Sur la situation iranienne, la certitude a disparu

« Libère-toi du joug de l’esclavage, libère-toi de la rancune qui te serre la gorge »

paru dans lundimatin#506, le 27 janvier 2026

L’Iran vit aujourd’hui dans un état d’horreur suspendue. Des gens sont tués dans les rues, l’information est étouffée et l’accès à Internet n’est possible que par des brèches étroites et instables, juste assez pour laisser émerger des fragments de terreur, mais jamais assez pour former une image cohérente. Les contacts avec les personnes à l’intérieur du pays sont réduits à des échanges brefs et fragiles, marqués par la peur plutôt que par la clarté. Même dans ces brefs moments, personne ne s’exprime librement. Le niveau de répression est si sévère qu’il est devenu impossible d’obtenir des informations précises ; ce qui circule, ce sont des bribes, des rumeurs et des suppositions, toutes filtrées par l’instinct de survie. La certitude a disparu, remplacée par les conjectures, le silence et la crainte constante que le moindre mot puisse coûter la vie.

Cette incertitude ne reste pas confinée à l’intérieur des frontières iraniennes. À l’extérieur du pays, parmi la diaspora, l’état psychologique se détériore rapidement. Il règne un sentiment constant de nausée, un vertige émotionnel permanent alimenté par l’impuissance, la culpabilité et la rage. L’anxiété ne se manifeste pas sous forme de solidarité, mais d’agressivité. Les désaccords politiques mineurs dégénèrent en condamnations morales. Le dégoût de soi se tourne vers l’extérieur, se transformant en hostilité envers quiconque ne reflète pas pleinement sa propre peur ou son interprétation. La discussion rationnelle s’effondre sous le poids des émotions, et les systèmes nerveux déjà poussés au-delà de leurs limites confondent désaccord et trahison.

De fait, la violence de ces derniers jours est telle qu’elle sépare les expériences et fragmente le caractère collectif du vécu. Son incommunicabilité crée une distance entre les iraniens en Iran et ceux de la diaspora, entre les iraniens de la diaspora et les proches occidentaux. De ce point de vu au moins, l’hypothèse pahlaviste ne pourra pas aboutir : quel leader pourra être légitime sans avoir vécu lui aussi l’expérience de la violence ?

Aujourd’hui, le discours sur la démocratie est répété de manière obsessionnelle, alors que sa substance reste mal comprise. Beaucoup réclament avec passion la démocratie tout en rejetant ses exigences les plus fondamentales : la tolérance à l’égard de la différence, l’acceptation du pluralisme et la capacité de coexister sans autorité unificatrice unique et homogénéisante. Le désir de liberté coexiste avec une incapacité à supporter l’incertitude, la décentralisation ou l’action sans leader. Cette contradiction n’est pas fortuite. Elle est le résultat de décennies de conditionnement autoritaire qui ont appris aux gens à assimiler l’ordre à l’obéissance et le désaccord au danger.

Dans ce contexte plus large d’effondrement du sens, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » continue d’être présenté à tort comme une protestation culturelle centrée sur le port obligatoire du hijab. Cette réduction vide le soulèvement de son contenu réel. En Iran, l’habillement n’est pas une question isolée ; c’est le symbole le plus visible d’un système juridique qui prive les femmes de leur autonomie dans presque tous les aspects de la vie. Une femme ne peut pas décider librement de travailler, d’étudier ou de voyager sans l’autorisation d’un homme (son mari ou son père). Le cadre légal du mariage impose l’obéissance sexuelle, indépendamment du consentement. La garde, la tutelle et le témoignage juridique favorisent les hommes par leur conception. Même la violence extrême est structurellement protégée : un père qui tue sa fille peut échapper à la peine capitale parce qu’il est légalement reconnu comme son tuteur. Si ces règles ne reflètent pas nécessairement le quotidien des femmes, il ne s’agit pas pour autant d’anomalies sociales, mais des piliers mêmes de la gouvernance.

Pour cette raison, le hijab n’est pas la revendication principale, mais la surface d’une confrontation beaucoup plus profonde. Dans la République islamique, le contrôle du corps des femmes est essentiel à l’autorité religieuse et politique. Le port obligatoire du hijab fonctionne comme un rituel quotidien de soumission, renforçant la tutelle masculine et la surveillance de l’État dans l’espace public. Insister sur le « hijab facultatif » sans démanteler le système qui impose le voile revient à rester prisonnier des limites idéologiques du régime. La revendication du mouvement n’est pas une réforme, mais une rupture. Il appelle à la fin de la République islamique elle-même, car la structure qui produit l’apartheid entre les sexes ne peut être corrigée de manière sélective.

Dans le même temps, les fractures internes au sein des discours de l’opposition se sont intensifiées. Certains groupes monarchistes et alignés sur les Pahlavi rejettent les voix de gauche ou progressistes, les qualifiant d’extrémistes par nature

ou déconnectées de la réalité. Plus encore, ceux-ci récusent même ceux qui, crédules, soutiennent le discours de leur leader qui se présente comme un recours transitoire en vue de l’instauration d’un régime démocratique, ce qu’ils veulent c’est bien le retour du Shah. Ce cadre reflète la logique autoritaire même à laquelle il prétend s’opposer. Aucun avenir démocratique ne peut émerger d’un monopole idéologique. Les transitions politiques se construisent historiquement à travers les conflits, la pluralité et la négociation, et non à travers une unité imposée ou une centralisation nostalgique. Réduire la diversité politique à une menace ne fait que reproduire les conditions de domination sous un autre nom.

Il faut encore affronter une autre vérité dérangeante. La société iranienne, telle qu’elle existe aujourd’hui, n’a pas pleinement développé les capacités sociales nécessaires à la démocratie. Des décennies de répression ont affaibli la responsabilité collective et favorisé la dépendance à l’égard de figures charismatiques ou paternalistes. Le malaise généralisé face aux mouvements sans leader reflète une incapacité plus profonde à accepter l’action politique individuelle comme fondement du changement. Beaucoup cherchent encore le salut auprès de personnalités plutôt que dans des processus collectifs, auprès de l’autorité plutôt que dans la participation. Cette limitation ne justifie pas la violence étatique, mais l’ignorer rend toute vision de transition fragile et irréaliste.

Le mouvement « Femme, vie, liberté » émerge de l’effondrement progressif de la société iranienne comme une volonté de rupture historique, et non comme une revendication réformiste. Il s’agit d’une confrontation avec un ordre politique qui définit la moitié de sa population comme juridiquement incomplète et se qualifie lui-même comme une structure divine. Toute tentative de réduire ce mouvement à une question de hijab, de rivalité idéologique ou d’explosions émotionnelles déconnectées de la réalité passe à côté de son importance historique. Le mouvement est inégal, inachevé et extrêmement coûteux, mais sa signification est déjà établie. Tout avenir qui ne placerait pas l’autonomie totale des femmes au centre reproduirait la même violence sous un autre langage. Ce soulèvement ne demande pas des aménagements, il déclare que l’ordre existant a atteint sa fin.

#Zan #Zendegi #Azadi
Jin, Jiyan, Azadî

Ed Ilu

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