Rendre l’écologie irrécupérable

Entretien avec Nicolas Bonanni, sur L’Écologie, révolutionnaire par nature

paru dans lundimatin#510, le 24 février 2026

Dans son précédent livre, Que défaire ? Pour retrouver des perspectives révolutionnaires (Le monde à l’envers), Nicolas Bonanni rappelait la nécessité d’une pensée critique vis-à-vis de l’État et de la Technique, en raison de la puissance qu’ils procurent aujourd’hui aux classes dominantes. Dans L’Ecologie, révolutionnaire par nature, il propose une certaine définition de la nature et de la liberté, à partir de concepts que l’écologie partage avec d’autres courants de pensée : l’autonomie et l’attention. Il s’agit de démontrer l’incompatibilité fondamentale entre écologie et capitalisme. Cet entretien vient de paraître dans l’excellent journal papier suisse-romand Moins ! dans une version écourtée, contraintes papiers obligent. Nous le reprenons donc dans son intégralité.

Dans ton livre, tu pars de l’hypothèse suivante : la polysémie du terme de « nature » permet une récupération de l’écologie (entendue comme défense de la nature) par des courants de pensée qui n’ont rien en commun…
En effet, c’est un point important. Il existe une pseudo « écologie » de droite, voire d’extrême droite, inspirée par un respect religieux de la nature. Au nom de cette « écologie », qui existe dans différentes versions (catholique et païenne, à minima pour ce que j’en connais), certains se présentent comme des opposants à la déferlante productiviste. Ils ne se réfèrent à une définition particulière du mot nature : pour eux, ce sera un ordre qui régit le monde. Évidemment, cet ordre ne renvoie pas aux lois de la gravitation ou de la conservation de la chaleur, mais à un ordre social, qui sous couvert de « naturalité » est bien souvent hiérarchique et traditionaliste. Ceux qui se revendiquent de cette option en appellent souvent à l’autorité, à la nation, aux valeurs et aux Grands Hommes pour s’opposer à des évolutions qu’ils jugent « contre-nature ». Je montre dans le livre comment cette « écologie » autoritaire et liberticide est un détournement des idées fondatrices de l’écologie politique (et ce d’autant plus quand on voit les incarnations pratiques de cette « écologie » dans le champ politique, en réalité très basiquement productiviste).

La nature que je défend n’a pas grand-chose de commun avec la leur. Pour ma part, j’entends la nature comme l’ensemble des choses physiques qui existent, vivantes ou non, en dehors des transformations que l’être humain y a produites. C’est la définition « environnementale » du mot. Cette nature est mise à mal par le capitalisme et sa dynamique d’expansion qui ne reconnaît aucune limite à part, justement, les limites physiques du monde. Historiquement, la nature a été ravagée, détruite, extraite, captée, dominée, canalisée, mise en œuvre, rangée en boites, elle est devenue matière première. Le capitalisme marchandise les phénomènes naturels, les détruit en partie, et cherche à les remplacer par des dispositifs artificiels, présentés comme moins sujets à fluctuations, plus facilement contrôlables. Parmi les évènements saillants de ces dernières décennies, on note la montée des préoccupations environnementales et le développement de la puissance informatique (aujourd’hui de l’IA) et avec les délires transhumanistes. Dans les deux cas bien souvent, c’est une conception cybernétique de la nature qui prévaut, les présentant comme des « réservoir de biodiversité », des « méta-système autorégulé ». Sous couvert d’« écologie », cette intensification du contrôle humain sur le « système-Terre » se pare de mots comme « dématérialisation » ou « transition », alors qu’on assiste en réalité à une exploitation toujours plus poussée des ressources naturelles (des éoliennes industrielles ou coût environnemental du numérique) et à l’artificialisation des relations et des comportements humains (contrôle médicamenteux, nudges, appui constant sur l’IA...).

