Rap et conspirationnisme

Norman Ajari

paru dans lundimatin#436, le 9 juillet 2024

Le 2 Juillet 2024, entre les deux tours des élections législatives provoquées par la dissolution de l’assemblée nationale, est dévoilé sur YouTube un clip de rap titré « No Pasarán » et conçu comme un appel à refuser l’extrême-droite. S’il réunit une vingtaine d’artistes de diverses générations et de différents niveaux de popularité, d’un strict point de vue musical et textuel, ce morceau n’est pas le plus réussi de l’année. Il a cependant pour lui son étonnant éclectisme et, surtout, il parvient à ressusciter une vérité d’évidence pour de nombreuses personnes qui, comme moi, ont été adolescents et ont commencé à manifester dans les années 2000 : nous n’avons besoin d’aucun argument pour haïr l’extrême-droite.

C’est Kerchak qui l’exprime le mieux : « Je suis pas les politiciens genre, je fais pas trop le Mandela, mais tout ce que je sais, c’est qu’on vote pas Marine et baise la mère à Bardella ». Ou encore Zed : « Je comprends rien aux histoires, de toutes ces élections, mais je sais que l’extrême droite se sert de ma déconnexion, donc anti RN ». Ces jeunes rappeurs ne revendiquent pas une conscience politique supérieure ni ne viennent signaler leur vertu, mais affirment l’évidence de leur hostilité aux fafs et leur droit d’insulter les fascistes. C’est l’état d’esprit de quantité de jeunes noirs et arabes. Il est louable à l’heure où de nombreux partis traditionnels croient indispensable de caresser dans le sens du poil un électorat débilisé par son propre racisme dans le chimérique espoir de le rapatrier vers le centre. En cette décennie, la détestation sans condition des fascistes est un bien plus rare, et donc plus précieux, que l’érudition politique.

Il y a certainement à redire quant à l’instru, les flows, l’écriture. Cependant, la vague d’attaques considérable suscitée par la chanson n’est pas venue de critiques musicaux, mais de commentateurs politiques et d’activistes. À droite, évidemment, on s’est étranglé en décortiquant la grossièreté des paroles et en découvrant la nature du message. C’est l’ordre des choses. Seulement, joignant leurs voix à celles des réactionnaires, quantité de militants et d’intellectuels de gauche ont cru bon de faire les difficiles, se déclarant plus embarrassés qu’enthousiasmés par le soutien de la scène rap au Nouveau Front Populaire.

L’argumentaire de la politique de respectabilité est bien connu. En ne se montrant pas exemplaire, en jurant et en parlant de drogue, en ne satisfaisant pas aux standards des conservateurs, cette turbulente jeunesse aurait offert au monde une mauvaise image, desservant sa propre cause. En somme, à suivre cette extravagante stratégie politique, s’opposer à la droite ne consiste pas à défier ses valeurs, mais au contraire à satisfaire toutes ses attentes.

Si la plupart des chefs d’accusation ne méritent pas qu’on s’y arrête, l’un d’entre eux exige un peu d’attention. Il s’agit de la question du conspirationnisme. En effet, force est de constater que l’imaginaire du complot occupe une place non négligeable dans le discours du rap actuel. Dans un article de blog où elle s’acharne sans ménagement ni mesure contre le morceau, la philosophe Benjamine Weil écrit ainsi : « le discours conspirationniste qui fait croire à des élites reptiliennes qui boivent du sang pour obtenir pouvoir et jeunesse éternelle dans une salle obscure en mangeant du pangolin, est une théorie trumpiste soutenue par les suprématistes blancs américains. Autrement dit, les français qui votent RN adhèrent à ce discours eux aussi. Pas hyper productif pour faire barrage [1]. » La messe est dite : le discours du complot n’est qu’une vision politique à la Trump et est donc, en dernière instance, un service rendu au Rassemblement national.

Avant de risquer une interprétation divergente de la place du discours de la conspiration dans le rap francophone, disons quelques mots de la façon dont les progressistes le traitent le plus souvent. La gauche n’aborde la question du complotisme qu’en vue de sa rectification. Quel que soit son contexte, le discours du complot est envisagé comme une suite d’énoncés faux, auxquels il convient d’abord d’opposer, puis de substituer, un raisonnement vrai. En ce domaine, notre réflexe philosophique est zététique ; nous nous métamorphosons naturellement en correcteurs dès que l’opportunité se présente.

