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Steam - Le cirque électrique

paru dans lundimatin#84, le 5 décembre 2016

Un lecteur de lundimatin nous a fait parvenir cette critique du dernier spectacle du Cirque Électrique (que nous avons n’avons pas vu).

L’Europe est en déclin, les structures s’effritent et l’infrastructure rouille. Dans un coin du chapiteau, le violoncelle électrique d’Hervé Vallée chronique en crissements dissonants une catastrophe imminente ou déjà passée. Au fond, dans un cube métallique aux parois dénudées, trois personnages grimés prennent des poses décadentes dans des fauteuils de plage et toisent le devant de la scène : plaine déserte battue par la fumée. STEAM

C’est sur ce tableau morose que s’ouvre le dernier spectacle autoproduit par les saltimbanques engagés du Cirque Électrique. La troupe se compose d’artistes hybrides et de talents variés rencontrés à la faveur d’un hasard ou au détour d’un spectacle pendant les quinze années qu’a passées Hervé Vallée, metteur en scène et directeur artistique, à trimballer sa tente sur les sentiers de France et de Belgique. A l’invitation de la Mairie de Paris, ils posent en 2010 leur étroit chapiteau entre le terminal de bus et l’entrée du périph’ de Porte des Lilas, d’ou ils contribuent depuis au renouveau culturel de l’Est Parisien. Le Cirque Electrique est aujourd’hui dirigé par Cécile Mulot – DJ, scénographe, baroudeuse des soirées hédonistes et libertaires, qui fit jadis les beaux jours du mouvement des Free Partys, autant à Paris qu’à Sheffield – et de son étroite collaboration avec le collectif néo-sédentaire découle une programmation poétique et politique qui émerveille aussi bien les enfants du quartier, les anars’ vétérans, que les jeunes parisiens qui voudraient fuir le paysage monotone du divertissement qu’on leur propose en ville.

Alors que les retardataires cherchent encore leurs sièges, à la lueur brouillée de lampes-torches tenues par les artistes, Hervé Vallée empoigne son micro et déclame un poème : ‘il pleut sur Barcelone et l’Europe s’étrangle/comme un kilo de fruits dans un sac trop serré.’ Tout le spectacle sera ponctué d’extraits de Sonnets pour une Fin de Siècle, recueil aux allures de prophétie composé en 1980 par Alain Bosquet. Le siècle est terminé, les structures sont tombées. Les circassiens devront composer avec les vestiges d’une société capitulée : un cube, une jante de voiture, une corde, deux fauteuils. Le mirage se dissipe et dans la brume épaisse se devinent les contours d’un monde grippé par l’anarchie. Les musiciens s’en réjouissent et entonnent d’entêtants refrains aux accents post-punk et krautrock. L’homme-orchestre raisonne à mi-spectacle qu’il ‘n’aime pas les dieux’, que ‘les prophètes (l’)agacent.’ Puis, sur un kick de batterie ultra-rapide, il chantonne à tue-tête son cri du cœur monté en credo fédérateur : ‘No god no master.’

Ni Dieu Ni Maitre, donc. C’est sans surprise qu’on retrouvera, à travers le refus de toute imposition exogène qu’y impute la doctrine, les codes de la culture Do It Yourself tels qu’ils furent conçus par les premiers punks anglais à la fin des années 70. Les acrobaties de Loup Freahven puisent leur inspiration dans les arts de rue, du parkour au breakdance, et on l’imagine mieux d’ailleurs s’entrainer sur un terre-plein de béton que se produire sur une scintillante piste de cirque. Yannick Garbolino fait l’équilibriste sur des barres de fer, plantées dans une jante sans pneu, qu’on lui retire petit à petit. À la musique, Hervé Vallée utilise la caisse de résonnance de son violoncelle comme boite à rythmes, et enregistre des boucles sonores qu’il accompagne ensuite à la voix. La partition de guitare est jouée au synthé. La troupe s’amuse à exhiber les coulisses de son propre spectacle : on verra par exemple le régisseur, désinvolte et clope au bec, tendre une immense perche-micro juste au dessus de la tête du jongleur en plein numéro.

