Reconnaître le génocide nazi des Roms et disculper la France de sa propre responsabilité

Lise Foisneau

paru dans lundimatin#518, le 5 mai 2026

Le 8 avril 2026, la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale a adopté une proposition de résolution relative à « la reconnaissance et à la commémoration du génocide des Roms, Sinti, Manouches, Yéniches et Voyageurs ». La chercheuse et anthropologue Lise Foisneau [1], y voit un exploit : nier un génocide tout en prétendant le reconnaître.

Le 1er juin 1946, Monsieur Jean-Pierre Winterstein et sa famille furent les dernières personnes fichées comme « Nomades [2] » à être libérées du camp des Alliers à Angoulême. Ils venaient de subir six années d’assignation à résidence, d’internement et de famine en France. Leurs enfants avaient été transférés de force à l’Assistance publique. Certains des leurs étaient morts de malnutrition sous leurs yeux dans les camps. Ils avaient échappé à la déportation, mais pas leur lointaine cousine Madame Marie Madeleine Winterstein qui fut arrêtée à Roubaix en novembre 1943, puis déportée à Auschwitz-Birkenau. Quand ils sortirent du camp des Alliers, Jean-Pierre Winterstein et sa famille furent de nouveau obligés de se déplacer avec leurs carnets anthropométriques, document conçu à l’origine pour faciliter l’identification des criminels. Jean-Pierre Winterstein mourut en 1969 sans avoir obtenu le statut d’interné politique auquel il avait droit et pas davantage de réparation pour les torts qu’il avait subis.

Le 8 avril 2026, la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale a adopté une proposition de résolution relative à « la reconnaissance et à la commémoration du génocide des Roms, Sinti, Manouches, Yéniches et Voyageurs [3] ». Porté par la députée écologiste Madame Sandra Regol, soutenu par les différentes composantes de la gauche et par les macronistes, ce texte paraît répondre aux demandes qui se sont multipliées depuis la guerre. Il dissimule pourtant une argumentation troublante qui dénie le caractère génocidaire des persécutions subies par les « Nomades » sur le territoire français pendant la Seconde Guerre mondiale. Tel est l’exploit de cette résolution : nier un génocide en prétendant le reconnaître.

La résolution n° 2583 utilise en effet le mot de « génocide » pour qualifier les crimes perpétrés par les nazis contre les Roms, Sintis, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs, mais elle singularise « les persécutions subies en France entre 1940 et 1946 » [4]. Ces dernières relèveraient d’une catégorie à part : leur nature resterait à établir puisque le texte en appelle à une « mission nationale chargée d’établir la nature et l’ampleur des préjudices subis par les victimes des persécutions antitsiganes en France ».

Le rapport de la commission des affaires européennes sur cette résolution, quant à lui, est édifiant. Il éclaire la distinction introduite entre « le génocide des Roms », c’est-à-dire le génocide nazi des Roms, et « les persécutions subies en France ». Il écrit noir sur blanc que la persécution en France est « spécifique », « inscrite dans le temps long », et qu’elle « relève avant tout d’une logique de contrôle et d’exclusion, et non d’une entreprise d’extermination systématique [5] ». La position officielle de la France sur sa responsabilité envers ses propres concitoyens roms, sinti, manouches, yéniches, voyageurs et gitans est donc restée inchangée depuis la guerre.

Cette thèse a d’ailleurs aussi prédominé longtemps dans l’historiographie française. Les « Tsiganes » auraient été les victimes d’une répression sociale comme marginaux, mais pas d’un processus génocidaire visant à la disparition d’un groupe racialisé. La doctrine fameuse du « sort à part » prétend que les « Tsiganes » de France ont eu un sort différent de celui des « Tsiganes » d’Europe, dont elle ne conteste pas la nature génocidaire des persécutions. Ainsi, en 2013, le ministère des Anciens Combattants s’appuie encore sur cette idée de l’exception française pour répondre à une question posée par des sénateurs : « Il ressort des études historiques qu’environ 6000 Tsiganes furent internés en France. Cette mesure, injustifiée en soi, eut pour effet paradoxal de les préserver de la déportation et du sort que connurent les Tsiganes dans les autres pays européens [6] ». On reconnaît ici une variante de la thèse du glaive et du bouclier qui voit dans la politique du maréchal Pétain un moyen de la préservation des Juifs français. Appliquée aux « Nomades » en France, cette rhétorique collaborationniste – réfutée depuis bien longtemps par les historiens de Vichy – devient : l’internement et l’assignation à résidence furent des moyens efficaces de protection des populations françaises.

