S’attacher à la zad : de quel patrimoine pourrions-nous parler ?

Par Jean-Louis Tornatore

paru dans lundimatin#148, le 7 juin 2018

Il y a une dizaine de jours, le Comité de soutien à la ZAD DéfendreHabiter réunissant architectes, paysagistes, urbanistes et anthropologues écrivait publiquement à la ministre de la culture et à l’Unesco pour soumettre l’inscription des 1650 hectares de Notre-Dame-des-Landes au patrimoine mondial de l’humanité.

Cette semaine, l’anthropologue Jean-Louis Tornatore revient sur cette initiative pour questionner plus avant la notion même de patrimoine.

C’est au moment où l’État engageait la deuxième phase des expulsions et des destructions à la zad de Notre-Dame-des-Landes que Nicolas Hulot lançait une opération de communication autour de son plan biodiversité. La coïncidence a pris une tournure singulière avec, concomitamment, l’annonce par des habitant.es de la zad de déposer une demande d’inscription de la zad et ses habitats sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité [1]. La zad à l’UNESCO ! On peut mettre cette initiative sur le compte de l’inventivité, du sens de la facétie et du détournement des « zadistes », ainsi que sur la nécessité d’une riposte médiatique devant l’ampleur des destructions, tant elle peut paraître incongrue non seulement pour les puristes et des professionnels du patrimoine mais aussi pour les intéressés eux-mêmes, peu enclins à identifier leurs actions – peut-être même la défense des tritons crêtés et autres espèces remarquables du bocage et des milieux humides – sous le vocable de patrimoine [2]. Pour autant le télescopage des trois faits – destructions, plan biodiversité et candidature patrimoine mondial – pointe en creux l’insigne incomplétude du projet ministériel, autant qu’il interroge la possibilité de réinventer et sans doute de renommer ce qui s’énonce sous le nom de patrimoine.

En effet, les documents proposés sur le site du ministère de la transition écologique relatifs à la biodiversité, reproduisent sans surprise une conception dualiste – et par conséquent patrimoniale – de la biodiversité. Pour le dire vite, s’il est établi que « nous autres, humains, appartenons à une espèce, homo sapiens, qui constitue un des fils du tissu vivant de notre planète » (« l’ensemble des milieux naturels et des formes de vie – plantes, animaux, champignons, bactéries, etc. – ainsi que toutes les relations et interactions qui existent, d’une part, entre les organismes vivants eux-mêmes, d’autre part, entre ces organismes et leurs milieux de vie ») [3], il est notable que la biodiversité est traduite concrètement en « un patrimoine naturel d’une grande richesse », des outils pour le connaître et le préserver – parcs, réserves, arrêtés, sites, et des services écosystémiques : en d’autres termes, une traduction qui consacre l’extériorité de l’humain et sa position de pilote-exploitant. On n’en sera pas étonné, l’écologisme mainstream n’est pas près de remettre en question la dichotomie nature-culture, voire le concept même de nature. On peut sans doute tenir là un élément de compréhension de la mécompréhension, à moins que ce ne soit de l’hostilité idéologique, que le ministre nourrit à l’égard de l’expérience totale qui se déroule à Notre-Dame-des-Landes, là où précisément tout s’est enchevêtré – à l’image de la vie – depuis l’opposition à un aéroport jusqu’à l’expérimentation d’un nouveau monde.

La notion de patrimoine naturel, en elle-même et en son histoire, ne suffit pas à dire et à prendre en compte les enjeux et les gestes que réclament les êtres vivants de notre planète, avec lesquels nous devons inventer de nouvelles manières de cohabiter si nous voulons les (et nous) protéger. Nombre de travaux anthropologiques et philosophiques plaident aujourd’hui pour dépasser le couple nature-culture et s’en débarrasser. L’Unesco même, à partir de débats permanents sur la convention pour la protection du patrimoine naturel et culturel (1972), s’est confronté à cette question en promouvant dans les années 1990 la catégorie de paysage culturel et en fusionnant plus récemment en une seule liste les critères appropriés aux sites culturels comme aux sites naturels. Pourtant, l’organisation internationale reste trop contrainte par la notion de patrimoine et par la prééminence de sa conception eurocentrée dans le concert des nations (malgré même l’invention de la catégorie de patrimoine culturel immatériel) : tout se passe comme si cette notion empêchait de penser réellement la biodiversité comme un tissu vivant et de tirer les implications du fait que l’espèce humaine en fait partie – tout comme d’ailleurs, elle est engagée dans ses relations avec le non vivant.

