer les corps indésirables selon les normes. Et ce qui est normal, c’est ce qui ne trouble pas l’ordre public bourgeois, ce qui le nourrit par l’achat de ses produits et services. Nous rejoignons Gilles Deleuze et Félix Guattari lorsqu’ils écrivent, dans Mille plateaux que « l’exercice du pouvoir moderne ne se rédui[t] pas à l’alternative classique "répression ou idéologie", mais impliqu[e] des procès de normalisation, de modulation, de modélisation, qui portent sur le langage, la perception, le désir, le mouvement, etc., et qui passent par des micro-agencements » [11], ici des micro-agencements principalement spatiaux.

Le fait majeur de l’urbanisation au XXIe siècle est l’intégration progressive de larges pans de la population dans la métropole intelligente. Bourrée de collecteurs de données de "big data" (comme le compteur Linky), leur analyse est censée améliorer la qualité de vie, la consommation énergétique et assurer la « tranquillité publique ». La technologie capitaliste voudrait faire de nous des hommes-machine connectés, des agents d’une ville intelligente qui entend capturer toutes les situations quotidiennes pour les optimiser, les rentabiliser. Si l’on peut douter de l’impact de ses dispositifs sur l’empreinte carbone des villes, leur multiplication et leur complexification participent à réduire l’emprise que nous avons sur nos propres vies.

Façonner le citoyen-consommateur, c’est aussi fabriquer des étudiants contents de leur servitude actuelle et future. Cela passe par la connexion des campus aux entreprises de recherche et développement. « A Grenoble, GIANT (Grenoble Innovation for Advanced New Technologies) est une alliance de 8 partenaires qui tissent de nouveaux liens entre enseignement supérieur, recherche et industrie, afin de conforter les percées technologiques qui seront sources de nouvelles plus-values sociétales et économiques. » [12] Pour préserver le copinage et les intérêts économiques, une étroite collaboration entre l’industrie, la recherche universitaire, les politiques publiques et les forces de l’ordre est mise en œuvre pour sécuriser la marchandise qui irrigue les métropoles.

SURVEILLANCE ET JEUX DE VISIBILITE

Les patrouilles Vichyprimates de l’opération Sentinelle fonctionnent sur un mode spectaculaire. Elles n’ont d’autre fonction que d’être vues. La militarisation de l’espace public veut rassurer « l’honnête citoyen qui n’a rien à se reprocher » et dissuader ceux et celles qui s’organisent en dehors du cadre légal. Les patrouilles sont là pour rappeler que la République est en guerre. Leurs treillis et leurs armes lourdes doivent plus terroriser les citadins que les terroristes contre lesquels ils ne peuvent de toutes façons rien, rappelant que dorénavant la menace plane sur la métropole et les lieux qu’ils avaient l’habitude de fréquenter. Personne n’a jamais imaginé que Vigipirate puisse empêcher quoi que ce soit, pas même les gouvernants. Il s’agit essentiellement de nous habituer à cette présence ostentatoire dans nos rues, à nous déposséder encore un peu plus de la ville.

De façon symétrique, la vidéosurveillance, que l’on ose nous vendre sous le terme de « vidéo-protection », ne protège de rien. Elle n’est pas un outil de prévention ou de protection, mais un outil de répression et de ségrégation spatiale. Elle tend à occuper une place de plus en plus importante au sein de l’aménagement urbain, à se fondre de plus en plus dans le bâti, à gagner en discrétion. Les outils de surveillance se retirent, se distancient et s’invibilisent pour mieux être omniprésents et acceptés. Chacun d’entre nous est insensiblement scruté, épié par des « yeux électroniques ». Les plus high-tech des caméras sont maintenant « intelligentes ». Présumées prévenir d’un délit ou d’un crime, elles produisent « un renversement du rapport entre intention et acte » [13], ce qui va à l’encontre de la présomption d’innocence, comprise ici au sens large et non proprement juridique. « Le dispositif ne viserait pas tant à prévenir les infraction à la loi qu’à imposer une certaine représentation de l’ordre public. [...] Il instaure cet ordre grâce à l’effet panoptique de la vidéo surveillance. A cause de l’« état conscient et permanent de visibilité » dans lequel elle se trouve, la personne observée "inscrit en soi le rapport de pouvoir". » [14] C’est ce qu’observe aussi M. Lianos dans ses écrits sur les nouvelles sociétés de contrôle. L’avantage des caméras réside en leur indistinction entre les délinquants et les citoyens. Tous adaptent leurs comportements quand ils savent qu’une caméra les observe.

