Rêver quand vient la catastrophe

Réponses anthropologiques aux crises systémiques
Une discussion avec Nastassja Martin

lundisoir - paru dans lundimatin#351, le 19 septembre 2022

Ce lundisoir, nous accueillons l’anthropologue Nastassja Martin qui vient de publier le fabuleux  À l’est des rêves : Réponses even aux crises systémiques [1]. Il s’agira de parler de ses recherches sur la tribu Even du Kamtchatka, sédentarisée pendant l’ère soviétique et dont certains membres ont décidé, depuis l’effondrement de l’URSS, de repartir en forêt et d’y recréer un mode de vie autonome fondé sur la chasse, la pêche et la cueillette. À mille lieux de tout exotisme, ce que les travaux de Nastassja Martin viennent éclairer, c’est la persistance, dans les interstices du capitalisme, de rapports singuliers au monde, de formes-de-vie. Et ce que tout cela nous indique, c’est qu’il existe, entre le folklore de la tradition et l’étouffement de tout par l’économie, la possibilité de composer et recomposer des mondes inédits.

À voir lundi 19 septembre à partir de 20h :

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Tenter de reprendre, de mettre en cohérence, de « problématiser » des entretiens épars et ponctuels ; voilà qui tient de l’artifice rétrospectif et de l’approximation. Reprendre des propos singuliers, précis, de valeur générale peut-être, mais inscrits dans des problèmes bien déterminés, propres à chacun, chacune, déployés le long de trajectoires vernaculaires aux intensités nonpareilles ; voilà qui tiendrait moins de la rigueur théorique que de l’arraisonnement en haute mer d’un bateau pirate. Néanmoins, une constellation de problèmes et de questions très abstraites voient peu à peu le jour, et une consistance s’en dégage, qu’il ne nous est pas permis d’ignorer.

Avec Catherine Malabou, en articulant anarchisme et philosophie, un problème apparaissait, que l’on peut formuler ainsi : l’anarchisme est-il pensable ? C’est-à-dire : la forme de rationalité philosophique a-t-elle les moyens de penser la possibilité effective, réelle, d’une forme de vie anarchiste – c’est-à-dire d’une forme de vie minimalement autonome et sans domination ? Malabou constatait que, pour au moins six philosophes du XX° siècle (Schürmann, Lévinas, Derrida, Foucault, Agamben, Rancière) la réponse à cette question n’avait rien d’évident, puisque toute tentative d’introduire l’Anarchie en philosophie se soldait par la négation ou le déni concomitant de l’Anarchisme historique et pratique. Pour éviter cela, Malabou suggérait, lors de nos discussions, qu’il faudrait peut-être faire entrer l’anarchisme pratique dans la voie de la théorie. Et même – malgré les réticences de l’anthropologue anarchiste David Graeber – dans la voie sûre d’une « Grande Théorie » anarchiste, capable de rassembler maints éléments dispersés susceptibles de nous orienter en commun dans l’action. Sans se faire législatrice en pays d’anarchie, cette « Grande Théorie » offrirait à nos formes guerroyantes de vie des espèces de ronds-points, de zones de passage, des huttes dans les luttes pour leur servir de haltes. Seulement, une telle théorie, de toute évidence, ne pourrait plus se faire ex principiis – à partir des seuls principes théoriques de la pensée. En affirmant que si, d’un côté, les philosophes ne peuvent pas démontrer l’existence et la possibilité « philosophique » des formes de vie anarchistes ; ces mêmes formes de vie, d’un autre côté, sont belles et bien réelles et font, sans l’aide de personne, la démonstration pratique de leur vérité, Malabou nous apprenait qu’une Grande Théorie de l’anarchisme serait moins une question de logique que de témoignage :

« Il ne peut y avoir d’anarchie sans témoignage » (372).
« Tous les anarchistes sont des témoins. » (373) écrivait-elle.

Ce critère, qui, en un sens, suggère la constitution d’une sorte de « martyrologie anarchiste » (martyr, en grec : témoin), ce critère de mise en évidence de la possibilité de l’anarchisme, non par une déduction théorique a priori, mais par une épreuve en chair et en os opérant ex datis (à partir des faits), nous a mis la puce à l’oreille.

