Refermer le plus ancien débat sur la valeur [8/9]

Par Jacques Fradin [Vidéo]

Jacques Fradin - paru dans lundimatin#135, le 28 février 2018

Jacques Fradin mène depuis 40 ans un minutieux travail de généalogie du capitalisme. Il y a presque trois ans, nous avions publié une série de vidéo intitulées Qu’est-ce que l’économie, cette nouvelle salve en est la suite logique, dans le sens d’un approfondissement. Le propos est rapide, dense et complexe tout autant qu’il est érudit, précieux et indispensable. Enregistrées à l’hiver 2016, ces 9 vidéos demandent de la patience et de la concentration, qualités nécessaires à tout bon lecteur de lundimatin. Huitième épisode : Refermer le plus ancien débat sur la valeur.

Troisième série

Le noyau politique colonial de l’économie : la valeur.

Valeur, évaluation, mesure, calculabilité, comptabilité, servitude.
Épisode B : Refermer le plus ancien débat sur la valeur - Le reconfigurer en débat sur l’autoritarisme économique, sur le despotisme économique.

La question de la valeur désigne le centre organisateur de l’analyse du capitalisme.
La théorie de la valeur constitue une définition conceptuelle de ce centre du capitalisme.
Ce centre sera nommé : système de la valeur ou champ (chant) de la valeur.

Qu’est-ce qui est remarquable ?
Qu’un système social historique ait en son centre un système numérique de calculs, la comptabilité.
Que tout élément de ce système se réduise à un objet calculable.
Que tous les objets, ainsi numéricisés, évalués (en valeur donc), monétarisés, comptabilisés, etc. puissent se montrer sous forme de nombres.
Tout se vend, tout s’achète, tout a un prix et même une valeur comptable, dis-moi combien tu gagnes, je dirais qui tu es, identité de la richesse et du pouvoir hiérarchique (richesse du Reich), etc.

La théorie de la valeur explicite la signification de cet aspect numérique étonnant (spécifique de l’économie).
Quelle est la signification de cet aspect (numérique) remarquable ?
Pour pouvoir “réduire” les relations humaines ou sociales à des fonctions analytiques (calculables), pour pouvoir faire entrer toute la société dans les tableaux de calculs des ingénieurs, il faut que cette société numéricisée ait une structure disciplinaire “supérieure” à toute autre structure sociale.
Ordre & Rigueur règnent.
Il faut que la société soit “mécanisée” selon des principes d’organisation d’origine militaire, il faut que soit instituée une mégamachine sociale, contrôlable par les ingénieurs et leurs calculs (le contrôle comptable ou la planification étant des éléments clés de la gestion “scientifique”, basés sur des tableaux numériques).
La société capitaliste est donc une société organisée par les herses gravantes de Kafka.
Relisons Kafka, la colonie pénitentiaire : Kafka, élève anarchiste de Max Weber, illustre dans ce célèbre “roman” la fameuse thèse de « la cage d’acier de la rationalité ». En en dévoilant « son envers obscène » non rationnel !
Ce qui explique que ce capitalisme soit simultanément ou indifféremment économie technologique ou système techno-industriel (militaire) économique.

La théorie économique néoclassique dévoile cette identité [économie – système industriel – capitalisme] en superposant les calculs d’ingénieurs (optimisation, recherche opérationnelle, planification, mathématiques analytiques ou pour l’ingénieur, ou pour l’informatique, calculs statistiques actuariels, etc.) et le calcul économique “rationnel” des gestionnaires supposés être informés par cette théorie néoclassique (présentée comme « gestion supérieure »).

Bien entendu, toute l’économique, la science économique, physiocrate, classique et néoclassique, et marxiste, étant positiviste, empiriste, interprète la numéricisation par la mesure valeur comme un « bienfait de la civilisation », la fameuse « rationalisation ». Enfin une société “moderne” régulée “scientifiquement” au moyen de systèmes analytiques.
Avec à leur base des nombres prix, des valeurs naturelles ou des vrais prix, censés « représenter » correctement (par la vérité des prix) le fondement ontologique de cette économie sociale de l’abondance.
Quel fondement ontologique ?
Depuis les physiocrates, ce fondement est supposé être « matériel économique », le complexe de la satisfaction maximum des besoins au moyen d’un travail scientifiquement organisé.
Par exemple, on peut dire de manière économiste : il y a une substance de la valeur (du nombre prix) et cette dite sub-stance (infra-structure matérielle économique) se tient dans le complexe besoins / travail. D’où les variantes possibles de cette économique : valeur travail, en résumant le complexe à la « production », ou valeur utilité, en résumant le complexe à la « consommation », étant entendu qu’il n’y a pas de consommation sans production et vice versa.
Dans ce cadre économiste (de gestion “scientifique”) les tableaux numériques, construits sur la base des prix ou des valeurs, sont censés être des « représentations » (fidèles, comme la comptabilité “photographie”) d’une réalité économique plus fondamentale, celle de la satisfaction des besoins par le travail.

