Survivre

« Survivre c’est déjà passer tout son temps à essayer de ne pas devenir un rayon de supermarché »

paru dans lundimatin#147, le 1er juin 2018

Survivre c’est déjà passer tout son temps à essayer de ne pas devenir un rayon de supermarché.
Le mieux que l’on puisse faire c’est s’extirper de la vase qui nous colle au sol, c’est se faire de la chirurgie des idées pour découper toutes les merdes qu’on nous a greffées depuis la naissance.
J’ai mes outils, j’ai mes ciseaux, je débroussaille, mais tous les jours ça repousse.
Survivre c’est déjà passer tout son temps à essayer de se sortir des ronces.
On pourrait penser à la haine et se la faire grandir et puis tout feu toutes flammes se laisser sortir tout ça, mais à un moment il y a ces merdes qui gênent, tout ce qui traîne et dont on ne s’est pas soucié parce que ça gênait pas autant avant.
Le mieux que l’on puisse faire c’est s’ausculter le mal en même temps que le leur, c’est de se faire de l’auto-médication à coups de poing dans les habitudes, de se changer les choses en homéopathie, deux-trois pilules par jour pour faire partir la peur.
Survivre c’est déjà passer tout son temps à essayer à peine de ne pas être la pire ordure sur terre.
Le mieux que l’on puisse faire c’est de ne pas se prononcer la peine de mort de soi, c’est se construire un joli mensonge en forme de vie toute entière.
J’ai mes outils, j’ai mon couteau, et j’aimerais bien ne pas tou.te.s nous ouvrir la gorge. Je sais pas trop ce que je fais parmi nous. J’entends vos applaudissements qui sonnent comme des chasses d’eau mais ça n’évacue rien.
Survivre c’est déjà essayer de se contenir.
Survivre c’est déjà ça, c’est déjà pas mal mais c’est jamais assez. À quoi on peut mesurer que c’est assez ? Qui est-ce qui décide ?
Survivre c’est déjà passer tout son temps à pas crever de faim. À quoi on peut mesurer crever de faim ? Qui est-ce qui décide de à partir de quand s’ouvrir la gorge pour se manger, ou juste comme ça, c’est survivre ?
Survivre c’est déjà passer tout son temps à digérer le temps et à se digérer la tête.
Survivre c’est déjà essayer de ne pas devenir vigile à l’entrée des sensations du ventre.
Survivre c’est déjà essayer de se faire croire que tu existes, quand j’entends vos applaudissements ça sonne comme des chasses d’eau qui noient tout le sens des mots.
Le mieux que l’on puisse faire des fois c’est se taire pour toujours.
Survivre c’est déjà violent.
Le mieux que l’on puisse faire des fois c’est se laisser sortir les mots tels quels, ne pas se retenir, se laisser infuser un moment et puis tout.e se vomir et voir quel goût ça a.
Survivre c’est déjà passer tout son temps à se ronger la tête, de peur de se voir tel.le.s qu’on est vraiment, à genoux, soumis.es, prêt.e.s à tout pour se rassurer.

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