Tout cela contribue à mettre en place une régulation par des « incitations [qui] créent autour du sujet un milieu déterminé de telle sorte qu’il sera amené à réagir plutôt de telle ou telle manière. […] La régulation, c’est l’aménagement d’un milieu. » [15]. Par elle on « n’impose rien. Ni force physique, ni code d’interdits, ni norme de comportement. On tente seulement de détourner ou favoriser une réalité par des invitations, des incitations. » [16] Dissuader certains comportements, repousser certains types de personnes, tels sont les buts véritables de la vidéosurveillance. Celle-ci opère spatialement un tri entre les désirables et les indésirables, et contribue au maintien de l’ordre établi. Dans un texte de la revue Tiqqun, il est écrit, au sujet du dispositif, qu’il possède « une façon de se faire oublier, de s’effacer derrière le flux des corps passant en son sein, il a une permanence qui s’appuie sur l’actualisation continue de la soumission des corps à son fonctionnement, à son existence posée, quotidienne et définitive. Le dispositif installé configure ainsi l’espace de telle façon que cette configuration elle-même demeure en retrait, comme un pur donné. » [17] Nous reconnaissons là la philosophie implicite de l’urbanisme, qui joue sur une certaine forme d’invisibilité due à l’habitude. Toutefois, ces dispositifs de contrôle, voués à être peu visibles, s’imbriquent avec une occupation policière et militaire du territoire qui se veut quant à elle visible et dissuasive : maraudes de police en voiture sérigraphiée, patrouilles de militaires.

OCCUPATION POLICIERE DU TERRITOIRE

L’occupation policière du territoire et l’exercice de la répression s’imbriquent de façon idéale : « le système coercitif est l’instrument politique du contrôle et du maintien des rapports de production. La discipline a pour fonction d’assujettir le temps de l’existence des hommes à ce système temporel du cycle de la production. En bref, la discipline apparaît comme une dimension des rapports de production capitalistes : elle est requise, en quelque sorte avant production, au titre de la production de force productive. » [18] La somme des appareillages de contrôle et de sécurité n’ont pas vocation à préserver « la vie », mais la circulation de la marchandise, c’est-à-dire l’économie. « La sécurité comme modalité du pouvoir ne s’impose donc pas seulement comme instrument de gouvernement des circulations [...] : c’est aussi l’élément central d’un gouvernement par la circulation. » [19]

Mathieu Rigouste, dans La domination policière, constate que « la grande ville capitaliste s’est développée en mettant à disposition, près de ses usines et de ses chantiers, des masses de travailleurs dépossédés qu’elle a du contenir et dominer par un système de bannissement social et policier. » [20] Il parle de « ségrégation endocoloniale » pour désigner l’application de dispositifs ayant d’abord été appliqués dans les colonies françaises pour maintenir l’ordre capitaliste au sein des populations colonisées. C’est ainsi qu’il retrace une généalogie de la police des quartiers populaires, de la « brigade nord-africaine » à l’actuelle BAC.

Le rôle de cette dernière, le mouvement contre la Loi Travail nous l’aura montré, n’est pas de sécuriser des quartiers dits « sensibles », mais de terroriser les populations qui s’organisent, résistent à la désertification capitaliste et la violence d’Etat. Les techniques de contre-insurrection, d’abord utilisées dans les colonies, furent redéployées dans les quartiers des zones périphériques. Les BAC, écrit l’anthropologue Didier Fassin, « [se sont] imposé[e]s de manière presque systématique comme forme de gouvernement des populations les plus précaires et marginales, et notamment des milieux populaires et des minorités ethniques. Le déploiement d’une idéologie sécuritaire en a été un élément décisif, s’appuyant sur des discours attisant la peur pour justifier des politiques plus répressives, l’accroissement des effectifs policiers [et] le renforcement des dispositif punitifs » [21]

Les quartiers périphériques sont les laboratoires de la militarisation du maintien de l’ordre. Les techniques qui y sont expérimentées sont ensuite adaptées au cadre des manifestations et des occupations des lieux, et plus généralement, contre toute tentative de réappropriation de l’espace. Le RAID est désormais en première ligne pour évacuer les squats. Les flics expérimentent et peaufinent la technique de la nasse et les rafles de manifestants. Le 23 juin, elle teste pour la première fois l’enclos à manifestants, depuis longtemps utilisé outre-Atlantique. Mais si la police est faite pour marquer les corps dissidents, elle est aussi un outil efficace dans le processus de gentrification.

GENTRIFICATION

Mathieu Rigouste met en lumière la façon dont la médiatisation des émeutes urbaines et la gentrification sont liées. « A Villeurbanne, la collaboration de la police et des médias a révélé un nouveau mécanisme : la possibilité d’engager la destruction et/ou la restructuration d’une cité lorsque celle-ci a été médiatisée comme "émeutière" et, dans ce mouvement, la possibilité d’éloigner les plus pauvres et de générer des marchés de la "rénovation urbaine" et de l’embourgeoisement des territoires conquis. » [22] Il serait inutile d’apporter ici un quelconque exemple. Il suffit pour en avoir, d’allumer sa télé.

