Quelques semaines après le week-end de juin contre l’A69, le premier bilan que l’on peut tirer de l’événement est mitigé. Pour ne pas laisser champ libre à l’amertume et pour pouvoir enclencher des discussions, mais aussi pour pouvoir faire exister une ou des positions depuis l’intérieur de l’organisation de l’événement, il nous paraît important de revenir sur ce qui a échoué lors des 7,8 et 9 juin.
Tout d’abord, gardons en tête que lors de cette date, l’État s’est manifesté comme notre adversaire, et que cet adversaire se renforce et s’adapte plus vite que nous le souhaiterions. De ce constat découleront les autres. En amont du week-end, la préfecture a publié un nombre important d’arrêtés interdisant le transport de beaucoup de choses. Le matériel de construction, les bouteilles de gaz des cantines et les systèmes sons des concerts étaient interdits, faisant craindre un scénario ou le camp censé toustes nous accueillir ne pourrait être monté. Mais, plus encore, un arrêté mentionnait « tout matériel susceptible de mettre en déroute le maintien de l’ordre », une qualification floue, capable de concerner tant un masque FFP3 qu’une paire de lunettes de piscine. Même les caches-cous étaient interdits.
A quelques heures du début de la mobilisation, l’interdiction de la manifestation est venue alimenter la tension déjà présente, accompagnée des déclarations de Darmanin et du préfet du Tarn annonçant une manifestation ’extrême’.
Avant même le début du week-end, le gouvernement avait donc déjà mis en place un climat hostile, qui lui permet non seulement de décourager une partie des militants grâce à son arsenal pénal mais aussi de justifier de la violence qu’il choisirait d’utiliser contre les autres grâce à son arsenal militaire. C’est le double étau de la répression dans lequel il tente de nous enfermer depuis quelques temps déjà. En créant des précédents comme Sainte-Soline, il ancre dans les esprits que le prix à payer pour avoir bravé une interdiction de manifester c’est le risque de recevoir une grenade désencerclante.
La stratégie du maintien de l’ordre est d’ailleurs de plus en plus décomplexée, de plus en plus brutale. Les forces de l’ordre cherchent clairement à effrayer la plus grande partie des manifestants, en envoyant, comme à Sainte-Soline, des grenades sans interruption. Il faut d’ailleurs noter qu’une grande partie des grenades, lors de ces deux événements, ont été envoyées dans « les secondes lignes », où se trouvent souvent les médics, les soutiens des premières lignes et toute une diversité de participantes, qui ne sont pas exactement celles et ceux qui composent la première ligne. Ce faisant, l’état terrifie la majorité des gens, nous forçant à faire un faux choix : rester rageusement spectateurs impuissants de nos camarades qui se mettent en danger en bas de la colline, ou être au cœur de l’affrontement en première ligne, en mettant nos corps en jeu.
La stratégie de l’État, c’est de pousser cette séparation au maximum, pour qu’il ne reste plus qu’une alternative binaire entre "militant inoffensif et black bloc isolé et violent". L’isolement du second justifiera que toute la violence du monde soit déchaînée contre lui, rendant l’éventualité de le rejoindre non désirable et créant une association « action illégale = répression ultra violente » affaiblissante pour nous toustes. La stratégie répressive participe de tout son poids à créer la situation à partir de laquelle elle justifie ses actes.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. L’un des paris des Soulèvements de la terre était justement de la défaire en lui opposant des gestes collectifs tenus par une grande diversité de personnes. Quand un molotov ouvrait une ligne de flics, c’était un cortège hétérogène qui pouvait s’engager à sa suite, comme lors du premier Sainte-Soline. A plusieurs reprises, les dates des SDT nous ont vu mettre en déroute la police en jouant sur les terrains qui sont les nôtres : rapidité, effet de surprise, inventivité et composition (rendant inopérante la tentative de séparation de l’État). Ce sont ces tactiques qui nous permettent de gagner, parce qu’elles n’offrent plus de prises au storytelling policier pour justifier sa violence. Un désarmement populaire ayant lieu grâce à une participation massive et à des formes de violence envers la police qui la tiennent à distance, voilà ce qui vient effriter l’histoire que Darmanin tente de raconter, de faire advenir. Ce sont ces moments, loin de la catégorisation simpliste des types de militants, qui ouvrent de nouvelles voies vers nos objectifs. Ces moments ne naissent pas de rien : la force politique qui se dégage d’un acte de composition réussi vient souvent à la suite de toute une série de rencontres advenues plus tôt dans la lutte. C’est parce que des personnes et des groupes ont su se transformer qu’ils parviennent à se mettre en jeu ensemble en mettant en échec l’État et ses catégories.
