Retour sur le procès du rappeur Jo le Phéno

La pute de proc veut l’enfermer

paru dans lundimatin#126, le 11 décembre 2017

Le 27 octobre 2017 a – enfin – eu lieu, dans l’enceinte de la 17e chambre du TGI de Paris, le procès du rappeur Jo le Phéno pour son clip « Bavure ». « Enfin », parce qu’il était initialement prévu au moins de février, en pleine « affaire Théo ». Mais quand la ligne de défense principale des syndicats de police est de prétendre être « le corps le plus contrôlé » avec « la mission la plus dure », ou encore « les professions de la fonction publique les plus sanctionnées » à qui « on ne fait aucun cadeau », on comprend qu’ils aient préféré que le fameux « contexte », mobilisé par contre à tort et à travers pour culpabiliser l’artiste, leur soit plus favorable. Le procès, à la demande des parties civiles, est reporté le 27 septembre 2017. Une heure après le délibéré du procès du quai de Valmy (raconté lui-aussi sur lundi.am), c’est au tour de l’avocat de Jo de reporter, convoqué ailleurs au même moment pour une affaire probablement plus rentable. En effet, Maître Saïd Harir intervient à titre grâcieux, pour rendre service à Mokobe (rappeur du 113), qui lui a présenté Jo et ses galères. Le procès est fixé au mois suivant. Prévu pour trois heures, il durera presque le double. Longue après-midi d’automne où même les étudiant-e-s en droit venu-e-s assister à la séance trouveront affligeante, dans tous les sens du terme, la Justice à laquelle ils seront censé-e-s prêter serment.

En ce qui concerne la première plainte, celle du Syndicat des Cadres de la Sécurité Intérieure (SCSI-CFDT), dans la forme, Jo le Phéno est accusé d’avoir posté un simple lien sur des réseaux sociaux. Lien qui amène vers le clip de « Bavure ». Dans le fond toutefois, si la séance est parfois si tendue et donne l’impression d’un acharnement, c’est qu’il y a plus : ce plus, c’est le « contexte » et – le mot viendra du représentant de l’État - « l’idéologie ». Mais la place des réseaux sociaux n’en est pas moins centrale : les commentaires YouTube (dont un, anthologique à sa manière : « quand j’écoute les sons de Jo le Phéno, j’ai envie de brûler un commissariat »), le sens accordé aux « RT », l’entreprise Twitter qui balance, sans qu’il y ait besoin d’invoquer une quelconque suspicion terroriste, l’adresse mail du compte à la police, donc l’identité de son détenteur, sont autant d’éléments décisifs au sein du processus juridique. Les parties civiles prendront bien soin à n’attirer l’attention que sur les réseaux sociaux – où la prise de parole est encore informée par certaines logiques de fiction, d’humour, d’efficacité esthétique, de second degré – plutôt que sur les interviews officielles données par l’artiste.

Robert Bismuth, actuel chef de « Daymolition » - anagramme de « Dailymotion » comme le remarque l’assesseur, qui sera toutefois moins sensible aux figures de style chez Jo - fait preuve d’un courage admirable en rejetant toute la responsabilité du clip sur Jo devant la police, et en avouant du même coup qu’il ne regarde pas tellement les vidéos ni les chansons que les artistes lui envoient avant de les poster. Bismuth ne sera pas rappelé à la barre, alors que sa version contredit explicitement celle du prévenu. Outre l’État (Cazeneuve s’étant mêlé de l’affaire) et le syndicat, une troisième partie civile est incarnée par M. Tremblay, commissaire du 20e, « star » selon son avocat – non sans humour, malgré lui – de la première version du clip de « Bavure ». Images qui le livreraient « en pâture à des gens chauffés à blanc qu’il rencontre tous les jours dans son travail dans le 20e arrondissement ». Le fait qu’il demande à la fin de son réquisitoire la suppression du clip, qui n’existe plus depuis longtemps dans cette version, en dit long sur l’aggravation de ses – terrifiantes – conditions de travail.

Le procès du rap ?

