Snowpiercer - Une lettre ouverte à Bong Joon-ho

« The train is the world »

paru dans lundimatin#21, le 4 mai 2015

AVERTISSEMENT. Ce texte n’est pas, comme disent les Anglo-saxons, spoiler-free. Outre au sage Bong Joon-Ho, il est destiné à ceux d’entre vous qui auraient déjà vu ce film ; et surtout à ceux qui l’auraient accueilli d’une moue dédaigneuse, ou balayé d’un revers de main. Quant aux bienheureux qui ne l’auraient pas encore regardé – lundimatin vous le recommande pour votre prochain dimanchesoir.

Cher Joon-ho,

Snowpiercer, votre dernier film, a fait l’objet d’innombrables analyses. Les défenseurs d’un malthusianisme planétaire y voient l’illustration de leur bon sens. Les marxistes y voient une peinture vivifiante de la guerre de classe – malgré une honteuse séquence de conspirationnisme anarchiste. Les libéraux y voient une critique du totalitarisme, « de quelque bord qu’il soit ». A part quelques surprenants articles mettant en évidence le fond gnostique de l’affaire, on s’accorde à y voir une « fable politique » porteuse « d’inquiétantes conclusions pour l’avenir », mais toutefois servie par un « rythme trépidant » et « une imagerie cartoonesque ».

Si nous choisissons d’ajouter notre voix au brouhaha, c’est que nous voyons votre film non comme discursivement « politique », mais comme simplement révolutionnaire – nous y voyons une œuvre qui, comme beaucoup d’autres, cherche en tâtonnant à s’extraire de l’impasse du présent, éprouve différentes possibilités, différentes figures, différents passages, et fourmille d’inquiétudes, et de recommandations stratégiques quant à l’organisation de notre parti. Ce n’est pas la première fois. Vos autres films annonçaient la couleur. Mais Snowpiercer est votre Manifeste. Nous voulions vous livrer quelques unes des réflexions qu’il nous a inspiré.

Il est toujours excitant de se découvrir un camarade. C’est aussi un très bon film.

I

Peu après le début de l’offensive vers l’avant du train, après avoir ingénieusement bloqué les portes, tué les policiers et les matons, les insurgés en haillons arrivent dans une salle encore sombre – le train traverse un tunnel – qui se révèle avoir des fenêtres. L’arrière du train en était dépourvu. Les tail-enders, les habitants révoltés des wagons de queue, n’avaient pas vu la lumière depuis 18 ans. Le train sort du tunnel, retrouve le grand jour, et les insurgés, certains pour la première fois, contemplent le monde encore glacé. Ils arrêtent leur assaut irrésistible vers l’avant du train, se taisent et regardent sur le côté. La course vers le Moteur Sacré, vers la prise du pouvoir, le long de la colonne vertébrale du corps social, ne semble plus si importante. Une autre possibilité apparaît, brièvement – retourner au monde, qui, bien qu’il soit un désert de glace, reste beau et saisissant. Sur ces entrefaites, Curtis, leur leader, arrive, indifférent, les voit détournés de leur but par le monde qui se révèle, et proclame : nous ne sommes pas là pour ça. Pas là pour retrouver le monde, mais pour contrôler le train.

Le tragique du récit est contenu tout entier dans cette brève scène. Les insurgés ne savent pas encore que le train lui-même est la catastrophe dont il faut se libérer, et que le mal qui leur est fait à l’arrière n’épuise pas les perversions dont la machine est capable. Toujours est-il que les deux lignes possibles de la rébellion se révèlent dans la lumière froide du wagon : aller vers l’avant, aller sur le côté. Atteindre le Moteur Sacré, ou descendre du train. Vous n’avez pas peur de mettre les pieds dans le plat, et une heure plus tard, l’alternative prendra la forme suivante : la grande porte du pouvoir, qui barre l’entrée de la locomotive ; la petite porte anodine, sur le côté, qui redonne accès au monde. Que les deux portes soient côte à côte n’est pas la moins géniale de vos trouvailles. Bien que les tail-enders soient traversés par un désir contradictoire pour l’une et l’autre possibilités, ils incarnent de manière dominante la première voie, la ligne majeure de la révolution. C’est aux deux étranges prisonniers coréens qu’il revient de donner corps à la deuxième voie, la ligne mineure, celle de ceux qui n’ont pas oublié le monde.

