SPINOZA ET LE BATTLE-DRESS

En réponse à l’article d’Ivan Segré, « Israël : l’impossible boycott », paru le 9 novembre 2016.

paru dans lundimatin#82, le 21 novembre 2016

Nous publiions, dans notre numéro 80, un article d’Ivan Segré (« Israël : l’impossible boycott ») qui a provoqué cette réponse de Patrick Chailonick.

Lecteur assidu d’Ivan Segré, nous avons apprécié son œuvre exigeante, admiratif à la fois de la rigueur de ses démonstrations et de la liberté de son propos. Son refus de la concession l’exposait singulièrement à la vindicte aveugle des « réactionnaires » que démasquaient ses écrits et nous avons, plus d’une fois, estimé à sa juste valeur le courage d’une pensée qui répondait si bien au conseil épistémologique donné jadis par J.P. Sartre de « mesurer la vérité d’une idée au déplaisir qu’elle provoque chez soi ».

La récente parution du texte intitulé « Israël, l’impossible boycott » nous a considérablement surpris. Nous ne contestons évidemment pas à Ivan Segré le droit de s’opposer à cette mesure, ni d’en discuter les causes. Ce sont l’abandon de sa rigueur conceptuelle, la légereté de l’argumentaire, voire les procédés de disqualification de la pensée adverse qui justifient notre déception. Essayons de nous expliquer :

INTROUVABLE PRINCIPE

Ivan Ségré distingue une question de principe et l’analyse d’un corpus pour faire valoir ses objections.

Le principe concerne la question de la cohérence de l’application du boycott. Segré ne conteste pas les violations du droit dont se rend régulièrement coupable l’état d’Israël, ni le sort peu enviable fait aux Palestiniens dans les territoires occupés mais subordonne la légitimité d’un boycott à son extension à « tous les appareils d’état qui violent les lois institutionnelles...sous peine d’incohérence ».

Résumons : ce n’est pas le boycott de l’état d’Israël qui est injuste mais le fait de choisir cet état à l’exclusion de tous les autres qui malmènent les droits de l’homme. Si ce boycott est maintenu, seul contre tous en quelque sorte, alors il s’agit « d’anti-judaïsme » qui souhaiterait s’habiller de légitimité ». « l’argumentaire universel est légitime, l’argumentaire réactionnaire est obnubilé par la question juive »

Donc seuls sont légitimes à boycotter l’état d’Israël les Palestiniens, car « considérer que l’état d’Israël se singularise est le fait d’un esprit sous influence ».

Segré ne nous avait pas accoutumé aux sophismes, ni aux sillogismes complotistes. Ainsi, selon lui, si l’état d’Israël est continument condamné pour ses violations des résolutions des Nations Unies, les USA, les monarchies du golfe, la Mecque… ont fait bien pis impunément. Sans boycott concomittent de tous ces états, le seul boycott de l’état d’Israël révèle l’anti-judaïsme de ses partisans et leur esprit sous-influence.

Signalons à I. Segré que nous ne sommes pas opposés au boycott des états précités même si celui des USA, financeurs généreux de l’état d’Israël (New -York étant, selon A. Adler,« la véritable capitale du monde juif ») nous paraît difficile à mettre en place. Précisons lui aussi qu’il existe des citoyens dont l’indignation n’est pas géopolitiquement sélective, attachés donc à l’idée universelle de la liberté, et qui s’efforcent donc à ne pas faire « commerce », à leur modeste niveau, avec les états-voyous.

DES DROITS À RELATIVITÉ RESTREINTE

Faisons lui remarquer son usage cocasse de la notion d’universel -tous libres en même temps, sinon personne ou action sous influence- et objectons qu’à l’aune de ce grand marché de l’indignation universelle, aucune action d’émancipation n’est possible. Imagine t-on Che Guevarra remettre à plus tard le renversement de Battista au prétexte que ses co-citoyens argentins ( par exemple) sont, alors, sous la botte ? À l’aune de cette fédération internationale de l’homologation des violations des droits de l’homme et de son impérative réponse spontanéiste, jamais, en effet, n’aurait-eu lieu le boycott de l’Afrique du Sud dont Segré reconnaît l’efficacité dans la lutte contre l’apartheid tout en refusant toute analogie avec Israël où les « citoyens arabes sont en droit l’égal des juifs israéliens, ce qui permet de conclure que l’état d’Israël n’est pas raciste. ( c’est l’analyse du corpus) Sur cette égalité de droit, nous renvoyons Segré à l’analyse de K. Marx des grandes valeurs « formelles » et lui laissons volontiers sa pesée épicière comparative des « autochtones » sans droits autres que celui de périr sous les bombes israéliennes « très en deça des normes anglaises, irakiennes ou américaines ». « Rien de substantiel, en effet, ne distingue le traitement des populations autochtones de Cisjordanie de celui des travailleurs étrangers au Qatar », désintéressons nous donc équitablement des uns et des autres, faute de quoi, nous serons anti-judaïstes sous influence. La lutte pour la liberté sera universelle, concommittente ou ne sera pas.