Le procès de « Bavure » serait-il un énième épisode du procès du rap en général ? Surtout, de ceux auxquels on l’associe : les « nouvelles classes dangereuses », la jeunesse populaire racisée, triplement altérisée du point de vue de l’institution judiciaire, menée majoritairement par des cinquantenaires blanc-he-s hautement diplômé-e-s. Durant le procès, les marques de mépris de classe et de racisme ne se comptent plus. Benoît Chabert, dans une phrase révélatrice de son réquisitoire, dira « ici, on n’étudie pas un style musical, mais une idéologie. Et quand je parle d’idéologie, je ne parle pas de Karl Marx (il rit) ». L’avocat justifie donc que l’affaire Jo le Phéno n’est pas passible de la jurisprudence Orelsan, relaxé parce que mettant en scène avec « distanciation » un « personnage », dans le cadre d’un mode d’expression par nature « brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée », pour citer l’arrêté – au demeurant utile mais peu flatteur. Notons d’abord le mépris : c’est trop brut pour être de l’art, encore plus brut qu’Orelsan c’est dire, donc soit, c’est l’expression d’une idéologie politique, mais là encore, bien rudimentaire, à l’opposé de la finesse des livres de Karl Marx - non sans une petite pique vengeresse dans le choix de la référence parce qu’il sait que Jo est soutenu par des militant-e-s de gauche, dont certain-e-s sont dans la salle.

Pique qui fera nettement moins saigner nos oreilles que celle émise par l’avocat du syndicat qui osera citer, en exemple de « vraies » chansons politiques, « Le Temps des Cerises » et « Le chant des Partisans » - la Commune et l’Occupation, ces moments où la police française fut si exempte de reproche, bien vu. Puis les rires à moitié consternés quand il demande ce que veut dire le mot « péripatéticienne » qu’ils croient attribuer à un mot d’argot du 20e arrondissement présent dans la chanson. Un des policiers qui surveille la salle, si prompt à aller virer une personne sur son téléphone ou qui exprimerait un peu trop son mécontentement, ne cache pas son fou rire au moment où Jo explique que « pute de proc » veut dire « méchant ». Et pourtant, qu’est-ce que ça voudrait dire d’autre, dans la langue qu’on a, avec l’énergie, la charge émotionnelle de colère à transmettre ? S’improvisant linguiste, un des avocats lance : « c’est un terme très grave, vous allez me dire qu’on vous traite de pute vous dites « ah ça va » ? Excusez-moi, un peu d’honnêteté intellectuelle », ajoute-t-il avec un rire de tête à claques. La juge le rappelle à l’ordre et Jo ramène sans cesse le débat sur le plan esthétique : « je l’ai dit dans un contexte musical, pas en écrivant une lettre au procureur ».

L’absurdité de cette prise au premier degré à tout prix des paroles du procès n’est jamais aussi bien montrée qu’au moment où le rappeur répond : « mais… ce n’est pas la réalité… je ne vais pas pisser sur la justice et la mère du commissaire, tout simplement parce que... je peux pas ». Rires dans la salle, évidemment. La tentative de commentaire de texte au premier degré est ridicule. Le décalage est tel que très souvent le rappeur ne comprend même pas ce qu’on lui demande, ou plutôt, pourquoi. Au point qu’au moment de l’exégèse de l’expression « ils veulent juste farcir de la volaille », Jo finit par répondre qu’au sens propre la volaille est un animal, que l’on farcit dans certaines occasions, et l’assesseur de répondre sèchement, agacé par les rires : « Si je veux le sens premier, j’ouvre un dictionnaire, ce que je veux savoir c’est ce que ça désigne pour vous. » Faudrait savoir.

C’est l’ignorance complète du genre musical qui exprime le mieux son mépris. Sinon LIM, auteur de chansons à côté desquelles « Bavure » fait office de berceuse républicaine, serait probablement encore en prison, Joey Starr à peine sorti mais pas encore à pavaner dans des films français. Et personne un minimum au fait des sociabilités populaires n’aurait à l’idée de reprocher à un jeune de se revendiquer du quartier où il a grandi, où sont tou-te-s ses ami-e-s, où il traîne encore : c’est pourtant ce que répète le procureur pour délégitimer le fait que Jo le Phéno serait un « porte-parole immergé » du quartier des Amandiers, qui justifierait qu’il parle de bavures. À cela Jo répond que de toutes façons, il n’a pas besoin d’être posté à la Banane – autre nom des Amandiers – pour être victime de contrôles abusifs.
Mais pourquoi donc le clip de Jo, plutôt qu’une chanson de LIM, ou de quinze autres rappeurs différents ? Il y a l’histoire des visages non floutés des agents de police, ce qui a été fait par la suite, erreur que Jo reconnaît immédiatement. Il s’en excuse. Mais alors pourquoi s’acharner ? Parce que ces images ne sont pas forcément, comme le dit l’un des avocats, des images de « bavure », de dysfonctionnements, mais selon eux des « interventions anodines » - où un petit de 13 ans se fait très violemment interpeller, sacrée routine. Ou de « maintien de l’ordre » dans « Bavure 2.0 » - où cette fois c’est un gendarme qui colle la tête d’une femme brusquement sur un poteau, sacré maintien de la paix. Les représentants de l’État et de la police y auraient peut-être perçu une dénonciation politique beaucoup plus blessante que les injures : celle qui sous-entend que le monopole de la police sur l’usage légitime de la violence est contestable. Qu’il reste une violence.