C’est à la lumière de ces limites comme de la portée de l’expérimentation à Notre-Dame-des-Landes que l’on doit interroger « l’initiative patrimoniale » de certain.es habitant.es de la zad. On pourrait d’emblée dire que la leçon de cette « candidature » serait de pointer l’insuffisance voire l’inadéquation de la notion de patrimoine et donc, en même temps, la nécessité de sa réévaluation au regard des grands événements et enjeux de notre siècle (du réchauffement climatique à l’impuissance et l’épuisement des systèmes politiques issus de l’ordre étatique westphalien) et de la manière dont les zad y font face. Cette réévaluation s’impose si l’on considère que le patrimoine, dans sa version publique, a été historiquement institué dans le cadre de politiques d’État (les États-nations européens) visant l’aménagement du territoire et le contrôle des populations. Non seulement cette orientation ne s’est jamais démentie, mais elle trouvé un nouvel essor dans l’accompagnement par l’État du capitalisme néo-libéral, en servant une économie de l’enrichissement concourant à la constitution de rentes de monopole sur fond de compétition généralisée (des individus comme des territoires). Pour autant l’astuce des « zadistes » tenait dans l’interpellation d’une instance internationale, l’Unesco, qui, pour être une réunion d’États-nations, n’en a pas moins élaboré des instruments patrimoniaux – la convention de 1972 déjà citée et la convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (2003) – prônant une éthique universelle fondée sur la reconnaissance de la diversité culturelle et de la biodiversité, sur la créativité et la participation, sur le droit à l’éducation, etc. Ces grands principes instruisent ainsi les critères d’élection des éléments sur les listes gérées par ces deux conventions, et tempèrent en quelque sorte ou bien masquent les fonctions politiques énoncées ci-dessus – quand bien même, au bout du compte, la présentation d’une candidature relève toujours d’une décision d’État [4].

Le choix de la convention de 1972 permet ainsi de sélectionner des critères qui, mis ensemble, dessinent quelque contour de la « totalité-zad » : un habitat créatif dans un paysage (le bocage) porteur d’une histoire humaine (critère 4), l’interaction territoire-environnement (critère 5), un exemple éminent de processus écologiques et biologiques en cours dans l’évolution et le développement des écosystèmes et communautés de plantes et d’animaux (critère 9), un habitat naturel favorable à la conservation in situ de la biodiversité (critère 10). En quelque sorte la totalité-zad apparaît comme la conjugaison de la longue histoire d’un paysage anthropique (le bocage) et de l’histoire d’une longue lutte s’exprimant progressivement dans une certaine manière d’habiter un territoire et un mode nouveau de vivre-ensemble. C’est sans doute là que peut se révéler la limite de la démarche patrimoniale, car ces éléments – et leur traduction en critères unesquiens – rendent-ils réellement compte du fait que l’habiter et le vivre ensemble issus de la lutte sont en rupture totale avec ceux institués sous l’égide d’un État qui se dit de droit, et régis par l’échange marchand ? Pour le dire autrement, jusqu’à quel point est-il possible d’occulter le monde inhérent au patrimoine ? Jusqu’à quel point est-il possible de ne pas considérer le fait que l’aéroport et le patrimoine partagent le même monde ? Jusqu’à quel point est-il possible d’oublier qu’en dépit des grands sentiments universalistes dont l’Unesco l’a lesté, le patrimoine est avant tout un outil de normalisation – et donc, en l’occurrence, une arme à double tranchant – ?

