République (màj)

« C’est que cette fois-ci, ceux qui sont morts ne sont pas des villageois yéménites tués par un drone ni des bougnoules étouffés dans un car de police : ce sont des blancs et, qui plus est, des journalistes. »

Eric Hazan - paru dans lundimatin#22, le 10 mai 2015

La vie intellectuelle française sait se faire trépidante. La semaine passée, Emmanuel Todd — l’inventeur du concept de « Hollandisme Révolutionnaire » — déclenchait une tempête dans un verre de Badoit avec la sortie de son livre « Qui est Charlie ? ».
La polémique alla jusqu’à faire trembler les vitres de Matignon. Emmanuel Todd, ce mauvais français, se retrouvait mis en piste par le Premier ministre dans les pages du Monde. Extraits :
« C’est un fait : notre nation, chahutée par les bouleversements du monde, connaît une forme de dépression, elle-même alimentée par les diagnostics réguliers d’intellectuels. Ceux-ci, bien que venus d’horizons différents, se retrouvent dans un même constat : celui du déclin. »
« Propager l’idée que la République serait aux mains de certains et agirait au détriment d’autres, c’est jouer un jeu dangereux : celui des populismes, des extrêmes qui, eux, nous conduiraient vers la ruine. »

Afin de participer au débat, nous republions cette semaine une tribune d’Eric Hazan. Parue sur Lundimatin dès le 19 janvier, elle aurait échappé à la vigilance des services du Premier ministre. Nous étant depuis assuré d’un lectorat stable au sein de la DGSI, gageons que cette fois, il ne la manquera pas.

La foule de dimanche à République aura donc été aussi nombreuse que celle du 28 avril 1944, qui acclamait à l’Hôtel de Ville le maréchal Pétain venu assister au service funèbre de victimes des bombardements. Si l’on met à part l’hystérie guerrière (« À Berlin ! »), les grands moments d’unanimité ont lieu lors d’enterrements – Victor Hugo, Pierre Overney, Jean-Paul Sartre, Edith Piaf. La manifestation de dimanche se situe dans ce registre où ce qui anime la foule est purement sentimental, la satisfaction d’exprimer ensemble des désirs vagues d’unité et de réconciliation, comme s’il suffisait d’être nombreux à marcher pour conjurer une absence, celle d’une société qui aurait pour but le bonheur commun.

Dans l’émotion dégoulinante, il est mal vu de désigner ceux qui ont orchestré la réaction au massacre et tirent les marrons de ce feu tragique. Les politiques d’abord : il suffit de voir avec quelle gourmandise François Hollande a appelé à l’unité nationale au soir de la première tuerie : une occasion rêvée pour tenter de rassembler les débris éparpillés entre ses doigts. La plupart des journalistes ensuite, qui jurent de rester debout, de ne pas céder à la terreur, de continuer à lutter pour la liberté d’expression : une occasion rêvée, là aussi, pour redorer l’image désastreuse que leur conformisme et leur manque de courage leur valent depuis longtemps.

La République est frappée au cœur, a dit Hollande. Mais justement, ceux qui ont commis ces crimes sont de purs produits des institutions de la République, de son système scolaire, judiciaire, pénitentiaire. On a beaucoup insisté sur leurs séjours au Moyen-Orient pour s’entraîner au maniement des armes. On pourrait aussi rassembler les mots qui reviennent dans leur parcours : services sociaux, famille vulnérable, petite délinquance, Fleury-Mérogis, poissonnier chez Monoprix, les Grandes Bornes, livreur de pizzas, trieur au service propreté de la Ville de Paris, Grigny, Fresnes... Il ne s’agit pas de trouver des excuses à la stupidité brutale, mais quand même, une question : combien de djihadistes dans les classes préparatoires à Sciences-Po ?

À leur marche contre la terreur, les dirigeants français ont invité Benjamin Nétanyahou, Avigdor Liberman et Naftali Benett, qui ont sur les mains le sang de milliers d’innocents. Ce n’est pas leur seule inconséquence. Ils ont lancé leurs soldats « contre le terrorisme » en Libye, au Mali, au Tchad, ils contribuent à la croisade internationale en Irak, ils mènent une guerre permanente contre une partie de leur propre peuple – et ils font mine de s’indigner le jour où une explosion se produit sous leur nez. C¹est que cette fois-ci, ceux qui sont morts ne sont pas des villageois yéménites tués par un drone ni des bougnoules étouffés dans un car de police : ce sont des blancs et, qui plus est, des journalistes. Il est temps de sortir du placard Voltaire, les Lumières et la liberté d’expression car dans un pays d’apartheid soft, un peu de cynisme ne peut pas faire de mal.

Eric Hazan est écrivain et éditeur français. Il a fondé les éditions La Fabrique
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