Néanmoins, ce dernier s’adapte. A Sainte-Soline 2, plutôt que de déployer ses lignes de gendarmes en amont, il a déployé un fortin autour de la bassine, créant un point de fixation rendant impossible la participation massive aux événements, et traumatisant toute une partie des personnes présentes ce jour-là, qui n’étaient pas préparées à ce niveau de violence.
Ce week-end, l’État a choisi une autre tactique : nous enfermer dans le camp. Cela a empêché les différents cortèges de prendre les routes qui avaient été pensées pour être les leurs, et d’atteindre leurs objectifs avec les moyens divers qui auraient pu être les leurs. C’est grâce à un dernier itinéraire, que les flics n’ont pas bloqué, que l’on a toustes pu sortir du camp par surprise. Cependant, nous n’avons pas réussi à complètement déjouer le dispositif. Le cortège vert, premier sur les lieux, a échoué à quelques mètres de la cible, et le dispositif policier a alors pu se déployer dans son intégralité et recréer la dynamique répressive dont nous parlions plus haut. Nous dirons que ce cortège a échoué à quelques mètres près, et non pas à quelques minutes près. Le temps, nous l’avions, mais c’est l’envie et le nombre qui nous manquaient. Ce que cela vient appuyer, c’est que la pratique de la terreur fonctionne : si à Sainte-Soline 1 des cortèges entiers suivaient des banderoles déters quand elles ouvraient un passage, ce n’est plus toujours le cas aujourd’hui, et les grenades et flashball sont les premiers responsables. Mais, pour clore ce moment sur la répression comme cause première de notre défaite, il faut aussi dire que ce que soulignent ces « quelques mètres manquants », c’est la défaillance de communication au sein des différents cortèges.
C’est peut-être à cet endroit qu’il nous faut être le plus dur avec nous-même. Les critiques sur le manque de communication interne lors des événements des SDT ne sont pas nouvelles. En octobre déjà, lors du second événement contre l’A69, nous reconnaissions que si la manif avait été un succès, le manque de clarté et de lisibilité de ses objectifs la rendaient difficilement appropriable pour beaucoup de ses partcipant.es – était-elle donc vraiment un succès ? –
Ce week-end encore, la communication a fait défaut. Si les personnes prenant part au cortège vert étaient informé.es de la teinte « sportive » du parcours, force est de constater que savoir pourquoi nous courrons dans une direction permet de le faire avec plus de conviction. Surtout, au moment où nous sommes arrivés sur la colline surplombant le champ, la nationale et l’objectif caché derrière les arbres qui bordaient celle-ci – un tunnel bétonné que nous avions pour ambition de désarmer collectivement – nous n’avons pas sû communiquer clairement les raisons de notre présence ici. De la même façon, quand les cortèges rose et bleu ont eux aussi rejoint la colline, il n’était clair pour personne que le mouvement de foule qui la descendait avait pour objectif de percer les lignes de la police afin d’atteindre l’ouvrage d’art. Ce manque de lisibilité a plusieurs conséquences. D’abord, il ne permet pas de bien choisir son niveau de mise en jeu. Avoir les éléments de décision en tête permet de mieux choisir pour soi (ou pour son équipe) jusqu’où l’on est prêt.es à aller. Quand le cortège vert a tenté une première percée sur la nationale, et que le chantier était accessible, il a manqué de l’entrain à toute une partie du groupe pour se rendre de l’autre côté de la route. On l’a déjà dit, plusieurs causes « extérieures » l’expliquent : manque de monde et répression. Mais on peut aussi penser que la non-clarté des objectifs a joué son rôle. C’est difficile de prendre la décision de traverser une route à moitié tenue par les flics quand on ne sait pas exactement ce qu’on va y faire. Certain.es ont même pu penser que les banderoles amies qui tenaient la nationale pendant quelques minutes le faisaient par pure envie de conflictualité avec les flics, alors qu’il s’agissait bien de nous permettre à toustes de rejoindre notre objectif.
Manque de communication donc, qui a plusieurs raisons. La première, c’est le manque de forces. Manques de moyens techniques et surtout de personnes prêtes à assumer ces rôles. Depuis plusieurs événements, on remarque que les organisations sont petit à petit dépassées par l’ampleur des manifestations. Communiquer clairement des informations à plusieurs milliers de personnes, parfois réparties dans plusieurs cortèges est un vrai casse-tête. Il faut du matériel en quantité suffisante : mégaphones, talkies, sonos portatives, etc. Surtout, il faut un nombre suffisant de gens prêts à tenir et remplir ces rôles, et suffisamment formés pour le faire. Ce nombre est rarement atteint. Tenir un mégaphone n’est ni facile ni agréable, et cela implique de se visibiliser auprès de la police. De plus, les personnes ayant la plus grande connaissance du terrain ou des objectifs possibles pour la manif sont souvent tiraillées entre la nécessité de prise de décision dans l’urgence (par exemple, quand les flics ont bloqué deux des 4 cortèges dès la sortie du camp) et celle de la communication des itinéraires et des décisions. Bref, souvent, il n’y a pas assez de personnes pour endosser un rôle de communication claire et enjouée, alors que c’est souvent à cet endroit que la manifestation peut prendre du sens pour la plupart de ses participant.es : récit commun, mise en jeu pour un objectif choisi, vision d’ensemble de ce qu’il se passe.