On aura bien compris que ce qui se joue à la zad ne peut être réduit à la défense de la biodiversité ni aux interactions humains-environnement et que la créativité qui s’y exprime explose bien au-delà de ses déterminations ou références culturelles. C’est cela et bien plus que cela, sinon, comme les naturalistes en lutte l’ont ironiquement fait remarquer, Nicolas Hulot et ses supérieurs auraient déclaré la zad de Notre-Dame-des-Landes « territoire pilote de protection de la nature », moyen le plus sûr, d’ailleurs, de le contrôler. Aussi, pour éviter que le patrimoine, même unesquien, ne noie le poisson – ou plutôt le triton –, il reste alors à apprécier pleinement la portée transgressive du geste zadiste à l’endroit même du patrimoine et de ses institutions. C’est la capacité de l’expérience zadiste à faire intrusion dans les institutions de la modernité capitaliste – même si elle est avant tout une expérience d’autonomie –, à les mettre en question, à oser soumettre leur destitution à l’épreuve de l’expérimentation de nouveaux liens et de nouvelles formes d’institution qu’il s’agit de (faire) reconnaître. Depuis une dizaine d’années, l’expérience zadiste force les perspectives sombres du siècle débuté et offre aujourd’hui une réelle alternative au « businesse model » [5] qui nous est ouvertement asséné et nous fait miroiter un futur à l’horizon dégagé, fait de « villes intelligentes », de « territoires intelligents » et même de « ruralité intelligentes » (sic). C’est, a contrario, en définissant les linéaments de la ruralité vraiment intelligente, ou tout simplement vivante, qui s’expérimente à Notre-Dame-des-Landes, que l’on fera émerger ce que pourrait être le patrimoine du 21e siècle, ou plutôt une nouvelle conception du patrimoine pour le 21e siècle : une capacité à se dire responsable du monde dont nous héritons et à agir en conséquence pour avoir la possibilité de transmettre aux générations suivantes une Terre encore habitable ; un sens aigu de l’attention et du soin aux autres et à tout ce qui nous environne, qui se situe aux antipodes de la brutalité du capitalisme ; une disposition pleine et entière à construire des relations réellement égalitaires, hors de toutes relations de pouvoir et de domination de qui ou de quoi que ce soit ; une aptitude plébéienne à se rendre ingouvernable, à refuser d’être « fait » par d’autres, qu’ils soient élites gouvernantes, systèmes ou institutions, sous prétexte qu’il n’y aurait pas d’autre solution [6] ; une assurance dans la nécessité de toujours mettre en œuvre toutes les capacités critiques et dans la conscience que les solutions se trouvent dans la reconnaissance des dissensus et non dans les acceptations molles et consensuelles ou dans les trompettes universalistes…

La politicité radicale de la zad est ce qui fait sa singularité et sa force. Peut-on envisager que cette force transforme les institutions patrimoniales, et les destitue, jusqu’à demander la refonte complète de la notion de patrimoine ou plutôt l’invention d’un ou de mots qui traduisent des exigences à la mesure des enjeux de notre siècle bien mal parti ? Commun ? Les collectifs n’ont-ils pas davantage besoin de dire ce qui leur importe dans leur présent et qu’ils construisent ensemble ? Attachement ? N’avons-nous pas davantage besoin de dire ce à quoi nous sommes attachés et qui nous semble vital à nous et aux générations qui vont nous suivre ? N’avons-nous pas besoin autant d’abeilles et de tritons crêtés que de liberté et de confiance – i.e. d’êtres libres, confiants en eux-mêmes, sachant dire non, se prendre en main et agir – ? Voilà qui dessine un nouveau chantier pour l’Unesco : non pas ou plus se colleter au partage nature-culture, en espérant trouver un biais pour ne plus être prisonnier de ces inventions européennes, mais politiser le questionnement en le déplaçant vers la critique du partage nature-société, celle-là même qui, interrogeant les développements socio-historiques des sociétés humaines, instruit la question de savoir si nous sommes entrés dans l’Anthropocène ou bien si nous ne sommes pas plutôt dans le Capitalocène. S’attacher, à la zad ; s’attacher à la zad, c’est déjà avoir tranché ce dilemme poisseux.

Jean-Louis Tornatore

24 mai 18

[2Autant que je puisse en juger de l’extérieur, ma connaissance de la zad procédant surtout de la prise de connaissance de la diversité de textes et d’images que l’expérience a produites.

[3Ministère de la transition écologique et solidaire, La biodiversité s’explique, Paris, septembre 2017.

[4Un courrier attirant l’attention sur la menace de destruction de la zad a été envoyé à l’Unesco le 18 mai. A quoi il a été répondu (28 mai) que la zad ne figurant pas sur la Liste indicative de la France, il convenait de s’adresser aux autorités françaises compétentes. Interviewée sur France Culture, le 1er juin, Audrey Azoulay, directrice générale de l’Unesco, a précisé que « s’il la France en faisait la demande », il faudrait alors s’interroger sur la ’valeur universelle’ de la zad, ajoutant qu’elle se délectait par avance d’une scène qui montrerait E. Macron et G. Colomb confrontés à cette question.

[5J.-M. Harribey, P. Khalfa et A. Trouvé (dir.), L’imposture Macron. Un business model au service des puissants, Paris, ATTAC & Fondation Copernic, Les Liens qui Libèrent, 2018.

[6Alain Brossat, « Pour une politique plébéienne », http://ici et ailleurs.org/, 2016

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