L’économique est donc toujours biface :
— 1 Elle déploie l’exposé explicite (mathématique) de la manipulation technocratique des nombres (comptes, écritures monétaires, optimisations, etc.) en refusant de considérer que la numéricisation est “aliénante” (réifiante, fétichiste, etc.), mais au contraire en la considérant comme l’apogée du monde rendu rationnel scientifique.
Les économistes manipulent les nombres avec bonheur, sans jamais se demander ce qu’ils peuvent signifier.
Il est évident que, pour eux, l’analyse du fétichisme est une absurdité. Ils se moquent bien de savoir comment est constitué le nombre prix (et donc le capitalisme), puisqu’il est un témoignage d’une civilisation supérieure (ce que les économistes résument en disant : l’économie de marché est la forme supérieure de toute organisations sociale ayant pour but le bien être).
— 2 Et cependant, elle véhicule une ontologie implicite, lockéenne smithienne hégélienne, disons, pour condenser, celle du travail comme force motrice, du travail à « économiser » par l’usage de la technoscience des grands systèmes techniques.
Théorie de la valeur travail & théorie de l’utilité se combinent toujours chez tous les économistes. Nous découvrons là le fameux « double aspect » de la marchandise (utile & vendable ou évaluable) ou du travail lui-même, dès qu’il est considéré comme marchandise.

Il est évident que Marx “l’exotérique” s’inscrit dans le cadre de l’économique positiviste (pour laquelle la valeur est naturelle).
On peut expliquer cela au moyen de deux analyses critiques. :
A– l’économique est NéoClassique ; NéoClassique étant un concept à préciser qui subsume physiocrates, classiques, néoclassiques et marxistes.
Un NéoClassique est un ingénieur technocrate du social qui envisage toujours la société comme « naturelle » (physico-chimique) ou comme un espace d’exercice pour la science des ingénieurs (comme l’organisation du travail).
Évidemment, le marxisme productiviste développementiste, avec son utopie “scientifique” de la planification (c’est une utopie économiste), est férocement NéoClassique [1]
B– Parler de « valeur travail » ou de « substance travail de la valeur », sans même pointer les approximations ou erreurs de formulation, ne présente aucun intérêt « révolutionnaire » (ou stratégique, pour la lutte).
Bien au contraire ! Comme le montre l’histoire triste du Travail ! Depuis la contre-révolution fasciste, franquiste, pétainiste, etc. de « la valeur DU travail », le travail est devenu un emblème réactionnaire (ou, au moins, autoritaire).
Il devenait nécessaire d’analyser la valeur SANS le travail.
Cette nécessité était également conceptuelle.
C’est la critique de l’idée de fondement en substance de la valeur, et du travail comme substance (fond productif), la critique de l’idée que le travail « produit tout », qui est à l’origine de la notion de MESURE.

Pour analyser la valeur de manière radicale, il faut introduire le concept de MESURE, soit dire placer l’analyse de la constitution réification, l’analyse généalogique de la guerre civile de colonisation, la civilisation (au sens actif), au cœur même de l’analyse de la valeur.

Ce qui amène au concept le plus crucial, celui de GUERRE (civile de colonisation interne).

Généralement on lie au marxisme l’idée de “lutte des classes” et au fascisme l’idée de “guerre des classes”.
Délibérément nous reprenons cette idée de Guerre en la sortant tant du référentiel marxisme exotérique que du référentiel des coups de main des bandes fascistes.

La mesure conceptualise un “état de guerre”, mais cet état de guerre n’est pas, ne peut pas être, un état statique, c’est un champ de bataille en permanente modification.
Le CHAMP de la VALEUR est un champ de bataille.

L’usage technologique politico-comptable de la valeur (l’optimisation, par exemple) est “démystifié” : il y a toujours un envers obscène (à la Kafka), celui de l’autoritarisme protofasciste, le despotisme de l’évaluation.
Le champ de la valeur, soit dire le squelette politico-économique du capitalisme, n’est pas donné une fois pour toutes, il peut prendre toutes sortes d’aspects, il doit SANS CESSE être radicalement réinstauré ; la violence est permanente, instituée.
C’est une propriété générale des objets sociaux que d’être sans cesse à reconstituer ou à réinstituer ; une société n’est pas un état paisible (sans histoire !) mais un État en ordre de bataille.
Le social symbolique n’est pas plus un résultat de coordination spontanée des individus libres (théorie libérale de l’équilibre), qu’un effet intersubjectif (théorie à la Husserl) ou qu’un effet de transcendance (théorie physiocrate du social naturel), c’est un champ instable au chaos dans lequel « l’action humaine » est toujours déjà perdue.
Si donc le capitalisme n’est pas “consciemment” constitué, ni n’est un sujet “conscient“, ni un “automate téléonomique” (tiré par la valorisation de la valeur, la hausse du taux de profit), s’il est bien instauré au hasard généalogique des batailles imprévisibles, si donc il évolue de manière imprévisible, néanmoins sa défense, sa reconstitution permanente historiale (jamais à l’identique) fait l’objet de « programmes » comme le néolibéralisme selon Hayek.
Le résultat fondamental (hayekien) est celui des effets involontaires des actes volontaires, qui néanmoins composent un ordre, mais pas un ordre ni stable ni statique.
Il y a donc une variété possible de formes du capitalisme.
Cette variété possible d’aspects (de formes) découle logiquement des propositions phares de la théorie de la mesure : la valeur ne mesure rien, elle institue un ordre, la comptabilité ne compte rien, elle justifie la rigueur ou l’austérité permanentes, etc.

La théorie de la mesure valeur réalise le projet d’une théorie politique du capitalisme (décrit comme formation autoritaire de domination).
Lire politiquement Le Capital, voilà le programme de cette théorie.

[1Ce point précis peut servir comme argument complémentaire pour montrer que l’URSS technocratique était capitaliste.

Jacques Fradin Économiste anti-économique, mathématicien en guerre contre l'évaluation, Jacques Fradin mène depuis 40 ans un minutieux travail de généalogie du capitalisme.
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Mouvement 1 min 25 avr. 17
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