Quant à l’écologie à laquelle je me sens appartenir, si elle s’appuie sur cette conception environnementale de la nature, elle ne s’y réduit pas. En effet, elle est largement redevables des idées de Jacques Ellul et de Bernard Charbonneau, qui affirmaient que la défense de la nature et la défense de la liberté doivent marcher de pair, et non s’opposer. Selon ces deux intellectuels, l’écologie politique est à la fois une prise de conscience environnementale, un rapport de compagnonnage au monde vivant et une résistance collective à tous les projets d’incarcération dans une prison sociale.

Souscrire à une telle vision de l’écologie implique trois choses : refuser toute approche basée sur une sacralisation de la nature et l’apologie d’un « ordre naturel » ; mais également ne pas réduire l’écologie à l’environnementalisme ; enfin, la nécessité d’une révolution non seulement philosophique mais aussi très matérielle contre les structures de la domination qui détruisent et contraignent la nature et les êtres humains. L’écologie est révolutionnaire par nature, elle s’oppose point par point au capitalisme et à l’autoritarisme.

Tu définis donc l’écologie politique – qu’à Moins ! nous appelons aussi « décroissance » – comme une thèse qui repose sur 3 critiques principales et toutes trois nécessaires : critique du pouvoir, critique de l’exploitation et de la croissance, et critique de l’aliénation technologique. Pour toi, l’écologie devrait-elle donc rompre avec le système libéral, autant sur le plans matériel et social que culturel ?
Deux siècles après la première révolution industrielle, les sociétés humaines ont accru leur productivité dans des proportions inouïes. L’humanité n’a jamais joui d’autant de richesses matérielles, de biens de consommation, d’énergie. En même temps que l’extension du capitalisme accroît les inégalités (que ce soit entre les pays du Nord et ceux du Sud, qu’entre les classes sociales), le niveau de vie de chacune a largement augmenté. L’avènement du capitalisme a été rendu possible par deux facteurs : des innovations technologiques comme l’horloge ou la machine à vapeur d’une part ; d’autre part une conception de l’être humain « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes) et surtout comme être égoïste, où l’intelligence et la raison se réduisent au calcul (Hobbes). C’est la philosophie de l’utilitarisme libéral, le règne du calcul généralisé. Un rapport instrumental au monde et aux êtres s’est instauré, où tout vient se dissoudre dans « les eaux glacées du calcul égoïste » décrites dès 1848 par Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste. Pour cette philosophie qui préside aux destinées du monde depuis deux siècles, l’individu est un roi empêché de régner par l’existence contraignante de la société. Les libéraux le proclament : « ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui ». Voilà qui constitue une bien étrange définition de la liberté – et, partant, de l’individu et de la société. On peut lui préférer celle de l’anarchiste Bakounine, pour qui « je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation ». Ces questions philosophiques sont devenues très concrètes avec l’accélération technologique qui accompagne le développement du capitalisme ; particulièrement avec l’avènement de l’informatique depuis 80 ans. Alors que les machines de calcul génératif se parent du titre d’« intelligence artificielle », ma liberté (qui était la valeur cardinale de la société libérale) s’arrête bien souvent là où commence celle des machines. C’est donc cela le triomphe du libéralisme ?

Face à cet échec, je plaide pour redonner un sens concret à la notion de liberté, inspiré notamment par l’anarchisme (je me réfère aussi à Aurélien Berlan ou Geneviève Pruvost), ce qui amène à préciser le sens que l’on doit donner à l’écologie : selon moi, la proposition philosophique de l’écologie, c’est de proposer un autre rapport à soi-même, aux autres et au monde. Basé sur l’attention, l’empathie et le compagnonnage, qui s’oppose au rapport au monde instrumental nous faisant considérer ce qui nous entoure comme des moyens à notre disposition. Non pas, je l’ai dit, un rapport religieux. Pas plus qu’une négation de celle-ci – on resterait dans l’ordre du fantasme. Mais bien un lien. Une fois de plus, je parle là d’idées et de philosophie. Mais ces réflexions n’ont de sens que couplées avec une lutte matérielle contre les structures capitalistes et technologiques. Notre aliénation n’est pas qu’idéologique, elle est aussi matérielle.