Un autre enjeu autour de la communication interne aux cortèges, c’est aussi la confidentialité. Depuis plusieurs événements des SDT, la forme endossée est celle de la « manif’action ». Le but est clair : participer massivement à des actions plus ou moins offensives : débâchages de bassines, désarmement d’usines, envahissements de chantiers, etc. Ce type d’actions suppose que des personnes les aient pensées en amont. Elles nécessitent une certaine connaissance du territoire, des enjeux de la lutte, du repérage et de la préparation logistique. On pourrait déjà y voir un problème politique, à ce qu’un petit nombre de gens préparent quelque chose d’aussi énorme. Nous avons tout de même choisi de reproduire ce format, parce que c’est celui qui nous a semblé le plus juste et le plus efficace pour, le temps d’une après-midi, venir toucher des chantiers à plusieurs milliers. Lorsque les objectifs sont clairs et/ou qu’ils sont atteints, la forme ’manif’action’ permet aussi de ressentir concrètement notre capacité d’agir, de franchir des obstacles et de se tenir ensemble : ce sentiment de puissance collective est aussi un objectif qui nous semble juste. Ce format implique donc qu’un petit nombre de personnes ont un certain nombres d’infos entre les mains, et qu’elles doivent les divulguer à temps pour que tout le monde puisse s’en saisir, comme dit plus haut. C’est ce qui est tenté avec les descriptifs de cortège distribués en début de rassemblement : donner un aperçu de ce que l’on pouvait projeter en terme d’ambiance dans chaque cortège, afin que chacun.e puisse choisir une place ou iel se sent bien. L’enjeu est toujours d’en dire suffisamment sans griller les idées dès le début. On le sait, c’est la surprise qui marche sur les flics. Si leur nombre et leur armement est leur force, les nôtres sont la mobilité et l’inventivité : la surprise. Il est probable que pendant la grande partie du parcours du cortège vert, les FDO aient cru que nous allions nous en prendre à la demeure de Pierre Fabre, située sur les hauteurs proches de nous. Révéler notre objectif plus tôt, ça aurait été prendre le risque qu’il soit verrouillé instantanément. En octobre, la confidentialité de l’objectif de la cimenterie Carayon avait rendu sa lisibilité par les manifestants compliquée mais avait aussi permis de prendre le dispositif par surprise, lui qui était tout concentré sur le cortège OR qui semblait se diriger vers l’énorme bâtiment de Pierre Fabre (décidément !). Confidentialité vs lisibilité donc, cela fait plusieurs fois que l’on échoue à établir un équilibre correct à cet endroit.
On peut penser plusieurs outils pour empêcher que cela se reproduise. On pourrait par exemple, distribuer des cartes des alentours massivement, afin que chacun.e ait en tête les possibles autour de lui (des personnes de l’orga avaient prévus de faire ça, mais la démarche n’a pas été portée jusqu’au bout). On pourrait aussi se former, en amont et sur les camps qui nous accueillent, à la transmission d’informations. Un cortège de plusieurs centaines de mètres qui avance à la file indienne dans des champs de blés aurait une teinte différente si les infos partant des mégaphones de tête/milieu et fin réussissaient à atteindre tout le monde par bouche à oreille rigoureux. Aussi, on peut se poser la question d’un réel manque d’expérience autour de la prise de décision collective. On peut se demander si c’est même possible : nous ne venons pas à ces événements avec les mêmes bagages politiques et les mêmes envies : certain.es acceptent qu’un petit groupe de gens aient pensé les événements et leur font confiance, d’autre trouvent ça affaiblissant. Certain.es bougent en équipe de quinze ou vingt, et prennent les décisions à cette échelle, d’autres à deux ou trois. Certain.es ne veulent pas atteindre des niveaux de conflictualité élevés avec la police, d’autres s’y préparent depuis un moment déjà. Comment, avec une telle diversité de rapports à la manif, prendre des décisions collectives qui satisfassent tout le monde ? Et c’est sans parler du stress, de la peur ou de l’excitation qui rendent la confusion encore plus handicapante dans ces moments-là. Nous n’avons clairement pas la réponse à ces questions, ce week-end l’a démontré. On continuera donc à se les poser, et à tenter de nouvelles choses. Assemblées autonomes sur les camps, formations à l’autodéfense collective face à la police, transmissions d’un bagage pratique à plus grande échelle, mais aussi réflexions sur la communication dans un cortège / dans une foule ou diffusion d’infos en amont, voilà quelques-unes des nombreuses pistes à explorer.