La résolution portée par Madame Sandra Regol ne reconnaît pas le génocide subi par les personnes catégorisées comme « Nomades » en France pendant la Seconde Guerre mondiale et laisse en suspens la « nature […] des persécutions antitsiganes en France ». Or, cette question de la « nature » des persécutions subies par les Roms et les Voyageurs en France pendant la Seconde Guerre mondiale n’est pas un simple point d’histoire : elle détermine la manière dont on pose actuellement la question des politiques publiques destinées aux descendants des persécutés que l’administration désigne comme « gens du voyage ». Rappelons que la demande de reconnaissance par la France du génocide perpétré contre les Roms et les Voyageurs sur son territoire émane de la société civile romani et voyageuse qui considère qu’il s’agit d’une condition nécessaire pour repenser les politiques publiques qui les concernent.

La première version de la résolution déposée par la députée LFI Madame Ersilia Soudais avait le mérite d’être claire [7] : elle enjoignait le Parlement français à prendre ses responsabilités en reconnaissant les crimes commis par ses gouvernements successifs contre les « Nomades ». La résolution déposée par Madame Sandra Regol, qui vient d’être votée par la commission des affaires européennes, fait l’inverse. Par un tour de passe-passe mémoriel, elle reconnaît bien un génocide… mais celui perpétré par les nazis dans le Reich et maintient au contraire la doctrine qui prévaut depuis la guerre sur la responsabilité française. Comme le martèle le rapport, cette politique antitsigane française s’inscrirait dans une « logique de contrôle administratif davantage que d’extermination systématique [8] ». Le génocide commis contre les « Nomades » en France disparaît purement et simplement.

Pourtant, les cinq actes définissant ce crime ont bel et bien été commis sur notre territoire : meurtre de membres du groupe ; atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. Peu importe pour les partisans de la thèse de l’« exception française » ou du « sort à part » qui s’en tiennent à l’intention affichée par le gouvernement de Vichy, à savoir de « stabiliser » les Nomades et non de les exterminer. Cette logique est récurrente dans les dénégations de génocide : tuer les membres d’un groupe en les soumettant à des conditions de vie inhumaines, mais prétendre le faire « pour leur bien » et pour les aider à s’intégrer. C’est oublier qu’en droit l’intention de destruction se mesure aussi aux actes et non seulement aux paroles des commanditaires. La rhétorique de « protection » est en fait caractéristique de la forme spécifiquement française de l’antitsiganisme. La résolution de loi de Madame Sandra Regol lui donne un nouvel avenir.

Elle est en tout cas aux antipodes de la demande de reconnaissance émanant de l’émulation du tissu associatif voyageur qui souhaite faire droit à la mémoire de leurs ancêtres. En 2024, une campagne numérique a ainsi donné la parole aux survivants français du génocide (#VoyageursContreLeRN) [9]. Une autre, en 2025, montrait de jeunes Voyageurs interpellant des députés pour qu’ils reconnaissent le génocide en leur adressant des lettres écrites par leurs ancêtres dans les camps (#NosViesDeGitansComptent). En 2025 également, de nouvelles stèles ont été posées comme à Saint-Maurice-aux-Riches-Homme dans l’Yonne [10] ; une rencontre a réuni plusieurs associations et chercheurs dans les locaux du mémorial du camp de Rivesaltes. Ces mouvements ont été facilités par la mise en ligne d’une base de données collaborative recensant les victimes « nomades » en France [11]. Ce sont les initiatives du milieu associatif qui ont mené aux trois propositions de résolution déposées entre février 2025 et mars 2026 pour la reconnaissance du génocide des Roms et des Voyageurs.

