Résister au fascisme

À propos de Résistances surréalistes. Claude Cahun et la Main à plume

paru dans lundimatin#514, le 31 mars 2026

En 1940, la France est défaite, le nazisme règne sur la quasi-totalité de l’Europe. Comment résister ? Léa Nicolas-Teboul y répond en croisant deux expériences originales qui puisent dans le surréalisme moins un corpus qu’une « tradition émancipatrice » (page 62).

Sur l’île de Jersey où elles résident depuis 1937, Claude Cahun (1894-1954) et sa compagne, Marcel Moore (1892-1972), lancent une campagne de contre-propagande contre l’occupant allemand. Elles ont toutes deux déjà un long parcours artistique et politique. En 1930, le livre de la première, illustrée par la seconde, est ironiquement – et significativement – refusé par la Nouvelle Revue Française en raison de son « genre indéterminé » (page 19). Au cours des mois suivants, elles se politisent et rejoignent l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), une organisation pilotée par les communistes qui tente de créer un front intellectuel. C’est au sein de ce regroupement que Cahun se rapproche des surréalistes et rédige Les paris sont ouverts, un texte qui défend la puissance de l’action indirecte de la poésie ; celle-ci n’est pas tributaire de mots-clés (« prolétaires », « révolution », etc.), d’un sujet (social, politique), d’effets directs de propagande. Elle peut, plus souterrainement et efficacement, agir en créant des courts-circuits. André Breton, l’auteur du Manifeste du surréalisme, fut impressionné par cette analyse sur laquelle il entend appuyer tout à la fois l’autonomie et la politisation du surréalisme.

À Paris, en 1941, autour des rares surréalistes, moins connus, restés en France et de jeunes issus de la revue Réverbères, se regroupent quelques personnes intéressées à poursuivre les recherches du surréalisme tout en s’organisant face à l’occupant. En référence à Rimbaud – « la main à plume vaut la main à charrue, jamais je n’aurai ma main » –, ils prennent le nom de La Main à plume et se qualifient de « francs-tireurs du surréalisme en France occupée ». Ils produisent des plaquettes poétiques – c’est dans l’une d’elle que fut publié le célèbre poème de Paul Éluard « Liberté » –, déjouent la censure (en changeant de nom à chaque livraison), mettent en place des « formes de solidarité matérielles » (page 65) – plusieurs sont Juifs ou en situation irrégulière – et, pour certains, s’engagent dans des activités de résistance armée.

Une constellation surréaliste

Aussi différentes soient-elles, ces deux aventures participent d’une même constellation surréaliste depuis ses marges. Ainsi, la place de Cahun dans le groupe surréaliste des années trente « est à la fois nodale et marginale ». Seule femme à prendre part aux discussions politiques et théoriques, elle n’est « ni femme de, ni muse ni amante. Antimuse plutôt ». Lesbienne qui plus est. Elle déroute. Son travail photographique n’est pas (re)connu et elle n’est pas invitée à participer aux expositions internationales du surréalisme de Londres (1936) et de Paris (1938) qui consacrent, en même temps que la diffusion du groupe, son institutionnalisation (pages 36-37).

« L’histoire fait craquer les coutures du surréalisme d’avant-guerre » écrit Léa Nicolas-Teboul. L’expérience surréaliste se doit d’être recodée au prisme de l’occupation et de la résistance, et se faire davantage quotidienne et matérielle (ce qui la rapproche du surréalisme belge). À leurs échelles, le couple de Jersey et le groupe parisien tentèrent de tirer les leçons des paris sont ouverts en expérimentant des formes d’action poétiques et pratiques qui échappent à la division du travail intellectuel, au « chant national anti-boches » et à l’emprise communiste (plusieurs membres de La Main à plume sont trotskistes).

Cahun et Moore, qui avaient, enfants, fait l’expérience de l’antisémitisme au cours de l’affaire Dreyfus, inventent un « Soldat sans nom » parmi les troupes allemandes. Et, en son nom, elles écrivent des milliers de tracts, réalisent des détournements d’images et papillons emprunts d’humour noir, destinés aux soldats de la Wehrmacht afin d’instiller le doute en eux et de les gagner au défaitisme. Le clou de leur action est la réalisation, dans l’église fréquentée par la soldatesque allemande, de pancartes sur lesquelles il est écrit : « Jésus est grand, mais Hitler est plus grand encore, car Jésus est mort pour les hommes, mais les hommes meurent pour Hitler » (page 91). Les SS prirent ce message au premier degré.

« Fleurs d’oubli »

Arrêtées le 25 juillet 1944, Cahun et Moore sont condamnées à être fusillées, avant d’être graciées quelques mois plus tard. Quant à La Main à plume, près de la moitié de ses membres ont péri au cours de la guerre : fusillés, déportés, etc. Non seulement l’action précaire de ce couple à Jersey et de ce groupuscule à Paris n’a pas entraîné de soulèvement parmi les troupes allemandes ni de révolution sociale à l’heure de la Libération, mais plusieurs anciens de La Main à plume rejoignent le PCF en 1944-1945, tournant ainsi le dos à cette expérience originale.

Dérisoire et éphémère action, vite oubliée ? L’enjeu de ce beau livre des éditions Terres de feu, est plutôt de raconter le hors-champ d’une histoire d’amour, de résistance et de fantômes qui nous engage jusque dans la manière de l’écrire et de la comprendre. À condition toutefois de se laisser affecter par cette puissance d’agir que peuvent aussi contenir certaines images, expériences collectives et trames poétiques.

Frédéric Thomas

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