Peut-être n’est-ce là que l’expression d’un amour de la vérité, mais alors il faut admettre que l’amour, c’est-à-dire l’éros, y importe au moins autant que la vérité. Avoir raison, au centre comme à gauche, c’est une esthétique, une jouissance de l’argument juste, une extase de statistiques et de notes de bas de page. La quintessence de ce genre fut certainement la série de HBO « The Newsroom », dont tout le sel consistait en de longs argumentaires politiques, rafalés à très haut débit et avec un panache harvardien. Implacablement convaincants, les soliloques clouaient sur place tout contradicteur, telle la botte secrète du protagoniste d’un anime japonais. Nous étions ainsi invités à nous délecter du spectacle de « modérés » en train d’avoir raison et à y discerner du sublime. L’enthousiasme que suscite aujourd’hui dans certains cercles la sous-région journalistique que l’on nomme « fact-checking », excessive au regard des bénéfices (certes réels) qu’elle offre à la vie démocratique, répond certainement de la même pulsion. C’est un érotisme de la pertinence.

Malgré ses limites et ses ridiculités, ce rationalisme exalté est loin d’être sans vertus. Seulement, il est souvent accompagné d’attitudes et de représentations sans rapport avec une quête désintéressée de la connaissance. Il peut permettre de disqualifier à peu de frais une vision du monde concurrente en la décrivant comme un archaïsme, un vestige superstitieux. C’est l’attitude ethnologique traditionnelle, qui nie la diversité humaine, élisant une histoire universelle et n’envisageant face à elle que des provinces retardataires, appauvries ou dégradées [2]. Tout énoncé dit conspirationniste serait ainsi tenu par un attardé qui n’a pas encore été visité par les lumières de la raison moderne.

Dans le cas du rap, la traditionnelle perspective ethnologique de surplomb adopte une tournure particulière : celle du déni de toute possibilité d’imagination artistique. Les sciences sociales comme la pensée politique contemporaine sont mal équipées pour envisager ce que Caroline Déodat appelle la « subjectivité lyrique [3] » des artistes descendants d’esclaves ou de colonisés. Comme elle le montre dans son ouvrage Dans la Polyphonie d’une Ile, notre lecture de leurs œuvres évacue généralement la possibilité même de la fiction ou de l’imaginaire collectif : on suppose que ces artistes n’en sont pas vraiment, c’est-à-dire qu’ils sont bien incapables de chanter autre chose que ce qu’ils ont directement vécu ou ce dont ils ont récemment été témoins. Par conséquent, le texte de rap ne saurait être autre chose que l’expression littérale et immédiate d’opinions et d’expériences. Ils n’appellent pas l’imaginaire, mais simplement l’adhésion ou le désaccord.

Mais, si l’on consent à tenir les rappeurs pour des artistes, non simplement les télégraphistes de leur propre vécu quotidien ou de leur état mental présent, se pose la question de leur usage lyrique et inventif des théories conspirationnistes. En effet, j’aimerais ici raisonner à partir d’une hypothèse simple : les rappeurs ne sont pas des crétins dépourvus d’intention artistique. Cette supposition, qui devrait être un seuil minimal de charité pour s’entendre à discuter de n’importe quelle œuvre, est pourtant rarement de mise au sujet du rap. Il est au contraire de routine, hors du cénacle des amateurs du genre, de postuler leur intégrale débilité. Dès lors, toutes les conclusions ne pourront découler que du constat répété de cette connerie primordiale. L’écoute du rap devient une interminable herméneutique de la bêtise et ainsi on ne se fatiguera ni à comprendre ni à expliquer, puisqu’il n’y a jamais rien à dire du néant. De tels auditeurs s’empêtrent alors dans la dérision, incapables d’envisager que la moindre signification subtile puisse demeurer impénétrable à leur paresseuse exégèse.

On peut pourtant envisager la possibilité que le discours de la conspiration change de nature, ou en tous cas révèle une autre facette de sa nature, par la grâce du traitement artistique du rap. Le complot possède lui aussi son esthétique, qui est hautement efficace. Quiconque n’est pas plus diverti par « X-Files », « Gravity Falls » ou « Control » que par « The Newsroom » devrait immédiatement résilier son abonnement à internet. C’est pourquoi il est si tentant pour les artistes de prélever de larges pans des théories du complot pour les faire fonctionner dans une chanson de rap.

Certains rares artistes, adoptant l’esthétique frontale et l’écriture très littérale propre au rap « conscient » envisagent leurs morceaux conspirationnistes comme des tracts qui n’ont d’autre ambition que de convaincre leur auditoire. Il en va ainsi de Rockin’Squat dans ses morceaux « Le Pouvoir Secret » et « Illuminazi 666 » ou de Mysa dans « Dystopie-19 » et « Le Sale Boulot ». Qualitativement, malgré sa technicité manifeste, l’écriture de ces artistes se distingue fort peu d’une conversation de bistrot avec un habitué qui vous exposerait par le menu ses vues politiques. Du fait de son absence quasi-générale d’inspiration esthétique, le rap conscient, qu’il soit de gauche, de droite ou « antisystème », se condamne à grenouiller dans l’opinion. C’est probablement un reproche à faire à « No Pasarán », bien que l’agencement d’artistes si différents, avec leurs échos, contrastes, répétitions ou contradictions, crée un tout dont l’intérêt musical excède de loin la somme de ses parties.

D’un point de vue strictement esthétique, les conspirations, les histoires de reptiliens, d’entités extraterrestres, de sociétés secrètes et de rituels sanglants sont passionnantes. Au même titre que les légendes urbaines, c’est une fête de l’imagination populaire, un fabuleux enrichissement du monde par le mythe. C’est la fascination qu’elles suscitent qui nous forcent à y croire, ne serait-ce qu’un instant. Nous visitons fugacement le monde que ces histoires fabriquent et nous en trouvons ébahis.

Chez un rappeur comme Freeze Corleone, les théories du complot ne sont jamais présentées de façon didactique et systématique. Elles se mêlent aux références à la pop culture pour bâtir un immense folklore. Elles ne servent pas à convaincre ; elles font surgir leur inégalable puissance d’évocation, le fascinant univers de secrets qu’elles renferment. Vues sous cet angle, les théories du complot ont davantage en commun avec les sagas islandaises ou le cycle arthurien, qu’avec un discours de campagne de Donald Trump. Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? se demandait l’helléniste Paul Veyne dans un ouvrage célèbre. Peut-être la question de savoir si les rappeurs croient aux leurs se pose-t-elle. La réponse de Veyne a sa question était évidemment subtile et ambiguë ; il a tout lieu de croire que la réponse à la nôtre le serait tout autant.

Pourtant, certains commentateurs craignent tellement la complexité qu’ils qualifient de « dog whistles » la simple évocation du conspirationnisme, le simple usage de références polysémiques susceptibles d’y renvoyer. Il s’agirait de messages codées destinés à un public de fascistes amateurs de musique urbaine. L’esthétique du rap est sommée d’abandonner l’ambiguïté de son écriture, c’est à dire de s’abolir en tant qu’esthétique. Pourtant, prendre au sérieux les rappeurs en tant qu’artistes, c’est au contraire reconnaitre qu’il n’existe pas de clef interprétative ultime à leurs messages codés.

Au même titre que les grands mythes, de Homère à Lovecraft, les mythes de la conspiration rappellent le mortel à son insignifiance et son impuissance. Cependant, à la différence de ces derniers, le mythe conspirationniste a la vertu de susciter la révolte contre le pouvoir. « Si le conspirationnisme est si banal et si populaire, c’est qu’il tient lui-même tout entier dans cette banalité effectivement populaire : tout pouvoir ne se maintient qu’en conspirant contre ceux sur qui il s’exerce – salariés, citoyens, clients, population, patients, justiciables ou prisonniers [4]. »

Benjamine Weil nous invite à ricaner de la récurrence dans le rap des images d’élites assoiffées de sang, dont la généalogie ne peut à ses yeux remonter qu’à Trump et à QAnon. Pourtant, cette représentation du vampirisme est bien plus ancienne et plus subversive que la philosophe ne le laisse penser.

Dès l’aube de la traite négrière transatlantique, les Africains de l’Ouest ont assimilé les esclavagistes européens à des moissonneurs d’âmes, de corps et de sang. Ils supposaient que la spiritualité chrétienne exigeait une consommation institutionalisée des Africains qu’ils venaient acheter ou rafler. Comme l’écrit l’historien Vincent Woodard, « les Africains de la côte associaient le cannibalisme à un fonctionnement social malsain et le cannibale à une personne qui menaçait fondamentalement le bien-être de la communauté : ils pensaient que de telles personnes consommaient littéralement et symboliquement la terre, toute capacité à prospérer sur ces terres, le peuple [5] ». Selon lui, se contenter de ranger ces descriptions des Européens en cannibales ou buveurs de sang au rayon des superstitions revient à manquer toute la critique sociale implicite à cet ésotérisme et ces cosmogonies africaines.