Jo le Phéno vs Joe Dalton (le procureur)

Le proc est à l’image de l’institution policière : vif, vénère et vite vexé – pas facile de reconnaître qu’une des meilleures chansons du rappeur qu’il a devant lui a pour refrain « la pute de proc veut qu’on m’enferme », joliment autotuné, visionnée par tout le tribunal. Et qui fait même bouger la tête de l’avocat du syndicat policier - avec de l’auto-tune ça passe peut-être mieux comme dirait l’autre. Il entre dans une hystérie inattendue pour un RT : le fameux « quand j’écoute les sons de Jo le Phéno j’ai envie de brûler un commissariat ».

— Proc : « POURQUOI VOUS L’AVEZ RT ALORS ?! »

— Jo : « J’ai RT ça ? RT c’est pas écrire… j’ai dû dire quelque chose après »

— Proc en feu : « AH OUAIS ENSUITE VOUS AVEZ ECRIT QUOI, PEACE AND LOVE ? Vous vous faites de la pub sur Twitter en tenant ce genre de propos haineux ! »

— Jo, sang-froid intact : « Non Monsieur, parce que j’ai fait des interviews où je ne dis pas ça. Et même dans ma chanson « Bavure 2.0 » je dis « j’incite personne à tuer qui que ce soit » mais aussi, et c’est important, « j’incite personne à se laisser faire ».

Il déclare amèrement ne pas vouloir faire de Jo le « martyr de la liberté d’expression », lui « faire ce plaisir » (quel immense plaisir, c’est vrai, martyr de la liberté d’expression) et ne demander « que » 120 jours amende et le retrait de son clip – en précisant qu’il n’est pas sûr qu’il existe toujours. Le procureur est, encore plus que les deux autres avocats, le manipulateur du « contexte ». Ce qui est grave selon lui, et qui outrepasse la liberté d’expression, c’est le fait que Jo ait publié cette chanson dans ce contexte. Et de répéter, bien plus que n’auront été prononcés les noms de Lamine Dieng pourtant affiché en hommage sur une fresque du début de la vidéo ou celui d’Adama Traoré tué un peu avant la première publication de « Bavure », l’affaire du quai de Valmy, le couple de policier assassiné, Viry-Châtillon, et un « fonctionnaire de police du onzième arrondissement tué par les frères Kouachi le 7 janvier 2015 littéralement sous la fenêtre du domicile de Monsieur Jo le Phéno, fonctionnaire qui, lui, était fier de vivre là-bas » - sous-entendu : pas comme Jo qui préfère se revendiquer du vingtième. Il y a de légères protestations à ce moment du côté des proches de Jo. L’avocat de la défense aura beau jeu de rappeler que le contexte est celui des violences policières bien plus que celui des violences sur la police, on reste frappé par l’ampleur prise par une simple chanson, et qui ne devrait être traitée que comme telle. L’un des enjeux du procès est, en filigrane, la définition de ce « contexte » : chanson justifiée s’il est celui des bavures policières, insupportable insulte s’il est celui des délinquances dont les policiers seraient les premières victimes.

Le proc tend à l’oublier et croit élégant de reprendre à son compte des phrases tirées de la chanson. « Moi aussi, ils sont assassiné beaucoup de mes frères ». Le problème, c’est que dans ce « ils », il met dans le même sac les manifestant-e-s du quai de Valmy (« affaire récemment jugée par ce même tribunal », rappellera plusieurs fois la juge, comme si Jo d’être jugé à l’étage en était contaminé) les personnes critiques de l’institution policière en général, les « jeunes de cité » qu’il assigne à l’affaire de Viry-Châtillon (autre type de contamination, qu’importe qu’il y ait plus de trente kilomètres entre Viry et Ménilmontant) et… des terroristes. Jo serait censé être de ce côté-ci. Le problème, c’est le que le procureur prononce cette phrase dans un tribunal. Jo ne dit pas « la pute de proc » en s’adressant à lui (ou en lui écrivant une lettre, comme il le souligne), mais dans un contexte musical. Et c’est là toute la différence : on la sent dans notre perception-même, ne serait-ce que dans la gêne provoquée par l’assesseur prononçant de la même voix monocorde que celle avec laquelle il prononce les chefs d’inculpation, les couplets de « Bavure ». Les parallèles avec les terroristes sont prononcés au tribunal, bien au premier degré. De même qu’avec Dieudonné, la liberté d’expression et l’antisémitisme. « Tiens, un autre Noir des quartiers populaires, ça passera » : non, car des protestations – bien faibles comparées à l’insulte que cette comparaison constitue – s’élèvent, et Joe le procureur de redevenir tout rouge : « ET S’IL Y A DES GENS DANS LA SALLE À QUI ÇA NE CONVIENT PAS CE QUE JE DIS, VOUS SORTEZ, LA LIBERTÉ D’EXPRESSION ELLE EST POUR TOUT LE MONDE ! »