L’extrême gauche actuelle, qui revendique un cadre de pensée et d’action intersectionnel, se positionne clairement du côté d’une rupture radicale vis-à-vis du système dominant, et pour une écologie révolutionnaire. Pourtant, les tensions entre cette nouvelle écologie « déviante », et l’écologie politique qui naît dans la deuxième moitié du XXe siècle sont vives. Elles te permettent de mieux préciser les critères qui définissent pour toi un courant de pensée émancipateur, et de localiser la ligne de fracture entre idéologies révolutionnaires et contre-révolutionnaires…
Dans les années 1960 et 1970, une vague révolutionnaire a secoué le monde. Le capitalisme s’est senti menacé, et sa riposte – que ce soit par la répression brutale, par la redistribution de gains de productivités, par le matraquage idéologique ou par la réorganisation des outils de production – lui a permis de défaire les espoirs révolutionnaires. C’est ainsi que depuis cinquante ans, nous vivons une ère de contre révolution.

À la fin des années 1970, les révolutionnaires ont eu du mal à encaisser la défaite. On a alors vu émerger une série d’idées philosophiques qui se revendiquaient subversives et souhaitaient adapter la critique sociales aux temps « post-modernes » en cours. Autour de Jean-François Lyotard, de Gilles Deleuze, de Michel Foucault et d’autres (ce qu’on a appelé la French theory) a émergé l’idée que les « Grands récits » étaient morts, et qu’il ne restait plus qu’à porter des paroles singulières, situées, minoritaires. Les tentatives de changement de société à grande échelle avaient fait leur temps : place aux micro-changements, aux reconfigurations « moléculaires », aux « machines désirantes », aux utopies quotidiennes. Le pouvoir ne serait plus une puissance détenue par des institutions et des entreprises à combattre, mais un flux qui circule et que chacun détient plus ou moins, d’une façon toujours évolutive. L’universalisme serait dangereux par nature, et seule l’exégèse des singularités quotidiennes aurait valeur subversive.

Sous l’influence (souvent inconsciente) de ces idées post-modernes, une partie importante de la gauche extra-parlementaire actuelle se fourvoie dans des impasses. Ayant intériorisé l’impossibilité d’un renversement radical du capitalisme, elle ne cherche plus qu’à remodeler certains rapports de pouvoirs. Prétendant œuvrer à la « convergence des luttes », l’intersectionnalité – qui part certes d’une bonne intention – entend réunir des luttes séparées, mais en tant que luttes séparées. Il n’y a plus de commun, d’universel, de sujet révolutionnaire, mais des minorités (toujours nécessairement minoritaires) et leurs alliées, dans des alliances toujours précaires et provisoires. La composition des luttes ne cherche bien souvent pas à produire un sujet politique qui renverserait collectivement la société, pour bâtir d’autres rapports sociaux, d’autres institutions, mais plutôt à faire vivre des espaces militants plus ou moins élargis, plus ou moins safe, plus ou moins bienveillants. Exit la révolution, bonjour la micro-politique. Les luttes intersectionnelles, héritières des post-modernes, accordent leur attention aux rapports de pouvoirs qui traversent le quotidien. Elles prétendent lutter contre des systèmes, mais bien souvent, en fait, ciblent seulement les individus. Exit la révolution, bonjour la micro-politique.

Les luttes intersectionnelles, héritières des post modernes, accordent leur attention aux rapports de pouvoirs qui traversent le quotidien. Elles prétendent lutter contre des systèmes, mais bien souvent, en fait, ciblent seulement les individus. Au delà de leurs grandes ambitions affichées, leur seul but semble être en fait de reconfigurer les rapports internes des groupes militants. Comme tout le monde, les postmodernes se prétendent aujourd’hui « écologistes ». Mais c’est une écologie qui a jeté par-dessus bord toute critique sérieuse de la technologie : elle se contente de dénoncer ses prétendues dérives. Ayant renoncé à toute perspective d’ensemble – à toute vision politique – c’est un environnementalisme d’extrême gauche qui se contente de chercher des bricolages idéologiques, cherchant à imaginer une « IA éthique » (revue La déferlante n°12, 2023), un « cyber-éco-socialisme (Cédric Durand), quand ce ne sont pas des « technologies émancipatrices » (TransHackFeminist Convergence, 2013) ou même des « cyborgs anticapitalistes » (Donna Haraway) qui permettraient de « sortir de la mono-humanité » (Emma Bigé) !