On devine ici l’une des origines possibles des affects et représentations qui animent certains conspirationnismes contemporains. Une telle fabulation est-elle nécessairement et exclusivement synonyme de mystification ? C’est la position du critique littéraire marxiste Fredric Jameson, qui écrit : « On serait tenté de dire que le complot est la cartographie cognitive du pauvre à l’ère postmoderne ; c’est la figure dégradée de la logique totale du capitalisme tardif, une tentative désespérée de représenter le système de ce dernier [6] ». En d’autres termes, le complotisme ne serait que la veine convulsion d’un esprit désormais incapable de se représenter les forces sociales qui l’oppriment, faute de disposer des outils scientifiques adaptés. Cependant, ce qui est alors perdu en termes de clarté cognitive n’est-il pas en retour (au moins partiellement) gagné sur les plans de l’intensité existentielle et de l’imagination ?

Il est aisé de comprendre que dans les récits des Africains confrontés à la traite, la dévastation démographique et la brutalité exploiteuse sont puissamment dépeints et flétris dans le langage du mythe. Mais on se souvient également d’une célèbre métaphore du capital de Marx : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. » L’écriture de Marx lui-même est encore sous le coup de ce primordial refus de la capture, de l’exploitation et de la déshumanisation, d’abord et toujours exprimée sous forme mythique.

Bien sûr, dans le rap, ce très vieil imaginaire adopte les atours du discours conspirationniste actuel qui est influencé par la droite étatsunienne. Toutefois, le déplacement de cette rhétorique dans un contexte antifasciste devrait nous inviter à l’interpréter différemment, à faire droit au caractère évidemment mythique et plurivoque de sa signification. Pour réfléchir au rôle du conspirationnisme dans le rap, il serait judicieux d’abandonner le pointilleux fact-checkisme rectificateur, idéologie spontanée de la gauche actuelle à ce sujet. Peut-être serait-il préférable de se tourner vers une approche pragmatique, telle qu’elle fut définie par le philosophe étatsunien William James : « pour que nos pensées à propos d’un objet soient parfaitement claires, il nous suffit de considérer quels effets d’ordre pratique nous pouvons concevoir que l’objet puisse impliquer – quelles sensations en attendre, et quelles réactions préparer [7]. » Quoiqu’on relève de ses faiblesses et errements, la chanson « No Pasarán » inscrit le discours de la conspiration dans un horizon antifasciste et implacablement hostile à l’extrême-droite.

On nous opposera doctement que faire ainsi usage de telles chimères revient à prendre le risque qu’elles nous échappent, contaminant par conséquent de bons esprits avec des idées dangereuses. On fait semblant d’ignorer ou d’oublier que le camp progressiste a voué son histoire à jongler avec des matériaux hautement explosifs, à commencer par l’idéal de révolution violente. Mais le plus dangereux de tous demeure probablement la démocratie libérale, qui a causé bien davantage de victimes que toutes les autres chimères réunies. Cela ne nous empêcher pas d’y trafiquer avec plus ou moins de résignation. Rien n’est plus contraire à la subjectivité lyrique. C’est pourquoi nous avons besoin du rap, comme d’autres formes de création, pour la maintenir en vie.

Les anciens grecs ne croyaient pas littéralement à leurs mythes, comme à un ensemble de faits avérés, rapportés de source sure. Ils les accueillaient comme des éléments significatifs de leur culture. Les théories du complots sont les mythes significatifs de notre culture. Les rappeurs, mais aussi les scénaristes de film, de séries télévisées, de jeux vidéo, en sont pleinement conscients. Mais nos interventions politiques opèrent souvent dans le déni de cette réalité, s’épuisant à exiler l’imaginaire de la conspiration dans le néant des superstitions néfastes. Ces réactions immunitaires sont vaines. Les artistes ont appris à architecturer les nouveaux mythes ; nous n’avons pas encore appris à les habiter.

Norman Ajari

[2Stanislas Adotevi, Négritude et Négrologues (1972), Paris, Delga, p. 128.

[3Caroline Déodat, Dans la Polyphonie d’une Ile : Les fictions coloniales du séga mauricien, Paris, B52, 2024, p. 137.

[4Anonyme, Manifeste Conspirationniste, Paris, Seuil, 2022, p. 52.

[5Vincent Woodard, The Delectable Negro, New York, New York University Press, 2014, p. 56.

[7William James, Le Pragmatisme (1907), trad. Nathalie Ferron, Paris, Flammarion, 2007, p. 114.

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