Il est vain de reprocher aux insurgés de l’arrière du train de ne pas réellement songer à un monde dont ils ont été, plus que quiconque, privés. Entassés sans fenêtres, condamnés à manger jour après jour la même infecte nourriture, soumis à la brutalité policière la plus arbitraire, ils ne peuvent penser qu’à aller vers l’avant. Leur position dans le train les prédestine à faire le choix majeur de la prise de pouvoir, à reproduire une nouvelle fois la hiérarchie dont ils sont les pires victimes, car loin d’en être le résidu négatif, ils en sont en réalité, la pièce clé. Pourquoi, en effet, garder en vie les habitants de l’arrière du train ? Seuls quelques uns d’entre eux, et surtout les enfants, finissent par réellement travailler, esclaves du Moteur Sacré, remplaçant les pièces défectueuses avant de devenir trop grands, et inutiles. La plupart d’entre eux ne sont même pas des prolétaires, aucune activité n’étant exigée d’eux. Ils sont purement surnuméraires. Ils ne sont là que pour souffrir. Mais leur souffrance, leur vie de souffrance intégrale, de faim et de promiscuité, de cannibalisme et d’exécutions publiques, secrètement connue de tous les habitants du train, n’est pas vaine. Les surnuméraires existent pour rendre supportable la vie des autres, par la cruauté sans mesure de leur existence, qui donne au cauchemar luxueux de l’avant du train des airs de privilège. La pure négativité qui émane de ces corps désœuvrés, policés, mal nourris, sans mémoire ni histoire, n’est pas ce qui finira par renverser le système ; au contraire, elle en justifie les aspects les plus violents, les plus policiers ; elle le nourrit, car il se nourrit de mort. Leur condition ne signe pas une contradiction fondamentale du système, mais son parfait repli sur lui-même. Leur position extrême, à l’arrière du train, est la position qui attache tous les autres habitants du train à leur position, à leur wagon, à leur fonction. Elle est le sous-sol spécial de l’enfer qui permet à ce dernier de se donner comme un paradis. Elle est la glu du corps social.

Vous mettez le doigt sur la tragédie du marxisme : le lumpen-proletariat le plus misérable n’est pas la seule classe capable de faire éclater la société de classe, de nous libérer de nos propres wagons, mais bien au contraire la classe qui enchaîne chacun à sa propre classe, avec un soupir de soulagement. « Check your privileges ». Et si un tel prolétariat est voué à se perpétuer, ce n’est pas tant pour des raisons économiques ou scientifiques, ce n’est pas parce que le « capital » est fondamentalement producteur « d’inégalités ». C’est pour des raisons morales. Il faut que quelque part, quelqu’un souffre plus. Il faut cela pour que, dans tout le reste du train, on n’ait finalement pas vraiment de raisons de se révolter – ou alors, celles-ci sont bien trop futiles pour être prises au sérieux. A partir de là, ce que votre œuvre place au principe de sa tragédie, c’est que le désir qui pousse les tail-enders vers l’avant du train est si pauvre, si élémentaire, si détaché du monde dont on les a privé, qu’il ne peut à lui-seul défaire l’agencement ordonné du train. Le piège est tout prêt, déjà tendu derrière la grande porte du pouvoir, pour que ce cri du ventre se convertisse en rêve de contrôle. Car s’il agit de simplement survivre, le train sera toujours la meilleure option.

Mais malgré tout, les tail-enders surprennent leur propre destin. Ils libèrent ces deux prisonniers coréens, un père et sa fille, qui ne viennent pas de l’arrière du train. Le père est l’ingénieur qui a construit le système de sécurité qui régule les portes du train, sa fille une junkie désœuvrée ; on ne sait jamais vraiment pourquoi ils se retrouvent en prison, mais une fois libérés, ils font alliance avec les tail-enders, et leur ouvrent les portes, wagon après wagon. Ils incarnent une autre figure révolutionnaire ; non pas le prolétariat en armes, mais les traîtres à leur classe. Junkies, hackers, médiums (la fille voit derrière les portes), ils connaissent l’avant du train pour y avoir vécu, et le connaissent pour ce qu’il est – un enfer dont il faudra faire exploser la porte. Ils font attention aux signes, à la texture de la neige, aux indices du retour de la vie animale, guettent la lente fonte des glaces, le moment où le monde sera à nouveau habitable.