Parce que c’est en se formant collectivement à différents gestes que nous pourrons continuer à flouter les catégories que l’État voudrait nous assigner. Diffuser la pratique de l’anonymisation, rendre populaire le déplacement en groupe en manifs ou se former massivement sur la connaissance de ses droits face à la police, c’est ce qui nous permettra de gagner en force. A condition aussi que le déploiement de ces pratiques ne s’inscrive pas dans un folklore. Affronter la police est déjà porteur en soi d’un sens politique et le rapport de force que cela pose est salutaire. Par contre, nous continuons de remarquer que quand cette offensivité ne s’adosse pas à des gestes massifs, populaires, rejoignables, ce rapport de force penche souvent en notre défaveur, et les gestes d’offensivité perdent souvent de leur sens. C’est à cet endroit que nous devons approfondir l’hypothèse de la composition. Elle revêt tout son intérêt quand un block bigarré perce une ligne de police, entraînant derrière lui une foule déterminée à atteindre un objectif d’une manière toujours plus inventive, toujours moins reconnaissable, assignable, maîtrisable.
Il nous reste donc encore beaucoup à faire et à apprendre. Mais tout de même, il faut pouvoir reconnaître ce qui dans cette mobilisation n’a pas été de l’ordre de la défaite. Nous avons réussi, à plusieurs milliers, à converger sur un camp dont l’installation a été rendue très compliquée par les forces de l’ordre. La force logistique que l’on a appris à mobiliser est toujours plus impressionnante (avec ce qu’elle entraîne de drainage d’énergie et de fatigue) et nous arrivons encore et encore à la déployer au nez et à la barbe des flics. Ce camp a permis à énormément de gens d’atterrir dans un endroit sécurisé, pour participer à une manif qui était interdite. Lors du samedi après-midi, l’enthousiasme collectif, malgré le dispositif policier démesuré, a vu plusieurs cortèges emprunter un chemin ultra-galère, quand bien même les gens ne s’étaient pas projetés dans ce genre de scénario. Après avoir crapahuté dans les champs sous la chaleur, et avoir croisé quelques riverain.es complices, il restait assez d’énergie aux gens pour tenir un rapport de force avec la police. Celles et ceux dont ce n’est pas le mode ne leur ont pas tourné le dos pour autant : si le fait d’être sur cette colline pouvait avoir quelque chose de frustrant ou de glaçant, beaucoup de personnes ont aussi parlé avec enthousiasme de leur envie de soutenir les affrontements, en restant proche de ceux qui y prenaient part. C’est là la victoire de notre week-end : malgré un nombre toujours croissant de flics, et leur usage de plus en plus décomplexé de la violence, on a su rester ensemble. Ensemble à crapahuter, ensemble à bouffer les gaz, ensemble à couper à travers les pinèdes et les champs pour esquiver la police.
Le cortège paysan, qui devait assurer une action tranquille proche du camp, a fait bien plus que ça. En restant à l’endroit qui était le sien malgré les lacrymos, et en bloquant une partie du déploiement des forces de l’ordre, ils nous ont montré que la déter n’a pas de dress code.
Cette force collective continue de nous nourrir, d’irriguer les événements de l’A69 et des Soulèvements. C’est la même force que l’on a pu retrouver dans certaines manifs contre les fascistes ces dernières semaines, la même force qui sera la notre très bientôt, contre les bassines. Mais, pour que cette force ne s’épuise pas, pour que nous ne répétions pas nos erreurs jusqu’à l’affaiblissement du mouvement, il faut continuer à nous questionner. La répression prend acte, elle aussi, de notre force. Des coups d’éclats comme Sainte-Soline 1 ou No Macadam se produiront sûrement de moins en moins sous cette forme. Pas parce que nous ne pouvons plus défaire nos adversaires, mais parce qu’il faut trouver de nouvelles manières de le faire.
Alors continuons à nous questionner, à tenter des choses, à nous rencontrer et à nous faire confiance. Formons-nous collectivement pour être toujours plus solides ensemble. Repensons nos formes, nos manières de faire. Ne nous laissons pas cristalliser. Agissons contre les projets écocidaires et contre les fafs, dans les luttes locales et au lendemain des élections.
Dans les rues, dans le Poitou, sur les Zads et partout ailleurs,
No Macadam,
Des membres du Comité Soulèvements 31
Illustration : © Regard Brut