Cette drôle d’« écologie » prétend simultanément que « nous sommes la nature qui se défend » et que « la nature n’existe pas ». Inspirée par les thèses de l’anthropologue Philippe Descola, une partie de l’extrême gauche préfère ainsi se référer au « vivant » : le terme de nature étant évité par crainte de collusions avec les courants réactionnaires. Mais il est là question d’une troisième acception du mot, l’ensemble des éléments qui font qu’une chose est ce qu’elle es, sa substance, son essence, son principe, sa définition. Ainsi, au delà même des questions tactiques, c’est sur un plan philosophique que les post-modernes rejettent toute idée de « nature » pour éviter l’« essentialisation » des sujets.

Je montre dans le livre que ce souci bien légitime est à double tranchant. En effet, il me semble primordial, à l’heure de l’hybridation humain-machine, de rappeler à nos camarades qu’il existe bel et bien des différences de nature entre des êtres humains et des ordinateurs. Sensibilité, corporéité, conscience (et peur) de la mort, intelligence… : voilà plus que des distinctions de détails. L’humanité forme bien une communauté à part, qui ne peut se confondre avec les cyborgs et autres humanoïdes artificiels.

Fondamentalement, la conception antinaturaliste, 100 % culturaliste, promeut une vision du changement social comme table rase totale. Avec deux conséquences : d’une part, le risque de devenir une idéologie d’accompagnement du système technologique, qui a lui aussi tout intérêt à la table rase pour réaliser ses projets de contrôle cybernétique ; d’autre part, elle produit une phobie épidermique pour toute pensée politique divergente qui se revendiquerait des idées universelles de nature, d’humanité ou de dignité humaine – comme le fait justement l’écologie politique.

Ainsi, ces militants qui oublient bien souvent de cibler ceux qui détiennent réellement le pouvoir (Etats et grandes entreprises) semblent parfois intraitables envers d’autres secteurs de l’extrême gauche qui ne partagent pas leur cadre idéologique. Ces dernières années, on assiste en particulier à une violente campagne de dénigrement visant une partie non-négligeable de l’écologie politique, l’accusant d’être « réactionnaire » – autrement dit, de convergences idéologiques et pratiques avec l’extrême droite. Ces attaques, qui ne reposent sur rien de sérieux, visent à disqualifier ceux qui cherchent à nourrir des luttes écologistes alliant anti-capitalisme, anti-productivisme et anarchisme. Quel paradoxe ! Sont qualifiés de « réactionnaires » (donc d’ennemis de la révolution) les partisans d’une révolution sociale, qui se battent pour le renversement des structures actuelles de la domination, et la mise en place d’autres institutions, d’autres valeurs, d’autres structures. Sans doute payent-ils là à la fois leur attachement à la nature, mais aussi leur volonté de sortir de l’impuissance, de changer le monde, de bouleverser les rapports sociaux, d’en finir radicalement avec ce système qui génère des inégalités sociales, c’est à dire changer la vie de tout le monde y compris des gens que nous ne connaissons pas ; de ne pas se contenter pas de micro-politique, de micro-changements, ou de refuser de chercher des utilisations pseudo-émancipatrices à toutes les avancées du techno-capitalisme.

Par delà les désaccords tactiques et philosophiques bien réels mais interne au camp anticapitaliste et anti-autoritaire, les vrais fascistes et les vrais réactionnaires doivent bien s’amuser à nous voir nous déchirer ainsi !

Si elle les interroge à l’aune des enjeux environnementaux et sociaux du XXIe siècle, l’écologie politique que tu prônes semble finalement une excellente synthèse de ce que de nombreux courants de pensée dues XIX et XXe siècles ont pu offrir, en Occident, en termes d’idées et de pratiques pour plus d’égalité et de justice. A côté de l’anarchisme, de l’anticapitalisme et l’anti-industrialisme déjà évoqués, on retrouve des thèses féministes, romantiques-utopistes, socialistes, internationalistes, etc. De même, tu insistes sur l’importance de l’apport des Lumières pour le mouvement écologiste !
La société capitaliste contemporaine repose sur le gigantisme. Gigantisme d’un réseau de production et de circulation de marchandises mondial, gigantisme des infrastructures énergétiques, gigantisme des institutions qui régulent la société. Cette société de masse traite les individus comme des rouages ou des variables d’ajustement. Cette société, qu’on peut aussi appeler industrielle, productiviste ou technologique nous enchâsse dans un corps social de plus en plus technocratisé, où notre subsistance provient du monde entier. Colosse aux pieds d’argile : une guerre en Ukraine déstabilise l’approvisionnement de blé en France, un tsunami au Japon met à l’arrêt les chaînes de production de voitures allemandes et un défaut de sécurité électrique plonge l’Espagne et le Portugal dans le noir pendant 24h. En un mot, pour accroître notre productivité, nous renonçons à notre autonomie.

Une société, pour être désirable, à certes besoin d’assurer à chacun de ses membres un niveau décent de confort ou de nourriture. Mais, d’une part, ces productions doivent être assurée de façon durable et réellement sécurisée. Et d’autre part, la société doit aussi proposer des valeurs qui emportent l’adhésion de ses membres, au-delà de la simple matérialité. Aujourd’hui, sur quelles valeurs repose le capitalisme industriel ? La lutte de tous contre tous ? La survie des plus aptes ? L’égoïsme généralisé ? La volonté de domination ? Une pseudo « efficacité » ? Il ne reste nulle place pour des notions comme la justice, l’égalité, la dignité, ou pour les considérations esthétiques.

A rebours, l’écologie politique place au centre de sa perspective la subsistance, l’autonomie et une certaine conception de l’être humain et de la nature. Cela peut être considéré comme naïf, mais nous autres écologistes ne pensons pas que la beauté soit négligeable. Je veux dire que les raisons de s’opposer au capitalisme ne se limitent pas aux inégalités qu’il génère. On peut aussi être révolté par le fait qu’il génère un monde moche, peuplé d’êtres ayant renoncé à se rencontrer les uns les autres, et où les valeurs dominantes sont contraires au sens moral le plus évident. On peut aussi s’élever contre le fait qu’il détruise la biodiversité – et encore ce terme bureaucratique ne rend-il pas justice aux milliards d’individus détruits chaque année par sa voracité.

Au XIXe siècle, bon nombre des contempteurs et contemptrices du capitalisme naissant portaient une critique à la fois économique et romantique, sociale et culturelle. C’était aussi bien au nom de la nature, du prolétariat, de la beauté, de l’autonomie et de la liberté que la mise en place de l’industrie a été refusée par certains des premiers socialistes et des premiers anarchistes. Des tentatives de ce genre ont perduré jusqu’à nos jours. Pendant que les syndicats et les partis politiques de gauche se contentent bien souvent de réclamer une meilleure administration du système, une augmentation des minima sociaux et une extension du domaine de l’État, bon nombre de courants radicaux n’ont eu de cesse de tresser ensemble critiques sociale et culturelle. Je pense aux pionniers, romantiques anglais ou allemands dont les vies et les idées sont rapportées dans les travaux de l’historien Serge Audier, aux intellectuels marxistes de l’École de Francfort dans les années 1930, à la philosophe Simone Weil à la même époque et à l’essayiste George Orwell quelques années plus tard ; puis à Günther Anders, Hannah Arendt, Cornelius Castoriadis ou à l’Internationale situationniste dans les années 1960. Plus près de nous, la revue et maison d’édition l’Encyclopédie des Nuisances a repris ce flambeau dans le désert politique des années 1980, qui a été prolongé ensuite par le courant anti-industriel.