Vous savez, beaucoup de gens ont négligé la présence de ces deux personnages, et ri de la grossièreté des insurgés « américains » de l’arrière du train, des ficelles très visibles de l’intrigue – des moments héroïques de sacrifice, jusqu’au retournement-final-que-tout-le-monde-voit-venir. Nous ne pensons pas que cette grossièreté soit une erreur ou une concession de votre part. Vous faites vous même ironiquement dire à un de vos personnages que la révolution menée par Curtis est « un véritable blockbuster, avec une intrigue diablement imprévisible ». Vous savez ce que vous faites. Vous prenez le parti de vos compatriotes, vous tournez en dérision la ligne majeure : vous suivriez l’autre ligne, de celle qui veille à retrouver le monde, qui fuit les positions de pouvoir et les retournements dialectiques. Et certes, ces deux personnages coréens font-ils apparaître comme un peu lourdaud le reste du casting américain, qui n’a qu’un mot à la bouche : forward. Mais derrière l’évident pied de nez aux codes du cinéma hollywoodien, il nous reste la mise en mouvement de ces deux possibilités. Surtout, vous en saisissez l’alliance nécessaire, comme l’affrontement possible. La petite porte et la grande porte sont côté à côte. Sans les deux coréens, les insurgés n’arriveraient pas au seuil du Moteur Sacré. Sans les insurgés, les prisonniers resteraient en prison, où ils croupissent dans l’attente depuis des années – sans même parler de la quantité de fascistes à dessouder sur le chemin. Sans la puissance et l’ingéniosité des tail-enders, le monde perdu reste perdu. De façon certes relativement simplifiée, puisqu’il s’agit de personnages de conceptuels, vous peignez l’hétérogénéité fondamentale de notre parti.

II

Une fois l’alliance révolutionnaire scellée, cette étrange force bicéphale entreprend une singulière traversée du monde social, de la queue à la locomotive. Snowpiercer nous parle alors de nos ennemis – de l’empire, plus que du capital. Prisons, boucheries, usines, salles de classes, boites de nuit, cabinets médicaux, salons de coiffure, piscines, bars et sushi-bars, buffets, saunas, serres … Le train a pour nous une apparence familière. Wagons après wagons s’y juxtaposent des existences aux formes différentes, chacune reposant sagement dans son compartiment, feignant une ignorance réciproque. Les vieux riches vous regardent avec méfiance. Les jeunes riches vous regardent avec mépris. Un même chantage à la catastrophe se répète jusqu’à a la saturation, de la bouche des officiels de la répression à celle d’un corps enseignant à l’aise avec la propagande infantile. Les plus oisifs des citoyens-teuffeurs se découvrent une fibre fasciste et milicienne. Les exterminateurs parlent français, et la répression brille par l’excellence de sa mise en scène – autant que par l’endurance de son nihilisme. Le train est animé par le même désir sénile d’éternité – d’éternité plutôt que d’histoire –, c’est à dire de reproduction de soi. Immense machine à se répliquer, dont le décor luxueux ne cherche même plus à masquer la violence sous-jacente. Cocon artificiel lancé à toute allure autour d’une planète inhabitable, comme une liane parasite autour d’un tronc, fuyant la dévastation qu’il porte en lui-même, dans une quête sans fin pour se survivre. Dans les mots même du conducteur, on y gouverne en maintenant « un niveau satisfaisant d’anxiété, de peur, de chaos et d’horreur ». On y vit mieux armé d’une solide dose de folie. On y fait comme chez nous un joyeux compte à rebours à l’approche de la nouvelle année.

L’intérêt du film n’est pas tant de condenser sous une forme linéaire les diverses facettes de la tristesse contemporaine que d’en faire une généalogie intéressante, et peu conventionnelle. Cette misère impériale que nous connaissons bien, vous en suggérez les filiations par des images complexes – l’aquarium, et surtout le Moteur Sacré. L’empire est d’abord cybernétique. Il se gère, subtilement, comme on gère un écosystème fermé sur lui-même. Lorsque nos héros passent sous un aquarium, la métaphore devient explicite. La population doit être soigneusement contrôlée pour maintenir un équilibre entre les différentes espèces de poissons, entre les différentes classes. Le nombre, le décompte et la mesure sont les principes directeurs du gouvernement.

