Réaliser son propre film de propagande sans se prendre la tête !

Retour sur Soy Cuba, chef d’oeuvre éternel de la propagande soviétique

Vulture - paru dans lundimatin#88, le 11 janvier 2017

En 1964, Mikhaïl Kalatozov présentait Soy Cuba au public. Financé par l’URSS pour sceller le rapprochement soviéto-cubain, quelques années seulement après la révolution de 1959, Soy Cuba se voulait le Potemkine de la Havane. Monument de l’histoire du cinéma soviétique, Soy Cuba est une épopée révolutionnaire expérimentale dont la beauté vénéneuse ne cesse de se rappeler à nous ; surtout depuis la mort du Lider Maximo. Les dialogues sont peu nombreux ; le discours se construit entre les corps, des danseurs ou des soldats, dans les violents contrastes d’un noir et blanc étourdissant. On croise des Américains lubriques et avinés, des lecteurs de Lénine, des prolétaires et des prostituées, des guérilleros et des radios libres, des fabriques de cigares et du jazz en pagaille, une voix-off qui reste dans la tête et beaucoup de canne à sucre.

C’est, en somme, le meilleur film de propagande du 20e siècle.

Cette semaine, Vulture en a cherché les ingrédients et retrouvé la recette, pour que vous puissiez, vous aussi, réaliser votre propre film de propagande en 2017 !

Ingrédients :

- Un évènement historique d’une portée considérable : révolution, guerre civile, bataille décisive

- Un livre-manifeste : le Nouveau Testament, le Contrat Social, L’Etat et la Révolution, A nos amis, etc.

- Quelques énoncés politiques simples et didactiques

- Une poignée de personnages authentiques et populaires, exprimant de préférence toute la diversité du parti à construire : des jeunes, des vieux, des ouvriers, des étudiants, des femmes, des hommes. Possible de grouper les étudiants pour en faire une « cellule conspirative » qui comptera comme un personnage.

- Une figure historique célèbre, voix ou visage de la lutte

- Des guérilleros mystérieux de l’ombre

- Des oppresseurs inquiétants, aussi bien étrangers (des Américains) que locaux (la police)

- Des paysages somptueux annonçant un souffle épique

- Une voix-off personnifiant l’évènement que vous entendez glorifier

- Des chants déchirants, issus de la culture folklorique du peuple révolutionnaire

Recette

Tout d’abord, plantez le décor par un plan séquence. En toute situation historique il y a un paradoxe qui se cache et qui prend souvent la forme de l’injustice : il faut la mettre en évidence. Montrez donc des paysages somptueux avec une voix-off racontant l’histoire tragique des opprimés qui vivent ici-bas. Le contraste entre la beauté et la souffrance créera une émotion et une disposition adéquate, et la voix-off permettra de situer l’évènement relaté sur l’arrière-plan historique qui lui donne toute sa signification.

Ensuite, donnez un aperçu de la situation à la veille de l’évènement : de préférence par un plan montrant la décadence et la débauche des dominants, sur fond de musique festive, par exemple. Cela mettra en évidence 1) qu’ils méritent d’être renversés 2) qu’ils ne se doutent pas de ce qui va leur arriver, puisqu’ils sont trop occupés à faire la fête. Laissez tout de même mijoter les inquiétants agents de la répression afin de ne pas donner l’impression que la victoire est facile. Réservez.

Prenez maintenant vos personnages authentiques. Gardez-les, séparés pour l’instant et montrez les un par un dans leur existence pré-révolutionnaire : essayez d’aborder le plus d’aspects possibles de la société en un minimum de narration. Placez-les dans le décor habituel de leurs travaux : bars pour les chanteurs et les prostituées, facultés et lycées pour les étudiants, champs et plantations pour les paysans. Laissez l’audience se faire hypnotiser par le rythme éreintant de leurs existences de travailleurs. Réservez.

Soulignez par des chants déchirants à la fois la vitalité de vos personnages et les difficultés tragiques qui les accablent. Par exemple, un jeune marchand de fruits ambulants, qui chante magnifiquement bien mais se fait voler son amoureuse-prostituée par des jouisseurs Yankees. Le dosage est délicat : trop de misérabilisme et vous en ferez des victimes auxquelles personne ne s’attachera. Trop de glorification dès le début et vous affaiblirez le propos général révolutionnaire de votre film.