Le point commun de tous ces gens, c’est d’envisager la capitalisme avant tout comme une dépossession, sans se contenter de dénoncer l’exploitation. Le capitalisme nous exploite, certes. Mais il ne se contente pas de nous voler des richesses : il nous vole l’idée même de richesse, il décide ce qui est richesse et ce qui ne l’est pas, ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Le philosophe Jacques Ellul disait que dans notre époque qui ne croit plus en Dieu, le Sacré a été transféré à la Technique. Le seul Dieu que nos contemporains vénèrent, c’est l’efficacité, la puissance, la productivité et, encore une fois, le gigantisme. Jacques Ellul était croyant ; pour ma part je ne le suis pas. Je me réjouis que nous ayons cessé d’adorer des idoles et des fantasmes cachés dans les cieux. Je me désole par contre du fait que la Modernité, dans sa lutte contre la transcendance divine, se soit fourvoyée dans le progressisme, la fascination pour les machines et l’assimilation du progrès social au progrès technologique.

Contre ce dévoiement de la modernité, les écologistes sont des continuateurs très fidèles du programme des Lumières. Ou plutôt d’une partie de ce programme, qui me semble être son centre : participer à faire sortir l’humanité de son « état de minorité » pour qu’elle devienne réellement adulte (Kant). Cornelius Castoriadis a montré comment chez les philosophes des Lumières ont toujours cohabité deux tendances contradictoires : la quête d’autonomie, la volonté d’auto-limitation, et en face l’illimitation, la dynamique capitaliste et technologique de conquête. Les deux tendances sont opposées, et pourtant on les retrouve toutes les deux dans les combats pour l’émancipation humaine. Les Lumières ont souvent été progressistes, en ce sens qu’elles confondaient progrès technique et progrès social. Nous autres écologistes sommes modernes et anti-progressistes : nous mettons au centre de nos valeurs l’autonomie, l’émancipation, le refus de la transcendance ; nous refusons les fausses promesses technologistes, la course à la puissance et à l’efficacité qui est devenue la religion contemporaine.

La question des institutions est un autre volet de tes réflexions sur l’écologie. Si elles sont essentielles à tes yeux, c’est qu’elles ne sont pas seulement des constructions imposées par l’Etat. Tout ce qui lie les membres d’une même communauté entre eux (langage, infrastructures publiques, codes de politesse, etc.) doit être considéré comme institution. L’écologie a la tâche d’en inventer de nouvelles, qui permettraient à l’humain de rester humain. Peux-tu illustrer cette proposition ?
Une institution, c’est une médiation sociale : tout ce qui régit les rapports entre individus tout en les dépassant. Certaines institutions sont formelles, d’autres informelles. Certaines sont contraignantes, d’autres émancipatrices. Aujourd’hui, on réduit souvent cette notion d’institution au cadre étatique : des institutions formelles et contraignantes, à grande échelle, reposant sur une délégation du pouvoir et une monopolisation de l’exercice de la violence ; mais il y a évidemment bien d’autres manières d’envisager les institutions.

Je plaide pour un renversement des institutions existantes, qui me semblent être avant tout des dispositifs d’accompagnement de la société capitaliste. À gauche, on prétend parfois remplacer le Marché par l’État. On fait comme si ces ces deux structures étaient antagonistes, alors qu’en réalité, elles sont la condition de l’existence mutuelle de l’autre. Pas de « libre marché » sans régulation, pas de « droits de l’homme » sans individualisme libéral (je renvoie aux travaux de Jean-Claude Michéa). Bref : je pense qu’il faut renverser ces institutions qui reposent sur le même principe de délégation et de grande échelle.

En lieu et place, il nous faudra bâtir d’autres structures de médiation sociale. Celles-ci sont en effet indispensables pour réguler tous les conflits, pour organiser la solidarité ou pour permettre la communication. Dans le livre, j’avance quelques notions, comme celles de tiers et de pairs, celle de soin, d’attention et de subjectivité, ou celle d’interconnaissance contre la bureaucratie impersonnelle.

