Clins d’œil complices, pouces levés, confessions faites sur l’absurdité de leur travail et leur mépris à l’égard de l’institution qui les emploie, la diffusion de Seditium, ce « nouvel élément qui agite la recherche », aura délié des langues sur la Presqu’Île Scientifique grenobloise.
Nombre de chercheurs et d’ingénieurs souffrent de ce mal diffus qu’on appelle la perte de sens et de ce tiraillement consécutif qu’on nomme la dissonance cognitive. Entrés dans le monde de la recherche avec la promesse de répondre aux grands enjeux de société, la réalité a souvent été une longue série de désillusions. De la conception d’implants électroniques pour mesurer le stress des cochons – et pouvoir optimiser leur concentration dans les élevages – aux recherches qui servent à perfectionner des armes, en passant par celles pour développer la 5G ou l’IA [2], il ont été confronté au fait que la Science est structurellement asservie aux intérêts privés et militaires. CEA, CNRS, INRIA et autres mastodontes de la recherche publique ne sont que le premier maillon d’une chaîne de « valorisation » d’un système capitaliste et industriel ravageur.
Elle est bien loin l’époque où l’on pensait que les innovations scientifiques amélioraient la vie, que les gains de productivité profiteraient à tous et où l’on associait progrès technique et progrès social. Cette croyance est aujourd’hui largement mise à mal par les faits. L’automatisation profite en premier lieu aux patrons et aux actionnaires. Le raffinement des équipements militaires augmente l’intensité des conflits. L’optimisation des technologies conduit à l’effet rebond. Le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité sont des conséquences directes des sauts technologiques commencés au début du XIXe siècle dans les laboratoires : chimie, nucléaire, électronique… Et les solutions techniques promettant d’y répondre n’ont en rien diminué la consommation de ressources et d’énergies fossiles. À l’instar de la « transition électrique et numérique », des énergies alternatives (solaire, hydrogène, éolien…) et des nouvelles technologies, IA en tête, c’est avant tout de nouveaux marchés, de nouvelles nuisances et de gigantesques profits qui ont été générés.
Bercés par le mythe du progrès, certains imaginent encore pouvoir compenser ces dégâts par des recherches plus poussées et par le développement de solutions techniques plus « performantes », plus « résilientes ». Mais il n’y a pas de solution technique à une question politique. Le problème n’est pas tant le combustible qui alimente la Machine que la logique-même qui l’anime : la quête illimitée de croissance économique, de pouvoir, de puissance et de richesses ; l’objectivation de tous les êtres et la domination de la nature qu’elle induit. Répondre de façon conséquente à la crise écologique, s’opposer au fascisme et au militarisme, implique de refuser de perpétrer l’idéologie qui les a générés. C’est prendre acte du fait que la technoscience et ses institutions ne font pas partie de la solution mais qu’elles sont au cœur du problème.
Cesser d’être un cerveau servile : quelques pistes pour enrayer la Machine
Pris entre tenailles entre l’industriel et le militaire, le chercheur joue le rôle du cerveau servile au service d’un projet politique qui génère guerres, ravages sociaux et catastrophes environnementales. Que faire alors lorsque l’on réalise que notre activité professionnelle contribue à l’état désolant du monde ? Quand les projets pour lesquels nous dédions notre temps, notre créativité et notre intelligence vont à l’encontre du bien commun ? Beaucoup avancent que déserter est un remède à la dissonance : on part faire une formation en charpente, acheter un lopin de terre, vivre en collectif… Cela fait du bien de tout plaquer, c’est même assez accessible quand on a un peu d’argent, du réseau et un bon bagage culturel. Mais cela va-t-il ralentir le grignotage du monde par la machine à broyer ? Entre rester dans l’institution pour y faire ce que l’on nous demande et partir à tout jamais sans l’avoir minimement secoué, il existe une autre voie plus sinueuse que l’on pourrait l’appeler « la ligne de crête ».
Naviguer sur la ligne de crête, c’est agir directement à l’intérieur des institutions qui participent au désastre mondialisé pour que les choses changent. C’est identifier les savoirs, les privilèges et les possibilités que l’on a quand justement on travaille au cœur du réacteur. C’est prendre acte de tous ces avantages et de la riche palette d’actions qu’ils permettent. C’est une position délicate à tenir, où il faut en permanence réévaluer nos choix et nos actes : est-ce que ce que je fais va dans le sens d’une déstabilisation, fût-elle minime, d’un projet, d’un labo, d’une structure et de son idéologie ?
Car ce que l’institution n’aime pas, c’est qu’en son sein des personnes s’organisent et qu’un rapport de force naisse et conteste sa légitimité. Que se passe-t-il quand l’on cesse de jouer le rôle que l’on attend de nous ? On le sait, pour fonctionner, une institution a besoin de la coopération de tous ses membres, de leur servitude volontaire. Il ne suffit pas de d’être présent un certain nombre d’heures, il faut s’impliquer, collaborer, faire preuve initiative, d’esprit d’équipe. La réussite d’un projet demande la participation morale à l’institution ou à l’équipe de recherche. Si l’on cesse de jouer le rôle qui est attendu de nous, cela peut changer la donne. Il ne s’agit pas de trainer la patte par flemme personnelle – nombreux le font déjà. Il s’agit de cesser d’y croire, de militer pour que les autres aussi cessent d’y croire, et de poser dans ce but des gestes. L’institution se fragilise d’autant plus lorsque, depuis l’intérieur, des personnes se mobilisent. Petit à petit, la défiance et la méfiance s’installent, le statut quo est mis à mal, les autres commencent à douter, et la sédition, contagieuse, peut se propager : un rapport de force se construit et la contestation peut sortir des labos.
S’y mettre dès maintenant !
Invités à rejoindre l’équipe de Seditium le jeudi 7 mai, quelques dizaines de chercheurs, ingénieurs, travailleurs de la tech et étudiants grenoblois se sont d’ores et déjà organisés pour lancer les prochains assauts de « l’agitation ».
Et vous ? Si vous souhaitez vous emparer de l’objet Seditium pour participer à vos dynamiques locales, c’est possible. Nous en tenons un stock à votre disposition, que nous pouvons vous envoyer gratuitement. Vous pourrez alors vous en servir pour une distribution dans ou devant un labo, une boîte de la tech, une école d’ingénieurs, ou tout lieu où sa présence provoquerait de l’agitation ou des rencontres. Plus que jamais, séditionnez avec nous !
Si vous souhaitez recevoir des exemplaires du journal ou prendre contact, écrivez directement à : seditium@riseup .net.
Et sinon, le journal est trouvable en librairies.





