T’as entendu ?

Ça vient de partir d’on sait pas où, ça pète mais on sait pas comment.

paru dans lundimatin#168, le 7 décembre 2018

T’as entendu ? Ca vient de partir d’on sait pas où, ça pète mais on sait pas comment, y a un trou qui s’est fait, un autre encore plus grand que la fois d’avant, et cette fois on se dit « là ça y est c’est la bonne », on sait pas trop pourquoi il fait beau aujourd’hui et pourquoi tout le monde se réveille de sa nuit personnelle, mais il y a quelque chose qui dit « c’est pas pareil », c’est pas comme tous les jours, il y a des nouvelles choses dans l’air, il y a de nouveaux êtres humains, ce sont les mêmes qu’avant, mais aujourd’hui ça laisse passer la honte et le désespoir, ça laisse éclater la colère et la joie à la fois, et puis ça fait du bien, il fait chaud près du feu et puis sur les ronds-points, ça tourne ça tourne, c’est le manège bizarre et personne comprend trop ce qu’il se passe vraiment, il y a des blessures et il y a des sourires qui s’ouvrent en même temps, et ça fait trembler les mains et la voix, il y a tout un flot de mots qui sortent, des moches et puis des beaux, et puis tu te surprends à faire un geste nouveau et à gueuler et plus te regarder, ni te regarder vivre ni te laisser crever, et juste découvrir qu’il y en là-dedans, des mots, puis qu’on peut discuter, qu’il suffit d’une semaine ou deux de la vie qui dérape pour parler concrètement et parler honnêtement, il y a quelque chose, quelque chose qui lâche, ou quelque chose qui se lève.

T’as entendu ? Ça vient de partir, et personne s’y attendait, tout le monde s’attendait, se regardait en coin : qui c’est qui craquera ? Personne osait rien dire, personne osait devenir dingue, et puis là ça s’est fait ensemble et ça pète partout mais on sait pas comment, on sait pas qui on est, on sait pas où on va et ça, ça fait trop peur, mais qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? Le vent souffle et puis tourne et on apprend quand même à respirer les gaz, mais ce n’est qu’un début, sûrement que les cadeaux de noël auront une drôle d’odeur, le sapin brûle et puis le coeur avec, et ça fait peur, mais ce qui fait du bien, c’est les questions qu’on pose, c’est les endroits qu’on pense qui n’existaient pas et qui laissent parler le ventre.

T’as entendu ? On parle, ça fait du bien de sortir de sa nuit personnelle, y a tout qui sort de cette nuit, du beau et du pas beau, il y a le mauvais sort qui nous pète à la gueule et c’est dur ce si grand miroir qui nous dit nous voilà, ça c’est nous en vrai, grandeur nature, bave aux lèvres, yeux cernés, méfiant.e.s, perdu.e.s, mais en même temps tiré.e.s vers le devant par quelque chose d’enfantin comme de l’excitation et de l’appréhension, et toutes les peurs et les vexations et les hontes qui refluent et sortent et éclatent, ça fait du bon et du mauvais mais il y en a du monde encore, derrière, qui regarde et qui jauge et se demande encore si on a quelque chose à perdre. 
Est-ce que la vie de rêve vaut bien la peine d’être vécue ? Est-ce que la fin du monde est plus belle si on la provoque soi-même ? Est-ce que si on enlève tous les pavés il y aura de quoi faire pousser des patates ?

Et puis enfin, en face, même si ça tremble un peu, ça tient encore bon, ça serre fort, ça tire loin, ça vise bien, et il va falloir se rester ensemble parce qu’il y a, et il y aura encore, des corps, qui feront les frais de ce monde pas possible, celui de ceux qui pleurent pour une statue en plâtre et pour Napoléon. 
« On les aura » ça gueule. Ca c’est sûr mais qui « les »  ? et qui « on » ?

[Illustrations : Viktor Poisson]

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