Interconnaissance : à rebours de ceux qui affirme que la solidarité entre les membres d’une société ne peut être assurée de façon efficace que par une structure géante et bureaucratique ne connaissant des individus que de façon « objective » (numéros de Sécu, références CAF, dossiers administratifs sans fin), je pense qu’il faut contribuer à réinventer une solidarité à petite échelle, basée sur l’interconnaissance des individus, dans des réseaux de mutuelles ou de caisses de soutien. Des institutions impersonnelles, standardisées et calibrées peuvent-elles « prendre soin » des individus ?Or, justement, le soin et l’attention au monde font partie des dispositions qui demanderont à être valorisées dans une société écologiste. C’est peu de chose de dire que notre société fait peu de cas de ces valeurs. Y règne plutôt ce que j’appelle une « indifférence intéressée ». Par défaut, nous ne nous préoccupons pas des autres, partant du postulat qu’ils ne nous concernent pas. Et si nous devons interagir avec eux, ce sera presque toujours de façon intéressée, mus par un intérêt égoïste, dans le but d’obtenir quelque chose d’eux. De fait, le développement du capitalisme et de son idéologie libérale a vu le triomphe de ce rapport très particulier au monde qui repose sur le primat de la rationalité instrumentale et calculatoire. L’utilitarisme libéral réduit l’humain à un être de calcul, égoïste, cherchant à maximiser son intérêt personnel contre celui des autres. Les marxistes dénoncent de longue date ce qu’ils appellent une réification des rapports sociaux : le fait que dans le capitalisme on considère les autres comme des objets et non comme des sujets. L’écologie politique prône une vision radicalement différente de l’être humain, qui valorise l’attention aux autres, et la considération (je reprends le mot à la philosophe Corine Pelluchon). La considération, c’est le fait de considérer l’autre comme un sujet, un être doué de libre arbitre, ce qu’on pourrait appeler un semblable, un autre être qui partage la même condition que moi tout en étant différent. C’est celui qui nous montre que si nous sommes certes singuliers, nous ne sommes ni uniques ni seuls. La proposition écologiste refuse de réduire l’humain à sa rationalité froide et abstraite ; elle veut réhabiliter des sujets, des pairs et des semblables, là où le libéralisme ne voit que des objets, des ressources, de la force de travail, ou bien des étrangers, des limites à notre liberté, des adversaires et des ennemis.

Contre les institutions coercitives et impersonnelles, mais aussi contre l’autorité traditionnelle ou patriarcale, l’écologie politique plaide donc pour la construction d’un tout autre type d’institutions. Le pari est ambitieux, et soulève de nombreuses questions. L’ État se fait respecter par la violence et la contrainte : en un sens, c’est la solution de facilité. Il règle les nombreux et inévitables conflits entre personnes par l’instauration d’une puissance supérieure. L’écologie politique, quant à elle, insiste sur les facteurs culturels, sociaux, moraux, nécessairement complémentaires de l’action politique. Les dispositifs institutionnels sont certes essentiels, mais ils doivent être complétés simultanément de dispositions éthiques. Nous menons donc tout un travail culturel, pour faire émerger – et rendre dominantes – des valeurs, comme l’égalité, la justice, le soin, l’attention, la dignité.

Quant à comment bâtir des institutions, je pense que c’est avant tout par la lutte et par l’expérimentation. Dès aujourd’hui, les collectifs militants tentent de bâtir leurs propres structures de pouvoir qui tâchent de ne pas reproduire les travers de la société existante. Même si ce n’est pas une tâche facile !

Qui, selon toi, défend, aujourd’hui, cette écologie que tu décris, et défendrais de telles institutions ? Il semble que même le mouvement français pour la décroissance ne te convainc pas quand il fait un détour par les thèses psychanalytiques pour montrer que le « toujours plus » à la base de la logique d’accumulation du capitalisme se nourrit, dans l’intime de chacun, de désirs illimités... nécessitant alors une instance limitatrice extérieure pour « désaliéner l’humain » du mythe de la toute-puissance et lui redonner une prise sur le réel.
En effet, partant du même constat que je viens d’énoncer, certains intellectuels qui inspirent le courant français de la décroissance (je pense en particulier à Jean-Pierre Lebrun et à Dany-Robert Dufour), très inspirés par la psychanalyse, veulent remettre au centre du fonctionnement social la loi, la limite, la figure paternelle, l’autorité… Derrière ces termes se cachent l’idée que, puisque le capitalisme a besoin d’adolescents éternels incapables de résister à leurs pulsions consommatrices, il faudrait réinstaurer une culture de la limite, symbolisée en psychanalyse par le père. Face à un capitalisme « libéral-libertaire » profondément égalitaire héritier de Mai 68, il faudrait réinvestir la verticalité…