Car il existe une discipline, une « science humaine » dont le soin est, justement, de prendre soin de la vérité de celles et ceux qui témoignent de leurs mondes : cette discipline, c’est l’Anthropologie – en tout cas l’anthropologie dite « ontologique ». La vérité constituée à partir des témoins, on la trouve, évidemment, aussi, en Histoire, en Droit et dans l’Institution Judiciaire, ou dans cette manière de penser à partir des rumeurs et de l’ouïe dire hasardeux des légendes transmises. De la philosophie, peut-être fallait-il au moins passer à l’anthropologie (l’histoire, le droit, la rumeur viendraient plus tard). Peut-être fallait-il déclarer comme Tim Ingold à la fin de Marcher avec les Dragons :

« Quelle sera notre philosophie ?... L’Anthropologie, bien sûr ! ».

En discutant avec Jean Vioulac, à propos de son Anarchéologie, l’intuition que la philosophie ne rendrait possible la pensée de l’anarchisme qu’à la condition de se faire anthropologie – c’est-à-dire de se rendre minimalement curieuse à tout ce qui échappe au « miracle » grec – s’est vue en quelque sorte étayée : l’Anarchéologie de Jean Vioulac déployait un vaste arsenal anthropologique et paléoanthropologique afin de tenter d’aboutir à un début de réponse à la question : « Comment en est-on arrivés là ? » Là : dans l’état présent de catastrophe industrielle planétaire. Cependant, Vioulac ne considérait son livre que comme un préliminaire à d’autres recherches sur une autre question. La question : comment s’en sortir ? Autrement dit, l’anthropologie n’avait pas encore servi, chez lui, à fonder la possibilité des formes de vie anarchistes, ou à proposer une série de réponses à la deuxième question (comment s’en sortir ?) et servait, peut-être, à la seule construction d’un mythe d’origine, mythe qui nous expliquerait, justement, comment et pourquoi l’anarchisme serait devenu impossible.

On peut dire, en passant, qu’au même moment paraissait un livre, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité de Graeber et Wengrow, qui, en posant une question assez proche de celle de Vioulac, soit : « Comment nous sommes nous retrouvés bloqués ? », accomplissaient néanmoins un geste inverse à celui de Vioulac. En effet, les 40 000 ans qui nous précèdent, au lieu d’apparaître comme la lente marche vers la catastrophe, se manifestaient au contraire comme une mosaïque de formes politiques aux articulations contingentes où l’agriculture n’était pas nécessairement synonyme de sociétés hiérarchisées et autoritaires, où les des formes urbaines pouvaient très bien être égalitaires, où les chasseurs-cueilleurs pouvaient, parfois, se donner des rois ou des tyrans, où les mêmes groupes, selon les saisons, vivaient sous le règne despotique d’un chef et d’une police ou dans une parfaite dispersion autonome et horizontale. Ces 40 000 ans de passé apparaissant d’un coup comme libéré des chaînes de la nécessité et se proposant, paradoxalement, comme répertoire de modèles pour nos avenirs.

Quoiqu’il en soit, l’échange avec Vioulac nous poussait à aller chercher plus loin un usage de l’anthropologie nous permettant de penser non pas seulement l’origine de la catastrophe mais les moyens d’en sortir. C’est ainsi que nous rencontrions Barbara Glowczewski, pour son livre Réveiller les esprits de la terre, où les réseaux rhizomatiques d’alliances autochtones transnationales, entre des manières de vivre vraiment autres, radicalement bizarres pour l’occidental des beaux quartiers, semblaient nous proposer quelque chose comme un éveil tactique planétaire, articulé à des propositions politiques et juridiques formulées par des peuples animistes et totémistes.

« Le totémisme aborigène est une « prise de terre chaotique » permettant une multitude de devenirs et n’est pas opposé à l’animisme en ce sens. Les deux fonctionnent comme des formes résistantes à l’État. » (105)

Soudain, une ligne de force, un plan de consistance apparaissait à travers les infrastructures de la modernité capitaliste : les Warlpiri du désert central australien, les Yézidis, les Bushinengué, les Achuars, les Zadistes promettaient quelque chose de Commun, qui ne s’actualisait pas seulement en rêve, mais dans les structures juridiques de l’État colonial, les luttes locales, et la culture insurrectionnelle de notre temps. Il était devenu possible de suivre les pragmatiques vernaculaires de petits groupes épars comme s’agençant les unes aux autres, et qui, en se recoupant, suggéraient l’éventualité d’une forme de rationalité nouvelle, à même de penser ce qui, dans les traditions philosophiques occidentales, avait pu être un peu recouvert, ou mis de côté. Avions-nous découvert l’esquisse de notre Grande Théorie ? Pas encore, mais une sorte de cartographie nouvelle commençait à émerger tout azimut. Et dans cet aberrant tissu tissé à travers mondes, Barbara Glowczewski nous proposait de regarder devant mais avec les yeux du passé :

« J’ai pensé qu’il s’agissait non pas de regarder le passé mais au contraire de me guider en fonction du passé, qui pour les Quechua est devant alors que le futur est derrière, car inconnu. » (276) [2]

C’est ainsi que la question : comment s’en sortir ? Commençait à prendre forme, à l’aide de cet anthropologie héritière de Guattari et de Deleuze, cette anthropologie des « culture-machines de guerre » (210).

Ce Lundi, nous essayons d’approfondir cette voie avec les Even de la rivière Icha dont l’anthropologue Nastassja Martin nous rapporte, au discours indirect libre, le témoignage. Nous essayons d’aller non plus vers la formulation des questions, mais vers l’horizon encore informulé des réponses. De l’anarchisme est-il seulement pensable ? en passant par comment en sommes-nous arrivés là ? et comment en sortir ? nous nous arrêtons à l’examen d’une réponse parmi d’autres : comment les Even de la rivière Icha disent-ils s’en être sortis ? Le fabuleux livre de Nastassja Martin ne se contente pas de décrire l’animisme comme une manière d’être au monde à côté d’autres manières d’être au monde (naturalisme, analogisme, totémisme). Elle montre comment il s’octroie une performativité dans le monde en posant des limites. Ces limites, les Even d’Icha peuvent les poser parce que, justement, leur manière d’être au monde n’est pas un folklore purement formel, mais un fond qui les travaille jusque dans le sommeil. De l’ontologie animiste, on passe subrepticement à la pragmatique animiste, et de la pragmatique à l’onirique : certains anarchismes n’ont pour « conditions de possibilité », n’ont pour « transcendantal » que leurs rêves, ce sont les anarchismes oniriques.

À venir ces prochains lundisoir : Alessandro Pignocchi & Philippe Descola, Fanny Lopez, Raphaël Kempf, Jérémy Rubenstein, Tristan Garcia, Mathilde Girard & Frederic D. Oberland, un collectif en lutte contre EDF au Mexique... Si vous souhaitez venir, intervenir, écrivez-nous, il reste parfois un peu de place.

En attendant

Vous pouvez visionner les lundisoir précédents :

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1 :

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu’est-ce que l’esprit de la terre ? Avec l’anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d’Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu’on m’assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses.

La barbarie n’est jamais finie avec Louisa Yousfi :

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth :

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l’empire qui ne veut pas mourir Avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci

Comment la pensée logistique gouverne le monde
Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies
Mathieu Bellahsen

La vie en plastique - une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice :

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d’âme d’Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives »
Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir
Norman Ajari

L’étrange et folle aventure de nos objets quotidiens
Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l’art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l’épuisement quotidien
Un entretien avec Romain Huët.

L’animal et la mort, entretien avec l’anthropologue Charles Stépanoff.

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane.

Que faire de la police Avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda.

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux.

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard,Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net.

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l’industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D’exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l’avance ou improvisés dans la joie et l’ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu’au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

[2On peut dire sans s’avancer que ce conseil méthodologique de Barbara Glowczewski, Graeber et Wengrow l’appliquent rigoureusement dans Au commencement était…

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