Sur le corps de Wissam

Et doucement tout pourrit, ça pourrit, ça s’éteint...

paru dans lundimatin#58, le 25 avril 2016

La semaine dernière, nous diffusions l’interview de Farid El-Yamni, frère de Wissam, mort le 9 janvier 2012 suite à son interpellation par la police de Clermont-Ferrand. En réaction, un lecteur nous a envoyé ce texte.

Et doucement tout pourrit, ça pourrit, ça s’éteint, on se laisse fatiguer par tous les jours la vie qui avance et qui va plus vite que le cerveau qui pense, et doucement tout pourrit, tout pourrait pourtant avancer doucement si l’on osait être forts et si l’on osait vivre comme ailleurs d’autres meurent, courageusement, violemment, librement, sans peur, mais doucement tout pourrit parce qu’il faut bien penser un peu à soi et à la vie qui coule mais qui pourrit, doucement, qui s’efface, qui efface ses traces et les preuves de sa barbarie originelle, de son origine vivace, les traces des coups reçus, sentis, imaginés, les blessures honteuses, celles du silence qu’on s’impose à soi-même pour se sentir léger, pour se sentir en sécurité, les traces qui s’effacent doucement dans nos esprits, notre corps qui pourrit, notre corps collectif à tous qui disparaît derrière les papiers et les mots d’un grand bureau en or qui s’appelle la France et qui porte les coups et tout de suite après les efface, laisse le corps putréfié d’un Wissam dans un couloir de morgue, pour que disparaisse l’évidence que nous avons raison, et doucement tout pourrit et puis un jour le corps ouvrira les yeux et on réalisera que la France et les autres, les états, les nations, et tous ces grands bureaux, cachaient cette horreur qui ne nous surprend plus, des mensonges, des camps, des massacres, de la complicité de tous, partout, sur tous les corps et dans tous nos cerveaux les traces de nos peurs incapables, de notre inaction, nous étions juste là, présents, nous savions qu’on nous effaçait, qu’on pourrissait, et pas loin, en Turquie, à Calais, d’autres corps pourrissaient et nous nous bouchions le nez pour ne pas sentir la putréfaction dans l’air, l’Oréal nous aidait, à grands renforts de parfum, et les télés aussi, la musique, le vent, les paroles inutiles nous cachaient les cris et le ronflement sordide de frères venus de loin crever d’autre chose que de la guerre, crever du pourrissement, de la honte, crever à nos frontières, et nous serons complices et ébahis, un jour peut-être le corps ouvrira-t-il les yeux mais doucement tout s’éteint, toute la nuit avance, il semblerait urgent de retrouver les interrupteurs, la barbarie originelle, les gesticulations de la bête prise au piège qui fait tout pour s’enfuir, même se couper une patte, s’arracher le bout de la truffe, car elle sait qu’il n’y aura personne pour la défendre, notre corps collectif est seul et ce ne sont pas les lois qui diront le contraire, les lois qui nous séparent, nous effacent, nous éteignent, nous rassurent et nous plombent, nous plongent dans le ciment et nous taillent un sourire qui ne tiendra bientôt plus, il semblerait urgent de retrouver le droit d’être intolérants, excessifs, tendus, agressifs, il semblerait urgent que le grand corps s’autorise la douleur, s’autorise à détruire les sourires qu’on nous vend partout et tout le temps, la mascarade, leurs masques qui pourrissent doucement, ces visages de matons bienveillants souriants au-dessus du corps de Wissam et puis de tous les autres d’avant et d’après, de quand nous nous réveillerons et verrons sous nos pieds le grand tas de cadavres marqués des sigles et des logos de ce cauchemar qu’ils appellent le progrès, et l’industrie, et la croissance, alors que ce n’est que leur lâcheté et leur soif de pouvoir et d’argent, et c’est ce qui ne les rend pas plus heureux que nous, pas plus courageux, pas plus beaux, tout pourrit doucement, viendra un jour où ils se suicideront sûrement parce qu’ils n’auront plus personne sur qui exercer leur pouvoir et que l’argent ne vaudra plus rien puisqu’il n’y aura plus rien à acheter, tout aura pourri, tout ne sera qu’un grand tas de merde, et ce sera tant mieux, ils pleureront de rancune et trouveront bien quelqu’un à payer pour les suicider à leur place, plus personne ne saura plus quoi penser, plus personne ne sait déjà plus quoi penser, peut-être qu’il ne faut plus penser et qu’il ne faut que faire tout l’inverse de ce qu’on nous dit, ne plus avoir peur et retrouver la sauvagerie, ils nous éteignent et nous effacent et nous rassurent et nous obéissons, il semblerait urgent de désapprendre à dire oui à tout, car doucement, oui, tout pourrit, et sur le corps de Wissam sont en train de germer des fleurs, reste à savoir si ce sont les nôtres ou les leurs.

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