Cet aspect est symbolisé par la sinistre administratrice vêtue de jaune, qui mesure tout ce qu’elle peut, pour trouver à chaque chose une place dans la machine. Au début du film, elle prend les mesures des enfants qui serviront à remplacer les pièces défectueuses ; à la fin, nez à nez avec la bombe artisanale qui détruira le train, elle dégaine son mètre plutôt que l’éteindre ou la désamorcer. Qui sait, peut-être que cette négativité si pure, si univoque, peut elle aussi être réintégrée quelque part, par la mesure, par l’art de la gestion. L’ensemble de l’infrastructure du train est un circuit fermé où les précieuses ressources rares (l’eau, l’énergie, la nourriture) sont réinjectées en permanence, savamment réparties entre les wagons pour produire là où c’est nécessaire un confort factice ou une misère sans raison – accompagnées, dans les deux cas, d’un sentiment constant d’inquiétude face à la cruauté de la nature et l’entropie qui menace. Il s’agit d’entretenir un îlot de civilisation pris dans la mort universelle. De gouverner après la fin du monde. De se repaître de la fin de l’histoire. La mémoire se perd. Les insurgés ne savent même plus depuis combien de temps ils sont à bord du train. Même la violence révolutionnaire devient une affaire de feedback : une mortalité un peu trop élevé à l’avant du train entraînera par rétroaction une réduction compensatoire de la population à l’arrière. Retarder l’implosion imminente en branchant la négativité sur le renouvellement du système. Et la vie se répète.

Ces aspects sautent aux yeux. Mais à ceux-ci, vous superposez une forme plus ancienne de pouvoir, l’empire médiéval chrétien, vaincu en Europe par l’émergence des Etats modernes et du capitalisme, et qui a fait retour, dans sa version cybernétique-paranoïaque, quand ceux-ci ont entamé leur décomposition. L’empire chrétien repose sur l’idée simple selon laquelle toute lumière et tout pouvoir viennent de Dieu. Il répand son influx du ciel vers la terre, dans le mouvement même où il crée le monde. Mais le péché dont nos sphères d’existence sont porteuses par nature menace toujours la diffusion de cette vie divine.

La solution, c’est la hiérarchie. L’empire n’est qu’un édifice politique visant à répartir au mieux cet influx donné de toute façon par la cause première de toutes choses. L’étagement politique des créatures qu’il propose – de Dieu aux anges, des anges au pape, du pape aux cardinaux, de là à tout le clergé, du clergé à toute la société via l’administration des sacrements – n’est là que pour assurer une circulation sans interruption de la lumière divine, qui est vie, connaissance, et salut. Sans cela, le monde ne serait pas uniformément et continûment irrigué par les bienfaits de Dieu, Sa bonté risquant toujours de se perdre et de se disperser dans les méandres du monde. L’ordre des choses comme le gouvernement du monde sont un travail de voirie. Le pouvoir, la lumière, la parole, l’énergie, la bonté, l’amour, la sagesse, la connaissance ; toutes ces choses issues de Dieu doivent être agencées dans leur écoulement vertical de manière à maximiser la perfection de la création, à embellir ce qu’Il a déjà fait.

La hiérarchie n’est donc pas là pour diviser la société. Elle est un opérateur de continuité. Elle garantit, parce qu’elle ordonne le monde, que ce dernier s’ouvre sans obstacle à la circulation universelle. Et vis à vis de cette circulation, tous sont serviteurs, car tous sont créatures. Du premier des anges au dernier des paysans, tous accomplissent la même opération : recevoir l’illumination divine et la transmettre, suivant la règle hiérarchique. La différence qui existe entre les positions inférieures ou supérieures n’est porteuse d’aucun contenu : ce qui compte, c’est que chacun ait une position. Ce qui importe, c’est que le monde soit édifié autour d’un axe auquel personne n’échappe. La différence entre les rangs ne sert qu’à attacher chacun à l’axe vertical, au grand déversoir du Bien et du Vrai. A partir de là, la métaphore corporelle n’est jamais loin. De la tête christique aux pieds plébéiens, un seul et même corps, un seul et même circuit, une seule et même humanité. Qu’il y ait différents membres ne change rien à l’exigence impériale fondamentale : surtout, qu’il n’y ait qu’un seul corps. La fragmentation en est la garantie première.

