SOUTENEZ LA DEVIATION

LIBERONS LES PARPAINGS

paru dans lundimatin#160, le 13 octobre 2018

Chère rédaction de Lundimatin,

Je t’invite à prêter attention à ce beau projet en diffusant gracieusement leur campagne de financement participatif et en relayant les soirées de soutien organisées à la Générale les 13 et 14 Octobre.
Comme tu sais, c’est un paradoxe de cette époque, qu’il faille de l’argent pour se doter des moyens de s’affranchir de l’argent. La Déviation, sorte de Thélème Estaquéenne, est une ancienne cimenterie qu’un collectif d’artistes s’évertue depuis 3 ans à restituer à l’usage commun. Ils ont équipé plus de 1200m2 d’espaces pour les arts vivants, la musique et les arts plastiques, dans lesquels sont accueillies des résidences artistiques sur le principe du libre don. Ils ont désormais l’ambition louable de pérenniser ce lieu de création et de recherche indépendant en l’arrachant à la circulation marchande. Autrement dit : remplir la forme de la propriété d’un contenu qui la sabote. Alors que nous manquons cruellement d’hétérotopies, de lieux où notre désir de l’autre soit tangible, l’achat de la déviation et son retrait du marché immobilier est une promesse offerte en partage, et ce qui n’est pas rien, transmissible. Contre le profilage du sensible et le façonnage esthétique. Pour que fleurissent des formes inédites, que des chemins buissonniers, qui ne savent pas encore où ils mènent, puissent être empruntés.
Je te serai infiniment reconnaissante de propager leur élan.
Ta fidèle lectrice,

Sheherazade

PS : Et pour te donner un autre aspect du lieu, voici ci joint le journal de bord que j’ai tenu lors d’une résidence que j’ai faite il y a un an là bas. Je suis moi même usagère de la Déviation, mais je n’en fais pas partie. J’ai été invitée à une résidence d’écriture , et cela a été très précieux. Ce texte a été publié dans la revue émergée de la Déviation : Incartades.

PPS : Et si la beauté pouvait sauver le monde.

L’appel, donc :

La Déviation est un lieu de vie et de recherche artistique implanté au nord de Marseille qu’un collectif d’artistes s’évertue depuis 3 ans à restituer à l’usage commun. L’association En devenir qui fait vivre la Déviation a équipé l’ancienne cimenterie de plus de 1200m2 d’espaces pour les arts vivants, la musique et les arts plastiques au sein desquels sont accueillies des résidences sur le principe du libre don.

Elle se lance aujourd’hui dans une nouvelle aventure : pérenniser ce lieu de création et de recherche indépendant en rachetant le lieu pour l’arracher définitivement au marché immobilier. Louable ambition ! Remplir la forme extérieure de la propriété d’un contenu qui la sabote dans son usage.

Alors que nous manquons cruellement d’hétérotopies, de lieux où notre désir de l’autre soit tangible, l’achat de la Déviation et son retrait du marché immobilier est une promesse offerte en partage, et ce qui n’est pas rien, transmissible. Pour que fleurissent des formes sensibles inédites, que des chemins buissonniers, qui ne savent pas encore où ils mènent, puissent être empruntés.

Après six mois de campagne active à Marseille et grâce au soutien de différents lieux solidaires, 55 000 euros ont été collecté sur les 150 000 nécessaires à la contraction d’un prêt, nous relançons une campagne de financement jusqu’à fin Octobre. Nous vous invitons à faire un geste, pour une nouvelle Thélème Estaquéenne ! Fais ce que voudras !

https://www.zeste.coop/fr/decouvrez-les-projets/detail/liberons-les-parpaings/

Journal de bord

Résidence de poésie

23 - 28 Octobre 2017

À la Déviation

23 Octobre 2017

Un cartel de poètes écartelé. Entre nos présences en crise. Habiter l’écart. Sans avoir peur de l’écho. Il y en beaucoup ici. D’écho en écho, nous chanterons notre vie en canon. J’écoute la petite musique de ce lieu. Elle m’appelle. J’ai toujours fui. L’éternelle ironie de la communauté. Ici on dit : tentatives de fugue. Une fuite qui ne ment pas. Depuis combien de temps, suis-je partie ? J’arrive de Thébaïde, non réconciliée avec le désert, j’ai grand soif.

Je veux boire à la source. Est-ce que ça se voit que je sors de prison ? 7 ans. Un cycle entier esclave de mon désir, prisonnière du désert. Pour avoir fait entrer du sable dans l’oasis. Pour y avoir cherché refuge. Ma soeur m’a prise par la main et m’a conduite ici. Gratitude. Elle a démasqué ma fausse modestie, mon orgueil blessé. Je vais lire mon poème de captive. Je découvre mon nouveau régime de corps. Je dois tout apprendre à nouveaux frais. Même à partager un repas. Je romps le jeûne. Je trempe mes lèvres dans le bouillon de roses que l’on me tends. Quelqu’un a enlevé les épines. Il y a de l’amour qui circule.