Et lorsque le pouvoir ne trouve de prétexte à la criminalisation d’un quartier, il se développe également un discours, porté par les appareils politiques citoyennistes, qui met l’accent sur la « mixité sociale ». Il faut voir avec quel empressement les promoteurs immobiliers de la cuvette grenobloise se jettent sur les terrains constructibles et les friches des quartiers populaires, qui à terme connaîtront le même sort que le quartier Bouchayer-Viallet, où se trouve la Belle électrique, rutilante salle de spectacle accueillant des concerts pour branchés.

La criminalisation d’un côté, la mixité de l’autre, ne sont pas des discours en opposition, comme voudraient le faire croire les guignols de l’urbanisation. Ce sont plutôt deux discours complémentaires, deux faces d’une même pièce. Ils n’ont qu’un seul but : accélérer le processus de gentrification et inscrire dans le paysage la domination capitaliste.

VILLE-RESEAU

Mais il faut comprendre l’occupation policière dans un sens plus large. Tim Ingold, dans Une brève histoire des lignes, opère une distinction entre la ligne libre, qui se promène, et la ligne pressée. La première « se développe à partir d’un point, suivant un mouvement [...] qui la laisse libre d’aller où elle veut, pour le pur plaisir du mouvement » [23] lorsque la seconde « passe successivement d’un point à un autre, aussi vite que possible, et idéalement en un rien de temps ». Des deux types de lignes découlent deux manières d’appréhender l’espace. D’un côté, le « nœud réalisé à partir d’un entrecroisement de fils en mouvement et en développement », « point nodal dans un réseau statistique de connecteurs de l’autre ». D’un côté le maillage, sur le modèle du rhizome, de l’autre, le réseau interconnecté. D’un côté l’habitation, c’est à dire la vie non-aliénée, la construction d’amitiés politiques et la mise en pratique de formes-de-vie résolument révolutionnaires, de l’autre, l’occupation, soit le règne de la marchandise et de l’individualisme produisant des individus absents au monde qui les entoure.

Les transports en commun sont organisés sur le modèle du réseau. Ils interconnectent un certain nombre de points nodaux (qu’on appelle, dans la novlangue urbanistique, « hubs multimodaux »), en fonction d’impératifs économiques. Il s’agit de relier les centres de décisions, les lieux ultra-touristiques, les centres commerciaux, les sièges d’entreprises aux réseaux de transports, et les réseaux de transport entre eux. Il s’agit, au fond, de gérer les flux, de les organiser, de les optimiser, de façon à faire circuler la marchandise.

Tim Ingold file la métaphore, et oppose deux manières de se déplacer : « Contrairement au trajet en mer ou sur terre, le transport vise une destination. Il ne cherche pas à développer un mode de vie en mer mais à transporter, d’un point à un autre, des hommes et des marchandises de telle façon que leur nature essentielle ne s’en trouve pas affectée. » Une manifestation sauvage est une libre promenade - émeutière, lorsqu’une manifestation déclarée est le transport par le camion-sono des foules de citoyens.

Mais revenons à nos réseaux, nos points nodaux et nos connexions. Celles-ci, nous dit Tim Ingold, « sont des lignes d’occupation. Elles facilitent le passage d’hommes et de matériel vers des sites de peuplement et d’exploitation, et assurent en retour l’acheminement des richesses qui y ont été extraites. [...] Ces lignes sont contrôlées et construites en prévision de la circulation qui va y passer. Elles sont généralement droites et régulières et lorsqu’elles se croisent, c’est en des points nodaux qui symbolisent une forme d’autorité. [...] Les lignes d’occupation relient des points, mais elles divisent également, découpant la surface occupée en blocs de territoire. »

S’opposer à la métropole, c’est renouer avec la ligne libre. Notre-Dame-des-Landes est un « entrecroisement de fils en mouvement », comme le sont toutes les ZADs. Et ce qui se joue dans l’opposition à un nouvel aéroport ou une ligne de train à grande vitesse, ce n’est pas seulement la lutte contre un capitalisme écocide, c’est aussi un choc entre ceux qui habitent le territoire, et ceux qui voudraient l’occuper. Au sein de la métropole, il s’agit de libérer des espaces, de se glisser dans les interstices du réseau urbain. Se réapproprier un bâtiment abandonné ou libérer un amphi pour y développer des activités qui sortent de la temporalité métropolitaine (métro-boulot-dodo) et universitaire, transformer une friche ou une pelouse en un jardin géré collectivement ou proposer une cantine à prix libre, c’est ramener la vie au cœur du désert capitaliste, c’est créer des lieux de rencontre et d’échange, c’est faire naître des communes.