Deux éléments trahissent ce substrat théologique au sein du Snowpiercer : la hiérarchie rigide qui ordonne les wagons, et le Moteur Sacré. Les positions sont « préordonnées » par le ticket acheté à bord du train, comme étaient prédestinées les existences quand Dieu régentait le monde. La salle des machines elle-même a de quoi surprendre : non pas un amas de câbles et d’engrenages, mais un simple salon, avec à son extrémité rien de moins que le Premier Principe, circulaire, éternel, silencieux, tournant lentement sur lui-même, dispensant incidemment et indifféremment mouvement, vie et énergie. « The Sacred Engine » est comme la concrétisation du premier moteur immobile aristotélicien. Dieu cinétique, cause première de tout mouvement centré sur lui-même, se pensant lui-même, absorbé dans sa propre contemplation. Son centre est vide, son pouvoir n’est rien de politique, et face à sa neutre éternité Curtis ne peut que s’effondrer.

Comme le dit Mason, porte-parole du conducteur du train, « All things flow from the Sacred Engine ». L’eau coule. Le courant passe. La chaleur et le mouvement se transmettent. Et cet ordre qui est la véritable barrière contre la mort glacée est transmis, de wagon en wagon, par le souci que chacun a de rester à sa place. « All things in their place. So it is ».C’est cela, le sens de la « trahison » de Gilliam, envoyé du conducteur à l’arrière de train qui fomente des insurrections pour donner un prétexte à la réduction de la population. Comme au 13e siècle, les pieds et la tête sont solidaires. Ils travaillent ensemble. Et si Wilford, le conducteur du train, est si désireux de céder sa place à Curtis, ancien cannibale de l’arrière du train, c’est parce qu’au fond, peu importe la nature de celui qui dirige, seule la fonction est importante. Tout le monde est serviteur, même le plus haut des maîtres ; et le plus bas des serviteurs est le meilleur candidat pour devenir le plus haut des maîtres – il n’oubliera jamais son humilité.

Face à Dieu, nous sommes tous fondamentalement égaux dans notre servitude, et inventons une inégalité factice pour mieux l’assumer. De la même manière, face à la placide rotation du Moteur Sacré, nous ne sommes tous que des agents de maintenance, des relais du pouvoir neutre de la machine. Celle-ci est silencieuse, ne demande rien, ne répond jamais. Lorsque Mason appelle le conducteur pour qu’il s’adresse aux tail-enders, nous n’entendons que le bruit blanc d’une radio où personne ne s’exprime. Lorsque nous entrons dans le cœur de la machine, nous ne voyons qu’un cercle vide. C’est cette désespérante soumission à la neutralité que vient faire oublier la souffrance extrême des tail-enders. C’est la tristesse qu’il y a à vivre immobile dans un train qui ne s’arrête jamais qu’il faut à tout prix conjurer, par le spectacle, la guerre de classe ou la répression. Toutes les divisions, toutes les contradictions, toutes les tensions, toute la négativité sont, au final et à dessein, recyclées en continuité, unité, universalité. C’est cela, l’opération impériale fondamentale. Elle s’accomplissait hier par les hiérarchies célestes et ecclésiastiques, aujourd’hui par la mesure, la surveillance et la rétroaction.

La superposition de ces deux empires forme la structure symbolique paradoxale du train : un gouvernement du monde devenu infrastructurel, un désir d’éternité satisfait par la technologie. Une hiérarchie devenue horizontale. Le Snowpiercer est à l’Empire ce que le Léviathan est à l’Etat - sa récapitulation.

Que dire, dès lors, de la fin de votre film ? Pour nous, elle a la beauté de ce qui est simple, sans compromis. Mais, vous devez le savoir, beaucoup en rient. Certains parce qu’ils sont trop blasés, d’autres, trop civilisés. Tous parce que c’est plus facile. Il faut dire que le retour au monde, ça n’a pas l’air évident. C’est dur de regarder ça en face. Les animaux y arrivent bien, mais quand même, ils ont de la chance. Ils n’ont pas tellement d’efforts à faire. Pour eux, l’animalité est donnée. Nous, nous sommes les seuls animaux qui ont à apprendre leur propre animalité. C’est la seule différence entre eux et nous. Vous n’avez pas l’air d’en savoir plus que nous sur la manière dont se fera cet apprentissage – mais qui peut vous en vouloir ? Vous en dites déjà beaucoup. Tout vaut mieux que le train.

Sincèrement vôtre,
Des amis passagers

PS : Étant donné que seule la destruction finale semble apporter un semblant d’espoir à l’humanité, le sabotage de train serait-il selon vous l’acte révolutionnaire par excellence ?

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