Ruade(s)

« La pensée n’est pas dévastée ; elle dans le mécanisme de l’amusement général »
Nathan J. Beltràn

paru dans lundimatin#508, le 18 février 2026
1.

Nous n’étions rien de plus que de modestes comptables, pour mieux dire : chargés d’accomplir une tâche dont l’enchaînement, rigoureusement calé sur une case de registre, ne pouvait rien saisir de la «  réalité  » de ce qu’elle enregistrait ; cet objet - que vous nommez tantôt corps, tantôt élément de preuve, selon un choix de mots qui me paraît fortement situé, voire problématique - la reprise méthodique, par souci de précision, en a effacé le fond. Si bien que ce que vous désignez comme des preuves et des corps, nous n’en avons pas la moindre trace matérielle ; ce que vous qualifiez de crime n’a pas de lieu, ou alors ce lieu nous l’avons oublié. Nous ne savions pas qu’il s’agissait de «  corps  », pas davantage qu’il s’agissait d’«  amis  » ou de «  preuves  ». Je ne vous l’apprends pas. Chacun fait son geste sans en voir l’aboutissement global.

2.

Ne prenez pas ce ton, cette cérémonie, le souvenir n’est-il pas convivial  ? Nous fêtons, convivialement, le souvenir de l’horreur, nous nous parerons bientôt des costumes et, il est bien spécifié sur l’affiche : pour la chasser, nous rejouerons la scène.

Si bien, il faut dire que les lieux ont disparu. Comme dirait l’autre : rongés par la guerre, par cette guerre-ci qui chasse l’autre, enfin par l’économie. Se le remémorer lors des promenades familiales, la commémoration même comme promenade familiale. Ne la ramenez pas quand, comme vous, on observe la chute des choses, le spectacle de la chute des choses depuis sa fenêtre, d’une manière qui me semble peu en règle avec celle du guichet...


3.

Vous causez encore de corps et de corps et de corps, mais je vous le répète : «  il n’y a pas de corps, il n’y en a plus  », vous-même n’en avez plus, moi-même je n’en ai plus. On s’habitue, messieurs, mesdames, très facilement à ce «  pire  », on s’habitue très facilement à la «  maladie nouvelle  ». Très facilement à l’oubli de la teneur des jours, des autres et des mots.

C’est une logistique globale, le transit des marchandises et des dites chairs massacrées  ? On ne voit pas la différence au loin. Ne prenez pas ce ton, tout le monde ne s’amuse-t-il pas  ? Dois-je préciser que les balles sont fausses  ? Ce n’est qu’un jeu. Ce n’est pas bien différent du Cowboy et de l’Indien.


4.

Il ne faudrait pas, par soi-disant sursaut de conscience, insulter nos actions, lesquelles vous façonnent, tant bien elles viennent par-ci et par-là à vous «  broyer  ». Il faut savoir faire preuve de résilience. Tenter de redonner la parole, de redonner des noms à ceux-là ne sert à rien, je vous l’ai déjà expliqué : de loin, on ne distingue aucune différence. Et pas davantage de près. Pas davantage dans l’être non dense, dans l’être dont le fond est atteignable du regard. L’institution nouvelle de l’art et la délicatesse ne dirait pas différemment de moi.


5.

La pensée n’est pas dévastée ; ne s’insère-t-elle pas, dans le mécanisme de l’amusement général, lequel nous conduirait, si le corps des cadavres existait et était trouvable, à la cérémonie du piquetage de drapeaux au-dedans d’eux ? Geste qui prouverait une sensibilité dont vous croyez que nous manquons faute de corps morts. Si bien, mesdames et messieurs, si les choses sont telles que vous le pensez, la violence, par un simple effet de levier sur nous, modestes comptables, finirait par fermer le cycle de la statistique : si témoin il y a, il se retrouvera nécessairement sans lieu, n’est-ce pas  ?


6.

MALADIE NOUVELLE

on en oublie la teneur des jours, des autres et des mots. Rien n’est à remiser

pourtant on :

cherche
absolument
à arracher le goût perdu aux lieux où il peut être
au fond, on fait

ce qu’on peut,
on donne de son nerf à qui lit.
 : imperfection du geste.


7.

c’est une chierie d’attendre, à peine tremblé, tu crispes & plantes le s
oc en toi. Retournez aux gouffres, crie-t-on, des fils se nouent à vos côtes
hélas : : la sueur n’y fait rien, ou que peu :
un fil n’a

ni la verve ni l’haillon pour tirer le sang.

Il aurait fallu t’arracher de là & montrer à leurs faces ce qui tremble

encore, dit l’intruse, sa paume percée & nue.


8.

débris d’os brisés par les danses peau fendue frappant l’sol y laisse son sang du moins les en tache les os j’veux dire, pis la treille chutée
se cabre alors la femme qui danse & danse encore comme pour

guetter la flaque la

voir
ruiss’ler

Nathan J. Beltràn
À Cédric Demangeot, en écho
Illustration : Bernard Chevalier

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