Entrecroisez les récits de vie de vos personnages de manière à faire ressortir qu’ils souffrent tous d’une commune oppression. Ils peuvent se rencontrer par inadvertance, ou être opprimés par les mêmes personnes. Ici encore le dosage est délicat. Pour que vos personnages soient attachants, il faut les singulariser ; mais pour que leurs cruels destins conduisent le spectateur à embrasser la révolution, il faut qu’ils finissent par se fondre dans la situation générale que vous aurez situé en ouverture. L’astuce est d’intercaler entre chaque situation individuelle une transition assurée par la voix-off, placée à un niveau de généralité assez haut.

Faites ensuite en sorte qu’un personnage se fasse arrêter ou torturer pour avoir lu votre livre-manifeste ; faites apparaître la couverture en gros plan, et cela donnera à l’audience l’envie de se plonger dans cet ouvrage sulfureux. On peut également en extraire une citation et la placer en exergue.

Intercalez maintenant des moments didactiques qui vous permettent d’interrompre le récit par des formulations politiques claires et nettes. Le plus simple est de placer un ou deux personnages face à des dilemmes moraux et de les résoudre par l’intervention de personnages secondaires intégralement porteurs de votre idéologie officielle. Par exemple, un étudiant qui voudrait assassiner le chef de la police locale : il faut lui opposer un vieux révolutionnaire qui le convainc que détruire le système n’est pas la même chose que détruire l’homme et parvient à retenir sa main vengeresse.

Arrive le moment crucial : une fois formulée clairement votre position politique, il faut sacrifier environ la moitié de vos personnages authentiques et populaires, afin d’en faire des martyrs. Déposez d’abord une couche de chant déchirant, puis retirez du feu les oppresseurs et mettez les en scène dans toute leur cruauté. Confrontez-les à vos héros, en faisant bien attention que ces derniers soient toujours en position de faiblesse tactique mais de supériorité morale. Leur mort ne doit pas provoquer tristesse et pitié, mais colère et résolution. Si vous avez trop de personnages à sacrifier et pas assez de figurants pour les faire disparaître dans une émeute ou une bataille, un suicide résolu est toujours envisageable. A la scène de la mort ajoutez une scène de funéraille grandiose. Réservez.

A partir de là, introduisez subtilement votre figure historique célèbre et faites-lui formuler un appel vibrant à l’engagement révolutionnaire. Evitez les apparitions directes ; préférez une voix entendue à la radio, un discours lu par une tierce personne, l’annonce de sa victoire par un personnage secondaire, ou encore un tract signé de son nom passant de main en main. Sa présence doit venir canaliser l’émotion produite par le martyre de vos personnages authentiques et populaires.

Enfin, saisissez à nouveau vos personnages authentiques survivants dans une situation extrême (deuil, bombardement, découverte d’un charnier) et confrontez les à la fois au martyre des autres personnages et au message de votre figure historique célèbre. Mettez en scène leur conversion brutale et résolue aux impératifs de la lutte révolutionnaire face à leur situation désespérée. Soulignez avec des chants déchirants la force décidé de leur engagement. Ajoutez enfin la dernière couche : leur rencontre avec les guérilleros mystérieux de l’ombre qui sont, finalement, votre véritable employeur.

Un dernier plan-séquence épique montrant l’avancée commune vers le front des guérilleros et de vos personnages survivants, et le tour est joué !

La victoire ou la mort !

Appendice

Cette méthode peut sembler un peu trop facile. Après tout, le film de Kalatozov n’est-il d’une beauté stupéfiante, et sa réalisation, très expérimentale, n’est-elle pas hors de portée du profane ? N’est-ce pas passer totalement à côté de la puissance de ce film de propagande que de le réduire, justement, à une recette de cuisine ?

Bien sûr. Il est vrai que la photographie est à couper le souffle ; la plupart des scènes d’extérieur sont tournées en grand-angle ; des plans-séquences envoûtants et d’une grande complexité formelle s’enchaînent presque sans dialogues pendant plus de deux heures, mêlant innovations techniques, système D et pure créativité. Mais c’est précisément pour toutes ces qualités que le film a été unaniment boudé par les publics cubains et soviétiques. Trop d’ambiguïtés, trop de silence et de musique, pas assez de clarté politique malgré quelques honnêtes efforts didactiques. Dès sa première projection, il a échoué à convaincre, et a été mis au placard jusqu’à la fin de la Guerre Froide, où il a finalement trouvé un public cinéphile passablement dégrisé des espoirs de la révolution cubaine.

Ne vous en faites donc pas si vous pêchez par manque d’imagination formelle ou d’inspiration esthétique ! En matière de propagande, les recettes les plus simples sont souvent les meilleures.

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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