ZBEUL PARTOUT

Le magazine L’Étudiant a élu Grenoble meilleure ville étudiante de France. Pour Christophe Ferrari, le président (PS) de Grenoble Alpes Métropole, et cité par L’Étudiant : « à Grenoble, les choix politiques en faveur de l’université et de la recherche, l’attention portée à la vie étudiante sont dans l’ADN de la ville » [24]. Sûrement aussi parce qu’avec la toute nouvelle et onéreuse Université Grenoble-Alpes, la Métro peut se targuer d’être « d’excellence » et d’attirer les entrepreneurs si convoités. Christophe Ferrari inviterait-il les étudiants à visiter la Métro pour « co-construire » et se réapproprier la « ville de demain » ?

Les métropoles contemporaines, sont l’inscription dans le paysage et le quotidien de la marchandisation sans frein de nos vies, de l’occupation du territoire de la mafia étatique. Grenoble est bien une « métropole apaisée », dans le sens où elle est socialement « pacifiée ». L’ordre bourgeois y est maintenu par une guerre sociale de basse intensité. Mais Grenoble est loin d’être un cas isolé, et à ce titre, les métropoles ne demandent qu’à être détruites. La technopole a beau se cacher sous des airs progressistes et se poser en un modèle d’innovation sociale porté par une alliance politique inédite à cette échelle et prétendument avant-gardiste, elle ne se distingue des autres métropoles que par sa fluidification et sa quête de nouvelles justifications à l’imposition de dispositifs totalitaires. Perturber sa ville ce n’est pas seulement perturber une agrégation de bâtiments mais bien lutter contre l’organisation ignoble de la circulation de la marchandise.

La date du 15 septembre est une occasion de s’y attaquer, bien sûr, mais il est possible d’agir quotidiennement par l’affichage sauvage et les rencontres improbables, par le tag inspiré et la destruction systématique des caméras, par la barricade ou la casse, par le squat et le blocage des flux, par la promenade émeutière ou la manifestation qui dérive. Reprenons nos rues, soufflons sur les braises et allumons de partout des feux de joie qui débordent sur nos mornes métropoles.

[1« Eiffage prépare le meilleure des mondes pour Grenoble », Le Postillon, octobre-novembre 2013, URL : https://www.lepostillon.org/Eiffage-prepare-le-meilleur-des.html

[2David Garrioch, La fabrique du Paris révolutionnaire, La Dévouverte, 201 ?, p. 218-219

[3Philippe Artières, La police de l’écriture. L’invention de la délinquance graphique 1852-1945, La Découverte, Paris, 2013, p. 47

[4Grégoire Vilanova et Guillaume Normand / GRAFFITIVRE, « Le nouvel ordre mural. Petite histoire des dispositifs anti-graffitis », Jef Klak, juin 2015, URL : http://jefklak.org/?p=2107

[5Idem

[6Idem

[9Antoine Dain, « Nos villes sont de plus en plus hostiles », Vice, 11 juin 2014. URL : http://www.vice.com/fr/read/nos-villes-sont-de-plus-en-plus-hostiles

[10Juliette Volcler, « Le marketing sonore envahit les villes. Démarche artistique, stratégie commerciale ou volonté de contrôle », Le Monde diplomatique, août 2013. URL : http://www.monde-diplomatique.fr/2013/08/VOLCLER/49545

[11Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Les éditions de minuit, 1980 (réed. 2009)

[13Eric Sadin, Surveillance globale. Enquête sur les nouvelles formes de contrôle, Climats, 2009, p. 69

[14Cécile Gintrac et Matthieu Giroud (dir.), Villes contestées. Pour une géographie critique de l’urbain, Les Prairies ordinaires, 2014, p. 213

[15Frédéric Gros, Le Principe Sécurité, Gallimard, 2012, p. 213

[16Idem

[17« Une métaphysique critique pourrait naître comme science des dispositifs » in Tiqqun, Contributions à la guerre en cours, La Fabrique, Paris, 2007

[18Jacques Bidet, Foucault avec Marx, La Fabrique, 2014, p. 58-59

[19Christian Laval, Luca Paltrinieri et Ferhat Taylan, Marx & Foucault. Lectures, usages, confrontations, La Découverte, 2015, p. 216

[20Mathieu Rigouste, La domination policière. Une violence industrielle, La Fabrique, 2012, p. 20

[21Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011, p. 320

[22Mathieu Rigouste, op. cit., p. 43

[23Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones sensibles, 2011, Chapitre III

[24« Grenoble élue meilleure ville étudiante de France », BFMTV, 7 septembre 2016, URL : http://www.bfmtv.com/societe/grenoble-elue-meilleure-ville-etudiante-de-france-1034216.html

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