Bref, puisqu’on ne peut cacher l’envers du décor, fondons-le dans le décor. Les artistes se débrouillent avec les moyens du bord, on crée beaucoup avec pas grand chose, non seulement par besoin mais par militantisme : le cirque classique s’accompagne trop souvent d’un folklore bouffi et pomponné qu’il faudrait amputer. Ainsi, les troubadours de STEAM se plaisent à subvertir les agrès qui marquaient notre enfance. A la corde, Tarzana Foures délaisse les ondulations gracieuses au profit de contorsions épileptiques. Dans un manège sisyphéen, Alba Faivre grimpe péniblement en haut de son mat-chinois puis se laisse tomber comme une pierre avant de se rattraper in extremis à quelques centimètres du sol. Lalla Morte, la fille de rue déguisée en ballerine et fardée jusqu’aux cils, entame comme un robot un numéro burlesque fait de pointes douloureuses. On les verra tous les trois exécuter à d’autres moments du spectacle des prouesses autrement plus gracieuses, et qu’il soit dit que cette lecture interprétative ne dévalorise ni l’intention, ni l’esthétique des numéros en question. Au contraire, STEAM se place exactement à la croisée des chemins annoncée comme missive par le Cirque Electrique : ‘entre le mythe d’une tradition du cirque et la réalité d’une culture moderne radicale et urbaine.’

En outre, il est rafraichissant de déceler dans le visage des artistes un brin d’humanité, fut-il défiant : là ou les circassiens d’école auraient conclu leurs performances d’une courbette docile et d’un sourire forcé, eux posent fièrement, le dos droit et le visage impassible. Le propos du spectacle est d’exterminer la figure du clown triste et d’y substituer une troupe d’hommes et de femmes à laquelle le spectateur risque de s’identifier. Il convient, pour le comprendre, de distinguer entre anarchie (conséquence subie de la faillite des institutions dirigeantes) et anarchisme (émancipation individuelle et volontaire malgré l’oppression que fait peser ces mêmes institutions), dans une année qui ne cesse de nous rappeler que le mécontentement populaire confronté à l’échéance des urnes favorise paradoxalement la montée des fascismes et le renforcement des pouvoirs centralisés. Les personnages de STEAM refusent l’aliénation, ils vivent et créent en dehors de toute structure politique (il n’est pas clair si elles existent encore ou non), et sont en cela profondément humanistes. On ne nous présente ni gymnastes à la croissance stoppée par trop d’entrainement, ni bodybuilder rongé par les stéroïdes. Au contraire, on range au placard les pirouettes spectaculaires au profit de poses plus longues, sensuelles et organiques. L’idée n’est pas de mettre en scène des surhommes, des super-héros ou des ‘freaks of nature,’ mais bien de valoriser la grâce naturelle d’un corps émancipé. La vraie beauté du spectacle réside dans la restreinte des mouvements (qui exige des artistes d’autant plus de maitrise) et son implication démocratique : tout le monde peut le faire.

Il est difficile de conceptualiser le cirque, tout comme il est difficile de réactualiser une pièce de théâtre. Trop souvent, le metteur en scène tente d’imposer au spectateur une grille de lecture qu’il préfère refuser par esprit de contradiction. On interprètera comme on voudra les connotations politiques que le STEAM se plait à revêtir, mais – le mais est important – chacun est aussi libre d’en faire fi sans pour autant perdre de la saveur du spectacle. J’ai vu des enfants s’extasier devant le numéro final de Tarzana Foures : au trapèze, elle dévore l’amplitude du chapiteau en longues ondulations et passe là, juste au dessus de nos têtes, comme une étoile filante.

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25 avr. 17 Mouvement 2 min
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