24 Octobre 2017

Ici difficile d’oublier la poussière que nous sommes. Tant mieux. Il vaut mieux l’assumer pour ne pas la mordre. Dans ce cirque de calcaire, on n’occulte pas le calvaire du monde, ni le risque constant qu’il faut prendre pour le transformer et l’aimer. Dans les cendres, la beauté dépossède. La communauté n’est pas celle de ceux qui sont là. Où est passée cette opacité que je cultivais, que je chérissais tant et dans laquelle en fait je cachais ma nuit dans l’ombre collective de notre inconscience. C’est la première fois, dans un lieu collectif, que ne me saute immédiatement à la figure cette passion du dysfonctionnement que j’ai connu, avec son règne terrible de l’implicite et cette ostentation dégoûtante de sa bonne conscience, celle d’être du bon côté. Je cherche la pierre angulaire de ce lieu qui me semble si bien tenir. La Déviation est une ancienne fabrique d’un ciment révolutionnaire. Ce doit être ça. Le ciment c’est solide. C’est du désert battu. Si on s’empare des moyens de production de ce qui nous lie, le désir résiste. Et cette résistance éveille toutes les forces de l’homme. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont jetés contre cette maison : elle n’est point tombée, parce qu’elle était fondée sur le roc. Matthieu 7 : 21-27

25 Octobre 2017

Foucault s’est intéressé aux différentes formes d’hétérotopies : huttes sacrées, de menstrues, d’initiation sexuelle et magique, mais aussi service militaire, voyage de noce et hétérotopies de déviation : cliniques, prison, cimetière, bibliothèques, musées etc Autant de lieux où notre désir de l’autre est tangible. Nous en manquons cruellement. C’est pourquoi ici on essaie de soustraire, d’arracher cet espace à la circulation marchande pour qu’y circulent des formes de vie, ailleurs menacées. Réveil au milieu de la nuit. Quel vent ! J’entends encore mes voix. J’écris. J’ai fais un cauchemar terrible, la vision d’acteurs enfermés dans la boîte noire jouant leur rôle jusqu’à ce que mort s’ensuive. On achève bien les chevaux. Puis un autre rêve. Dans la salle de danse, où des anges, acteurs d’une dramatique céleste, jouaient l’Apocalypse dans un ballet pantomime et manifestaient dieu par des gestes cosmiques.

26 Octobre 2017

Les héros (r)échappés du théâtre cherchent leurs frères d’armes. Nous aussi. Les poètes qui sont réunis cette semaine sont des survivants ; ça se voit sur leurs visages. Le capital s’inspire de l’artiste et de sa souffrance pour l’exploitation généralisée de la souffrance. Les femmes qui participent à la résidence sont toutes mères. Ça se voit aussi sur les visages. Une forme de souveraineté. C’est devenu rare, des mères. Et réunies par la poésie, c’est inédit. Nous n’ignorons pas ce qui les rapproche de la poésie. Politique extatique. Comment les femmes peuvent-elles croire que leur corps leur appartient ? Je n’y jamais cru un seul instant. Est-ce que nous sommes contentes d’avoir adhéré à la super machine et d’avoir remplacé les hommes morts ?

27 Octobre 2017

Bon, et maintenant ? Après l’Orgie ? Post coïtum animal triste. Comment faire ? La stratégie de Bartleby ? Epuisée. Une reprise ? Oui. Ce que l’on recommence est toujours autre chose.

Est toujours inouï. Parce que ce n’est pas le passé qui nous pousse, mais ce qui en lui n’est pas advenu. Cette scandaleuse force révolutionnaire du passé. Si la paranoïa se diffuse, répandre la métanoïa. L’entier retournement de l’être. Devenir chrysalide. A la Déviation le vent souffle où il veut et tu entends sa voix ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va : ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. Jean 3 : 8 Cette semaine, j’ai réappris à jouer. Avec l’enfant intérieur, ce trickster. Chaque jour, j’ai essayé d’épuiser un penchant. Je l’ai révélé.

A moi-même et aux autres. Chaque matin, je me suis levée, j’ai béni la journée et l’alphabet puis j’ai commencé à chercher la spezzatura, comme Cristina Campo. Il faut lire le livre du courtisan dans la perspective joyeuse d’une nouvelle éducation sentimentale. Il s’agit pour Castiglione « de fuir le plus que l’on peut, comme une très âpre périlleuse roche, l’affectation : et pour dire, peut-être, une parole neuve, d’user en toutes choses d’une certaine nonchalance, qui cache l’artifice, et qui montre ce qu’on fait comme s’il était venu sans peine et quasi sans y penser » .