Ivan Segré, après avoir discrédité des esprits « progressistes voire communistes » rencontrés sans doute au café du commerce équitable, engage à l’intention d’Omar Barghouti, co-fondateur du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS),un long monologue avec comptabilité morbide et arguties multiples. On peut ne pas partager toutes les analyses de Barghouti, curieusement dépeint par Segré comme « obnubilé par la question palestinienne », il est toutefois utile de préciser qu’il a été l’objet de « menace d’élimination civile ciblée » de la part de Yisraël Katz, ministre israélien du renseignement, faits confirmés par Amnesty International qui a demandé que cessent les intimidations et les menaces à son endroit. Curieuses méthodes d’un état qualifié par Segré de « seule démocratie du Moyen-Orient », sans doute s’agit-il là d’une valeur « en droit ». Mais dénoncer ces pratiques relève de l’incohérence, voire de l’anti-judaïsme si l’on ne stigmatise pas en même temps toutes les violations des libertés partout dans le monde. Question de méthode aurait déduit J.P. Sartre, moins sourcilleux dans ses combats.

Noam Chomsky, soutient Segré, a fait des travaux prouvant son « esprit libre et inventif » tout en étant financé par l’US Army, preuve, s’il en est, que l’appartenance institutionnelle est une donnée contingente. Le financement de l’état d’Israël par les USA (38 milliards de dollars sur 10 ans pour la seule aide militaire) atteste t-il de l’ « esprit savant et libre » régnant sur les territoires occupés ?

Sans doute existe t-il, chez les partisans du boycott, des personnes souhaitant la disparition de l’état d’Israël. Est-il, pour autant, réaliste, d’exiger de chacun des militants de cette action, qu’il s’engage personnellement sur son intention « rigoureuse et progressiste » de maintenir la « seule démocratie du Moyen-Orient » ? N’est-il pas concevable de critiquer l’état d’Israël sans être accusé de souhaiter sa disparition ? L’étymologie arabe du mot amalgame justifie t-elle d’entretenir cette indigne confusion que Segré a éloquemment combattue dans ses ouvrages ?

Aucune alliance possible avec qui se refuse à être clair et distinct sur les finalités d’un boycott proclame le logicien de l’indignation synchronisée « sinon on court le risque de voir se reproduire les exactions de l’appareil algérien depuis l’indépendance...son insouciance criminelle...sans parler du Moyen-orient moderne arabo-perse,...des persécutions...du chaos ». La liberté, finalement, est un bien trop précieux et fragile pour l’abandonner aux « autochtones », chacun chez soi et les Palestiniens nulle part en attendant le grand boycott universel dûment contresigné par chacun de ses partisans. On peut avoir lu Franz Fanon et garder la nostalgie des missionnaires. Dans la grande nuit noire de la pensée, nul ne sait qui gardera les vaches grises du père Hegel mais l’on craint que ne subsistent des miradors.

Ivan Segré a raison : prôner le boycott et soutenir le PSG est incohérent, quels que soient, par ailleurs, les mécanismes d’aliénation par lesquels le Spectacle impose sa domination. Métaphore pour métaphore, peut-on lui objecter que son texte, dont l’intitulé dit assez le message, en mettant l’État d’Israël définitivement hors-jeu de toute action offensive et pacifique contre lui, joue singulièrement contre son camp, ou, ce qui, jusqu’ici, croyait-on, en tenait lieu : une solution pacifique au conflit opposant l’État d’Israël aux Palestiniens ?

L’idée qu’un texte est définitif relève de la religion ou de la fatigue affirmait Borges. Souhaitons donc à Ivan Segré de se débarrasser du battle-dress qu’il a cru bon revêtir, emprunté, on le craint, à la panoplie de BHL ou de Finkielkraut, et de se parer à nouveau du manteau de Spinoza qui, bien que troué, nous paraît de meilleure facture.

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