Il me paraît très clair que le monde dans lequel nous vivons n’est pas égalitaire. Pas plus que n’y règne réellement ce qu’on pourrait appeler la « liberté ». De la même façon, même si les publicitaires de ce monde n’en finissent pas d’en appeler à l’« individualité », on voit bien que celle-ci n’est autorisée qu’à s’exercer entre les bornes du Marché : je choisis librement Pepsi pendant que toi tu choisis librement Coca. Ce que je veux dire, c’est que nous ne vivons pas dans une société égalitaire peuplée d’individus mais, comme je l’ai dit, dans une société de masse profondément autoritaire, verticale et qui nous traite comme des objets. On n’obtiendra pas la réhabilitation du sujet en promouvant l’autorité, mais bien en développant une réelle culture de la liberté et de l’égalité qui ne souscrive pas aux mythes libéraux. Je crois que l’appui sur les idées anarchistes peuvent alors être d’un précieux apports.

Te sens-tu optimiste ou pessimiste ? Si dépossession et aliénation, deux processus qui privent toujours plus les humains de penser et d’agir par eux-mêmes, sont au fondement de l’organisation sociale, le sort de l’humanité semble plus que compromis, non ?
Le sort de la planète Terre continue de se dégrader. On vient d’acter officiellement que l’objectif de limiter à 1,5° le réchauffement climatique ne sera pas atteint, et les députés français ont voté cet été une série de mesures anti-écologistes extrêmement radicales. Les inégalités augmentent, les électeurs et électrices se tournent vers les populistes de droite racistes, nationalistes et autoritaires… En réalité, l’alternative est des plus claires entre des options politiques incompatibles : ou bien le fascisme, la réaction autoritaire et la guerre ; ou bien une révolution qui balaie radicalement ce qui détruit tant la planète que les êtres qui la peuplent et les relations sociales qu’ils entretiennent.

J’avoue être porté politiquement par un grand enthousiasme. Car je sais, pour l’avoir vu et éprouvé, à quel point nous détenons du pouvoir lorsque nous nous groupons pour nous battre. Je sais que lorsque nous identifions correctement des objectifs, des cibles, que nous produisons une analyse de la situation, que nous essayons d’utiliser des moyens d’action cohérents et justes, on peut obtenir de grands effets. Les propositions radicalement anti-capitalistes de l’écologie politique peuvent rencontrer les aspirations d’une grande partie de la population. Bien sûr, elles sont incompatibles avec des vies remplies de lave-vaisselles, de notifications Facebook, d’accumulation de marchandises et de stimulations électroniques. Mais elles promeuvent une vie simple, consciente de son inscription dans le vivant, où l’être humain cherche la satisfaction à ses besoins, ses fantasmes et ses douleurs en lui-même et dans son environnement proche, sans se lancer dans une course à la puissance pour s’oublier lui-même. À condition de ne prendre nos contemporains ni pour des moutons, des zombies, des alliés narcissiques d’un système pervers, ni pour des débiles, ni pour des racistes complices d’un système de domination, à condition d’aller à leur rencontre en cherchant ce que leurs vies et leurs combats peuvent avoir de commun avec les nôtres (c’est à dire en les considérant comme nos semblables), les objecteurs de croissance, écologistes radicaux et anti-industriels peuvent à mon avis bâtir, dans les temps troublés qui sont les nôtres, de grands mouvements. Notre époque est propice aux basculements : à nous de faire que ceux-ci s’accomplissent dans des directions honorables.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :