Riot in a cell block - Par Alèssi Dell’Umbria

« La journée de mardi 28 sera une épreuve décisive —non tant une épreuve de force, vu que celle-ci a commencé dès les premiers jours de l’agitation et ne fait que se poursuivre, mais au sens où elle va mettre à l’épreuve notre capacité d’innover, d’imaginer des modes d’action inattendus... »

paru dans lundimatin#67, le 27 juin 2016

Après la manif du 14 juin, j’insinuais que bientôt nous devrions manifester à l’intérieur d’une fan-zone... Et quelques jours après, ce fut la lamentable promenade en cage Bastille-Bastille le long du canal de l’Arsenal...

Le principe de la clôture est de toutes façons constitutif de ce monde -le capitalisme prend son essor à partir de la procédure dite des enclosures, Marx et Luxemburg en ont suffisamment parlé. Et un monde fondé sur l’appropriation privative ne peut penser le social autrement qu’en terme de clôture. L’occupation de l’espace extérieur, dit public, ne peut se concevoir, dans cette perspective dominante, que sous la condition d’une clôture : ainsi les installations sportives sont pensées comme espace clos, qui sert aussi bien à contenir des foules de spectateurs que de prisonniers (du Vel d’Hiv aux stades chiliens). Et si le stade ne peut contenir tous les spectateurs, les autorités font installer des fan-zones comme à l’occasion de l’Euro de football...

Le ministère de l’Intérieur (ainsi nommé historiquement pour le différencier de son homologue de la Défense nationale) est en fait en charge de l’extérieur, de tout l’espace qui ne relève pas stricto sensu de l’espace domestique. D’ailleurs, vu l’osmose grandissante entre les technique militaires et les techniques policières, l’État pourra bientôt fusionner les deux ministères en un seul, la nature même de la menace spectaculaire -le terrorisme- rendant caduque la perception de l’ennemi à partir d’une simple frontière territoriale. La clôture suprême, la frontière, ne cesse pas pour autant de remplir sa fonction contre des « populations à risque » (immigrés clandestins ou manifestants transfrontaliers). La nouveauté est dans l’extension du dispositif de clôture à toutes les formes de vie publique à l’intérieur de ces frontières.

L’enclosure et la frontière, donc... L’une instaure la propriété privée, au détriment des terres communes, l’autre constitue un marché intérieur, au détriment de la libre circulation des êtres humains. La multiplication des clôtures à notre époque ne fait que prolonger à l’extrême cette logique : elle peut s’opérer en tant que privatisation d’un espace public, ou bien comme clôture d’un espace public qui risque de se voir transformé en espace commun (par des manifestants, des zadistes, des immigrés clandestins etc.). Par exemple les marchés qui se tiennent depuis la nuit des temps sur des places publiques sont peu à peu supprimés, les clients étant appelés à fréquenter des centre commerciaux fermés, gardiennés et vidéosurveillés et où tout autre action que celle d’acheter est rendue, de fait, impossible.

Voilà que cette logique prétend s’appliquer à présent aux manifestations... il paraît qu’aux USA les manifs en cage comme celle de jeudi 23 à Paris sont monnaie courante depuis trente ans. Un tel acte d’enclosure est d’autant plus facile que la manifestation fonctionne déjà comme un dispositif disciplinaire. Elle se présente comme une protestation impérativement encadrée et clôturée : d’abord par des services d’ordre, désignés et constitués par les directions syndicales et politiques, et depuis les années 1980 par le camion sono qui débite tout à la fois de la musique et des discours, de sorte que l’action du manifestant se limite le plus souvent à suivre en silence le camion de son syndicat ou de son parti à l’intérieur de la clôture symbolique tracée par ces mêmes directions. Dans certaines manifs récemment, certains syndicalistes tiraient une corde qui limitait le cortège du syndicat, entourant les manifestant affiliés et excluant les autres : toute analogie avec du bétail en transhumance étant évidemment fortuite... La rigueur du contrôle (le s.o peut expulser à tout moment quiconque ne respecte pas l’ordonnance du défilé) combinée au côté fun (la musak diffusée par la sono, les ballons de couleur et pour finir le barbecue syndical) fait de la manif une métaphore de la société dans laquelle nous vivons. Dans son déroulement, elle doit habituer chaque participant à obéir aux consignes (comme il le fait déjà dans le cadre de son travail, en somme...), à se comporter comme un simple atome d’une masse coordonnée et disciplinée. Pas d’initiative ni d’actes intempestifs, donc, la crainte de la « provocation » étant chevillée à ce dispositif disciplinaire. Nous ne sommes convoqués que pour faire masse, et tout le monde sait que la masse est incapable de penser par elle-même, précisément puisqu’elle est à la masse !

Mais ce dispositif entre en crise en même temps qu’entrent en crise la représentation politique et syndicale. De plus en plus de gens déboulent dans les rues qui voient là l’occasion d’opérer une rupture avec l’ordre disciplinaire-fun, plutôt que d’en respecter les modalités. L’apparition des fameux « cortèges de tête » depuis le début de l’agitation contre la loi El K. en témoigne. Mais il était évident qu’après la manif’ du 14 juin, qui a vu ce cortège de tête atteindre les dix mille personnes, un retour de bâton allait arriver. Les vitres de l’hôpital Necker servirent à légitimer ce retour. La décision du ministère de l’Intérieur de substituer à la manif prévue le jeudi 23 juin un rassemblement statique place de la Nation fut refusée par les syndicats, qui, percevant les risques de débordement que cela ne manquerait pas d’entraîner, présentèrent des propositions de parcours alternatifs à celui qu’ils avaient initialement prévu. En retour, Valls fit annoncer le mardi 21 une interdiction pure et simple de la manif, les syndicats répondant qu’ils étaient prêts à braver une telle interdiction -jusqu’à la LDH qui fit un communiqué allant en ce sens ! Nul n’a pu évidemment prendre de telles rodomontades au sérieux : le légalisme obstiné des directions syndicales les aurait condamné de fait à se contenter d’une protestation platonique en cas d’interdiction... mais la tension simulée entre les deux protagonistes de ce show devait finalement se dénouer par une proposition inédite : tourner en rond à l’intérieur d’une nasse policière le long du canal de l’Arsenal (soit un trajet de 600 mètres aller).

La direction de la CGT et de FO furent enchantées de la contre-proposition gouvernementale présentée dans la matinée du 22, qui leur permettait de sauver la face tout en rejoignant le gouvernement sur une exigence commune : en finir avec ce cortège de tête et les actes de vandalisme politique qu’il autorisait. Ce défilé clôturé, sans enjeu, qui mettrait spectaculairement en avant la soumission des foules syndiquées aux impératifs du maintien de l’ordre, allait enfin mettre d’accord sur un point fondamental les centrales syndicales et le gouvernement. Lequel a joué habilement en cette affaire du scénario « mêchant flic / gentil flic », le premier rôle étant attribué à Valls qui voulait interdire et le second à Hollande dont l’intervention providentielle permettait de dénouer une crise qui n’avait en réalité jamais eu lieu tant est solide en France le consensus sur le respect de l’ordre bourgeois & républicain.

Le 23 juin apparaît comme un acte d’enclosure plus que symbolique —déposséder les manifestants de leur dignité élémentaire en les faisant tourner en rond comme des animaux dans un zoo, non sans les avoir fouillé au préalable et embarqué tous ceux et celles qui disposaient de matériel de protection —chacun sait comment commence une fouille de police, mais nul ne peut savoir où elle va finir, ainsi un postier du 92 s’est-il retrouvé en garde à vue pour avoir eu des lunettes de piscine sur lui et devra rendre compte de ce délit devant la justice... L’humiliation n’a cependant pas été complète, et nous pouvons remercier ceux et celles qui ont réussi, envers et contre tout, à mener quelques cortèges sauvages en dehors du dispositif : ce 23 juin un groupe important a réussi à forcer le dispositif devant la gare de Lyon, s’échappant vers Dausmenil, un autre a déboulé du côté de la place des Victoires et en soirée 500 personnes ont manifesté dans Belleville.

Il est probable que le dispositif de clôture expérimenté jeudi est appelé à se reproduire : les dirigeants en sont tous très satisfaits, puisqu’il ne s’est rien passé. Des manifs sauvages restent possibles en dehors, on l’a vu, mais le risque est alors de revenir à un entre-soi que le cortège de tête permettait justement de dépasser.

D’autre part, ce qui s’est passé le 23 nous amène aussi à nous poser des questions sur la pertinence des manifs. Celle du 14 juin, que nous considérons volontiers comme une réussite, visait, comme les précédentes, à exprimer une protestation, (pacifique pour certains, violente pour d’autres la question n’est pas là), mais elle ne débouchait pas sur des objectifs concrets, à travers une action qui puisse faire rebondir la mobilisation, par ex. occuper une gare SNCF, ou un bâtiment (comme l’ont fait les camarades de Rennes). Le fait que la manif se soit terminée sur l’esplanade des Invalides signifiait déjà une clôture des possibles, non seulement parce que ce lieu n’offre aucun enjeu tactique mais aussi parce qu’il se prête à une mise en cage (il eût suffi que les condés bloquent le seul pont laissé ouvert sur la Seine pour faire une nasse géante, peut-être ne l’ont-ils pas fait simplement parce qu’ils étaient à bout de forces après une telle journée...).

La journée de mardi 28 sera une épreuve décisive —non tant une épreuve de force, vu que celle-ci a commencé dès les premiers jours de l’agitation et ne fait que se poursuivre, mais au sens où elle va mettre à l’épreuve notre capacité d’innover, d’imaginer des modes d’action inattendus...

Alèssi Dell’Umbria

(Les illustrations sont extraites du blog Les Contrées Magnifiques)

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