Pauvre procureur à qui on essaye d’enlever sa liberté d’expression.

La bonne et la mauvaise liberté d’expression

Justement. « La liberté d’expression ce n’est pas que pour Charb » dit le rappeur Médine. Or dans ce procès, procureur et avocats des « victimes » dessineront aussi la définition normative qu’ils se font de la « bonne » liberté d’expression.
La bonne liberté d’expression, c’est pendant les dictatures, où il y a des « grandes causes », pas dans une « démocratie qui fonctionne », si l’on suit le réquisitoire de l’avocat du syndicat de police. « Fonctionne ». La famille Traoré appréciera. Celle de Yacine également.

La bonne liberté d’expression, c’est pouvoir mettre sur le même plan des propos antisémites et des paroles de chanson qui dénoncent les violences policières.
La bonne liberté d’expression, c’est peut-être surtout ne pas toucher à l’État et ce qui le définit : sa violence.

La bonne liberté d’expression, c’est quand tu as dépassé quarante ans et que tu ne fais pas du rap : Brassens, ok, Renaud, ok. Mais : « Le rap nous déroute. Ma grand-mère détestait Brassens, mon père nous a fait aimer Brassens. Mon père n’aimait pas Renaud, j’ai fait aimer Renaud à mes enfants. Mes enfants me demandent « et le rap » ? Je leur répond que je n’aime pas le rap parce qu’il me ramène à un contexte effrayant et communautaire. Si vous êtes différents, ou si vous n’appartenez pas à mon clan, vous êtes des skins  ». Et si vous êtes Jo le Phéno, vous n’êtes pas artiste, encore moins engagé. L’ignorance est telle que l’avocat se permet, sur un ton docte, de définir le rap, élément de la culture hip-hop, par l’exact inverse de ce qu’il est. Le rap a depuis des dizaines d’années le message antiraciste le plus clair qu’il soit. Dans sa grande majorité, il unit et désire unir. Il n’y avait qu’à voir le concert de PNL à Paris, quand 18 000 personnes, éreintées de près ou de loin par 2015 et 2016 – les attentats et l’échec d’un mouvement social – se mettent à chanter ensemble. D’âges, de classes sociales, de couleurs, de religions différentes, réunies par le même amour – le même remède ? Évidence telle qu’elle décrédibilise d’emblée toute tentative d’analyse musicale de l’autre côté de la barre.

Car il y a encore plus insultant que la comparaison avec Dieudonné au cours du procès, et c’est bien celle avec le terrorisme. Celle-ci se fait de plus en plus explicite : à propos de la phrase « ils veulent la guerre pas la bataille », l’avocat dit qu’il lui rappelle « un discours communautaire qui, sans faire la personne qui a peur de tout, rejoint certaines personnes dans les cités qui pensent que la solution est de se radicaliser et de faire la guerre ». La stratégie rhétorique est telle qu’il transforme en éléments à charge des choses qu’il est impossible de relier entre elles, à moins par de très, très douteux préjugés. Et les semeurs de haine et de la violence d’accuser ceux qui luttent pour la justice sociale de leurs propres méfaits.

Quelle que soit la peine déclarée, passer en jugement, devant les avocats rougeauds qui se moquent de votre musique – qu’écoute, pourtant, vos propres enfants – vous associent au terrorisme, et les juges blancs paternalistes qui vous refusent le statut d’artiste : c’est déjà une violence bien pire que des paroles de chansons. Parce que les effets sont bien plus graves quand c’est l’État qui vous tombe dessus. Heureusement, Jo a la force pour continuer quoiqu’il arrive. « Arrogant, déter et talentueux ».

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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