28 Octobre 2017

Je ne pensais pas que c’était possible, pourtant je sens renaître cette passion contrariée, je veux parler du théâtre. Oui, madame, lui qui a vous a rendu malade et que vous avez accusé puis abandonné. Ce premier amour que vous avez fini par trahir, tant il vous a déçu et laissée orpheline. Mais que vous pourriez aimer à nouveau plus profondément, avec la connaissance maintenant de votre haine, si seulement vous l’osiez. Un souvenir : celui de ce rite initiatique par lequel j’ai perdu ma virginité symbolique, sur scène, du haut de mes 13 ans, en jouant Maïmouna, dans Tabataba. Je mesure aujourd’hui combien cette rencontre avec Koltès m’a déterminée dans la désertion. C’est lui le premier qui m’a initiée à cette obscure économie du désir, au mystère de la réversibilité, que je retrouverai plus tard chez cet infréquentable Joseph de Maistre et qui devait me fasciner longtemps. Koltès fait partie comme Pasolini et Weininger de ces êtres qui m’ont inoculé quelque venin de terrible et précieux sur la différence des sexes, sur ma condition féminine. Je me souviens encore de mon texte.

Je m’identifiais sans reste à Petit Abou qui ne voulait pas baiser les filles mais je jouais sa soeur. « J’en ai marre d’être ta soeur, et je vais te gifler. (…) Dehors ma honte, et mon humiliation, cours les rues, honore-moi : bois de la bière et baise les filles. (…) Même les pierres s’accouplent entre-elles. Tu n’y échapperas pas.  » C’était dur de dire ça.

Des années durant, je ne ferais que ça, essayer d’y échapper par tous les moyens.

« Qu’est- ce qu’elle vaut, une fille qui parle à son petit frère de boire de la bière, trafiquer dans les maquis et d’aller voir les putes ? Les garçons peuvent faire ces choses-là mais les filles n’ont pas le droit d’en parler. Honte sur toi, Maïmouna, à cause de ton langage et de ta solitude. » Ces phrases que j’ai prononcées et reçues il y a 20 ans coulent encore dans mon sang. Et me constituent. Il y a dans chaque énoncé une dose de vérité, une dose de poison, capable de vous tuer et de vous réanimer qui élargit le sang des gestes. Il me plaît à penser que je pourrais me jeter à nouveau dans le deal, dans la solitude des champs de coton, par amour. La beauté n’appartient à personne, circule inanaccaparée. Ce que l’on fait par amour l’est toujours par delà bien et mal. Il n’y a que des actes d’amour. Il faut lire Vénus et Adonis. A la fin, il n’y a plus de frère, de soeur, de vendeur, de client, de bourreau, de victime, de sauveur. Il n’y a plus de rapport. Mais l’assomption pas la négative de toutes nos prétentions.

29 Octobre 2017

Compte rendu de la soirée d’hier que j’accuse ! Je me suis abîmée sur scène. Je me suis bien ratée. Ne suis pas parvenue à ce théâtre de la complicité. Tous les mots du poème sont restés suspendus dans le vide, comme l’épée de Damoclès, comme autant de projectiles qui se retournaient contre moi dans un esprit de vengeance. Persécutée par mon propre texte.

L’ossuaire de mon poème réalisé. Il ne restait du poème, du corps des filles de dieu que leur squelette. Je pourrais dire que j’ai fais l’épreuve de la dimension narcissique et démoniaque de mon texte. Heureusement, s’en est suivie une folle soirée. J’ai trouvé d’autres complices.

Je cherchais dans le réel une consolation métaphysique. Pas étonnant, qu’une fois qu’on en eût fini avec la représentation, le spectacle commence ! Surgirent des êtres sautillants, comme les « aides » de Kafka, qui se mirent à me questionner abondamment sur la nature de leurs relations intrinsèques et leur possible descendance. Alors j’ai sondé chaque regard , j’ai joué le jeu, donné le change et j’ai vu ce que j’ai vu. J’ai deviné. Cruauté de ce que nous nous sommes proposé. Les femmes, les hommes n’aiment pas le mal, mais le bien qui est en lui. Ce fût rapide, très rapide. Le défi. Le vaudeville. La prostitution de réalités invisibles. Le manque. Des éclats. L’échange symbolique. Et la mort. Le doux piège. Et la consolation.

C’est alors que l’un des anges flamboyants vola vers moi. Il tenait une braise qu’il avait prise sur l’autel, sans aucune pincettes. Mais tenant la braise avec ces doigts. Il me toucha. Et comme tu sais, « Si je ne brûle pas / si tu ne brûles pas / Si nous ne brûlons pas / Comment les ténèbres / deviendront-elles clarté ? » Nâzım Hikmet

s.a.a

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