Or, il y a exactement 30 ans, les rescapés « nomades » des camps français avaient commencé à poser, parfois sans autorisation, les premières stèles commémoratives. Les associations voyageuses exigeaient réparations et reconnaissance du génocide. Face à cette effervescence, plusieurs ministères avaient commandé à l’Institut d’histoire du temps présent un rapport sur les persécutions subies par les « Tsiganes » pendant la guerre. Ce rapport, qui parut en 1994, réduisit à néant les espoirs des survivants. Il affirmait que les « Tsiganes » avaient bien été internés, mais que ces internements ne relevaient pas d’une volonté génocidaire : il s’agissait de mesures de sécurité militaires teintées d’antitsiganisme. Ce scénario se répèterait-il ?

Le choix de transformer la résolution initiale portée par Madame Ersilia Soudais sur la responsabilité française en une résolution européenne aurait dû alerter. Le Parlement européen a en effet déjà reconnu le génocide des Roms et des Sinti en 2015 et a instauré le 2 août comme journée de commémoration en Europe. Pourquoi la résolution déposée par Madame Sandra Regol encourage-t-elle « le Gouvernement à promouvoir cette reconnaissance au niveau de l’Union européenne, en vue de l’instauration d’une journée européenne de commémoration ? » Est-ce de l’incompétence ou une stratégie délibérée ? Car en évitant de nommer les coupables et les complices de ce crime d’État, cette résolution empêche de parler de manière enfin sérieuse des réparations auxquelles les victimes ont droit.

Lors de la séance de la commission des affaires européennes, juste avant le vote, Madame Sandra Regol a proposé deux amendements à sa propre résolution : le premier qui distinguait le génocide nazi des Roms des « persécutions subies en France » ; le second qui proposait d’engager, préalablement à une commission d’indemnisation, une « mission nationale chargée d’établir la nature et l’ampleur des préjudices subis par les victimes des persécutions antitsiganes en France ». Non seulement la « nature » des persécutions françaises resterait à établir, mais les réparations ne seraient pas une priorité. Le rapport de la commission des affaires européennes est à nouveau éclairant : il y est écrit que « toute indemnisation devrait probablement s’orienter vers des formes non strictement individualisées ». En d’autres termes, pas de réparations directes pour les victimes ou leurs descendants.

La communication qui a suivi le vote de la résolution ne manquera pas d’inquiéter : Madame Ersilia Soudais, se ralliant à la résolution de Madame Sandra Regol, a figé la gauche dans la position compromettante de suppliante. Elle a appelé Monsieur Emmanuel Macron à se saisir de cette opportunité [12]. 80 ans de déni risquent ainsi d’être couronnés par une mystification : la proclamation d’une reconnaissance (bien tardive) du génocide nazi des Roms, et le silence de la France sur ses propres crimes.

Ce spectacle politicien aura un goût amer pour les Voyageurs. Ils ne tarderont pas à découvrir que les refus de reconnaissance qui leur ont été adressés depuis la guerre ne seront pas les derniers et que leurs demandes légitimes de réparations ne seront pas prises en compte. Les tragédies et les persécutions de leurs familles continueront d’être occultées du récit national. Une chose est sûre : leurs luttes ne sont pas près de s’arrêter.

Lise Foisneau, anthropologue, chargée de recherche au CNRS
Avril 2026

[1Lise Foisneau est notamment l’autrice de l’excellent Kumpania. Vivre et résister en pays gadjo (Wildproject) que nous avions recensé ici, ainsi que de plusieurs articles dans lundimatin, notamment : Le génocide des « Nomades » : Figures du déni, et Résistances voyageuses : un long combat.

[2« Nomades » est une catégorie administrative française créée par la loi du 16 juillet 1912 qui fut en vigueur jusqu’en 1969. Selon sa définition juridique, le terme de « Nomades » désignait les personnes « présentant le caractère ethnique particulier aux romanichels, bohémiens, tziganes, gitanos ».

[3Proposition de résolution européenne relative à la reconnaissance et à la commémoration du génocide des Roms, Sintis, Gitans, Yéniches et Voyageurs, Assemblée nationale, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b2631_texte-adopte-commission

[6Réponse du ministère chargé des Anciens Combattants, publiée dans le Journal Officiel du Sénat, 25 juillet 2013, p. 2178.

[7Proposition de résolution relative à la reconnaissance du 2 août comme journée de commémoration du génocide des Roms, des Manouches, des Sinti, des Gitans, des Yéniches et des Voyageurs, déposée le 10 février 2025, présentée par Ersilia Soudais et cie, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b0923_proposition-resolution

[12Beur FM, 9 avril 2026.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :