Retour sur un léger contre-temps aux Bouffes du Nord

Show Must Go On

paru dans lundimatin#34, le 1er novembre 2015

"Quand on regarde les informations, on est en colère, plein de dégoût, furieux, mais au théâtre on peut traverser tout ça et sortir plus confiant, plus courageux, en se disant qu’on peut faire face à la vie".
Peter Brook

Avant l’épisode Dieudonné en janvier 2014, il semble que la dernière fois qu’on avait vu des CRS aux portes d’un théâtre parisien c’était à l’automne 2011, quand des fachos avaient tenté d’empêcher les représentations des derniers Romeo Castellucci et Rodrigo Garcia [1]. La présence d’un dispositif filtrant, détecteur de métal à l’appui, à l’entrée du Théâtre du Rond-Point, apparaissait alors aux bonnes consciences théâtreuses comme un rempart rassurant contre ces guignols, à qui on reprochait d’ailleurs moins leurs allégeances d’extrême-droite que leur atteinte à la très sainte liberté d’expression. Ceux et celles qui pouvaient encore prétendre que le théâtre occidental conservait quelque chose de l’aura hérétique dont il pouvait se targuer au moyen-âge ont bien dû se rendre à l’évidence : les théâtres, au contraire, sont aujourd’hui des temples érigés à la liberté de s’exprimer – fut-ce pour dire de la merde neuf fois sur dix (soyons gentils).

Quand, en revanche, l’ennemi aux portes du Théâtre (des Bouffes du Nord, cette fois) prend la forme d’une centaine de migrants expulsés la veille du Lycée Jean-Quarré [2], la réaction des spectateurs assoiffés d’insipidité est exactement la même : « Rrrrolala... mais c’est quoi ce délire ! » C’est qu’ils ont payé leur place, les fidèles, et que personne les avait prévenus que des mal-logés viendraient les emmerder. Ils veulent de l’action, de la vraie : pas de celle, incontrôlable, qui entre en masse par l’entrée principale après le blocage de la place de La Chapelle, non ; il veulent des vers poignants, des tirades désarmantes de vérité, qui sauront dire, dans une langue brutale qui ne laissera personne indemne, l’urgence d’agir face à l’horreur du présent.

Vers 20h, donc, samedi le 24 octobre, le groupe de manifestants occupant le carrefour de la Chapelle tente soudainement une percée vers l’intérieur des Bouffes. Une poignée de perturbatrices, sapées comme des spectatrices lambda, se fraient un chemin jusque dans la salle où un public béat attend sagement que la pièce commence. Les actrices, déjà sur scène, peinent à dissimuler leur malaise : elles ont pourtant tout bien appris par cœur, mais ça, les cris et l’agitation dans le hall, c’était pas dans les didascalies. Pour rassurer tout le monde, un membre du personnel des Bouffes (un bouffon, pour faire court), s’excuse du léger « contre-temps ». Une des infiltrées lui renvoie à la gueule l’hypocrisie de la formule. Une ouvreuse tente à son tour de calmer le jeu en répondant que c’est très intéressant, tout ça, et qu ’elle aimerait bien en discuter, mais à l’extérieur, parce qu’ici vous voyez, c’est un lieu qui n’a rien à voir avec la politique... ça, on le savait déjà, mais ça fait toujours plaisir de se le faire confirmer par quelqu’un de l’intérieur. Elle se fait répondre bien fort (parce que l’acoustique de la salle est très efficace) que le théâtre c’est comme la rue, ça devient politique quand on le prend ; puis on escorte les emmerdeuses jusqu’à la sortie.

Pendant ce temps, quinze mètres plus loin, les CRS ont déjà porté secours aux pauvres vigiles qui tentaient seulement de faire leur boulot, c’est à dire virer de force les gens qui s’invitent sans billet. Ils ont chassé tous les intrus à coups de matraque, et gardent solennellement l’entrée du temple jusqu’à ce que le danger soit jugé écarté et que l’on fasse entrer les retardataires par la porte de côté.

Tandis qu’au moins deux blessés parmi les migrants se font amener à l’hôpital, un employé particulièrement rigoureux dans la défense du sanctuaire se plaint qu’il a l’épaule déboîtée. C’est que c’est dur au corps, le zèle. Mais quand on a la vocation...

Dommage que Peter Brook, fondateur du lieu, n’ait pas été là pour apprécier la scène (ou peut-être a-t-il compris qu’il valait mieux se planquer). Lui qui vient de reprendre, avec Battlefield [3], l’adaptation d’une épopée indienne qui avait fait sa gloire il y a trente ans et qu’il fait fièrement jouer par des acteurs noirs « qui représentent pour lui l’Acteur organique et universel par excellence », aurait sûrement été honoré que son théâtre serve d’hébergement temporaire à des sans-papiers. « Peter Brook est un malin, observe dans Le Monde une critique tout aussi maline, qui sait que notre époque sans mémoire réclame de l’art qu’il se justifie par son lien avec l’actualité. Alors, dans les entretiens qu’il a accordés avant la première, il a évoqué le contexte dans lequel nous baignons, la guerre en Syrie, le terrorisme. » [4] Malin, c’est le moins qu’on puisse dire...

Brook dit d’ailleurs avoir voulu montrer, avec Battlefield, « ce qui se passe après la bataille ». Et ses disciples l’auront si bien suivi qu’ils auront réussi à demeurer absolument aveugle à ce qui se passe pendant la bataille en cours, juste là, sous leur nez. Mais c’est précisément à cela que l’on reconnaît le grand théâtre : à cette petite touche anachronique qui arrive toujours à lui faire louper l’événement au profit du spectacle. Dans le jargon, on appelle ça les « arts vivants ».

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